Revue Médias
Décryptage

Carte blanche à David Abiker :

"118-218"

On a passé le week-end à fredonner le truc. Tous autant qu’on était. De vrais gosses. 118-218 sur un air de Véronique et Davina à l’heure de l’apéritif. Certains ont même joint le geste à la parole, mon beau-frère accomplissant deux ou trois génuflexions tout en chantant sur le gazon.

Ne me suis-je pas empressé de l’accompagner en me dandinant comme une oie ? 118-218 ! On faisait la paire comme à la télé. Plaisir d’en rire comme un benêt.

Joie simple de l’imbécile heureux. Lundi, au bureau, je n’ai pas pu m’empêcher de continuer à fredonner 118-218, près de la machine à café.

« Pitié ! Pas ça ! a chouiné la comptable, mes enfants me l’ont mis dans la tête, j’en peux plus. » C’est là que je me suis dit que le 118-218 méritait une réflexion de fond, au risque de faire du favoritisme. J’ai commencé à visionner toutes les pubs à tête reposée, y compris celle où ils sont déguisés en lapins blancs, y compris celles qui sont passées à la télé au moment des Jeux olympiques d’hiver. Souvenez-vous, les deux misérables déboulaient sur une piste verte, en short rouge scandant l’insupportable rengaine.

Dès l’hiver 2005, ils étaient horriblement vêtus de ce survêtement tricolore moulant et satiné. Si ce n’était que l’usurpation des couleurs nationales, mais il fallait aussi subir la coiffure qui rappelait celle des footballeurs allemands des années 80.

Et la moustache ! J’allais oublier la moustache, aussi vintage que celle de Roland Magdane du temps du Collaro Show.

118-218, ami lecteur, toi aussi tu l’as dans la tête. Dans la tête aussi l’opiniâtre question : pourquoi cette immondice audiovisuelle pour vendre du renseignement téléphonique ? Pourquoi ces budgets par millions dépensés pour diffuser sur les écrans l’un des spots les plus monstrueux de sa génération ? Faut-il rappeler que c’est tout le pays qui, semaines après semaines, se retrouvait en jogging moulant, portant le dossard dûment numéroté, se tortillant misérablement, du teckel parisien à la retraitée poitevine en passant par l’employé des postes martiniquais. Dérision ? Vulgarité ? Représentation sociologique fidèle de la France des casquettes anisette ? Retour triomphal de la génération camping ? Comment comprendre et recevoir ces torrents d’images bas de gamme et ces litres de mélodies d’ascenseur ?

illustration : Dominique Cartier
illustration : Dominique Cartier

L’explication se trouve peut-être dans le tiroir à soufflets d’un publicitaire payé pour que s’incrustent irrémédiablement dans notre mémoire les six chiffres scélérats. Dans ce tiroir se trouve certainement la recommandation faite il y a plusieurs mois à un annonceur en mal d’idées. Comment faire pour qu’on retienne ces six chiffres et pas ceux de la concurrence ?

Comment travailler la boîte à souvenir des abonnés au téléphone ? Comment faire pour que l’auteur et son beau-frère chantent 118-218 sur le gazon, un dimanche de printemps, à l’heure de la Suze cassis et du Ricard ? Comment rendre possible un tel consentement, une telle abdication devant la connerie portée en étendard ?

118-218 + Toutouyoutou - Toutouyoutou, voilà que la musique sème dans les cœurs innocents la graine de l’obsession. Peu importe ensuite l’image, pourvu qu’on ait le refrain. Il en fallait du cynisme pour imposer collectivement cette paire de gymnastes dégénérés et hermaphrodites ! A-t-on bien noté que même moustachus, les deux complices étaient des hybrides sans qu’on puisse véritablement classer le brun ou le blond dans la catégorie homme, femme ou enfant ?

Mais y a-t-il seulement quelque chose à comprendre dans le spot le plus bas de gamme de l’histoire de la réclame télévisée ? Il se peut qu’il n’y ait rien à comprendre et que, dans un accident de l’histoire (de l’art), ce qu’on croyait bon pour la décharge publique ou l’asile de fous trouve finalement sa place dans un centre d’art contemporain.

Les dossards 118 et 218 m’ont fait perdre le peu de latin qui me restait.

Une seule certitude.

Aucun candidat à la prochaine élection présidentielle ne doit pouvoir mettre la main sur la formule secrète qui a propulsé les deux créatures numérotées aux avant-postes de notre inconscient.


 
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