Combien de récits consacrés à la participation de Facebook et Twitter dans les révolutions tunisienne et égyptienne n’ont-ils pas été jusqu’à créditer ceux-ci d’avoir permis, en quelques semaines, la chute de régimes dont le pouvoir autoritaire s’était exercé pendant de longues décennies ? À rebours de ces récits, nous voudrions ici, en ne nous restreignant pas aux enjeux posés par Internet et en nous inscrivant dans un temps plus long, analyser la manière dont, en aidant à rompre les politiques nationales de censure, les moyens de communication transnationaux ont nourri, dans la durée, l’éclosion d’espaces sociaux où a pu s’exprimer une critique à l’égard des gouvernements en place.
Le contournement des censures nationales
Des années avant Internet — faut-il le rappeler ? —, les radios internationales ont activement approvisionné les sociétés arabes en représentations différentes du monde. En raison de son importance géopolitique, cette région a, en effet, très tôt, fait l’objet d’une grande attention de la part des principaux radiodiffuseurs occidentaux. Dans les années 1980, les émissions de La Voix de l’Amérique, de la BBC, de la Deutsche Welle ou de RMC Moyen-Orient, malgré leurs limites, permettent à un public recruté parmi une élite urbaine instruite, de glaner d’« autres opinions sur les événements locaux ou internationaux » que celles diffusées par les médias d’État, soumis à une sévère censure .
Dans ce contexte, chaque nouvelle génération de technologie va favoriser les stratagèmes d’autoinformation mis en place par les populations pour échapper aux carences des médias étatiques, donnant corps à de véritables circuits parallèles de communication qui propagent des nouvelles absentes de la sphère publique officielle. Grâce à une myriade de commerces informels qui fournissent des équipements à moindre prix, le développement de la télévision par satellite marque une étape importante dans le déploiement de ces tactiques en vue d’accéder à d’autres représentations de la réalité. Dès la fin des années 1980, la réception des chaînes françaises au Maghreb met en présence leurs téléspectateurs algériens, tunisiens ou marocains avec une logique narrative qui, non exempte d’« information-spectacle », n’en est pas moins en rupture avec « le discours triomphaliste, mécaniste et stéréotypé » de leurs chaînes étatiques. Au Moyen-Orient, c’est au contact de CNN que les publics vont, au tout début des années 1990, pouvoir compenser les « insatisfactions ressenties à l’égard des informations de leurs télévisions nationales ».
Moyen d’accéder aux actualités du monde, comme la radio avant elle, la parabole est aussi, pour les téléspectateurs équipés, un moyen de s’informer sur ce qui se passe dans leur propre pays. Une étude consacrée à l’Algérie montre que, grâce au relais offert par les chaînes françaises, un « circuit » s’est formé qui permet à une nouvelle venant d’Alger « d’aller à Paris ou à Londres pour revenir à nouveau à Alger » par le truchement des ondes 4. La relation qu’entretiennent les téléspectateurs du monde arabe avec les images d’information diffusées par les télévisions occidentales peut néanmoins être plus que conflictuelle, la couverture de leurs réalités par celles-ci étant de nature à susciter incompréhension, « soupçons et colère 5 ». Ce qui contribue a contrario à expliquer le rôle que joue la chaîne qatarie Al Jazeera, née en 1996, dans la rupture des monopoles télévisuels étatiques dans le monde arabe : la station va en particulier rendre audibles les voix dissonantes en exil ou interdites de droit de cité dans leurs pays. Sous l’ef fet d’Al Jazeera, mais aussi des autres télévisions arabophones qui se sont développées dans son sillage, les petits écrans arabes, traditionnels lieux de propagande, se muent, quand ils sont branchés sur la parabole, en espaces de débats publics, soumettant les régimes au feu de la critique. Les gouvernements occidentaux participent à leur manière à cette polyphonie télévisuelle, au travers des chaînes qu’ils ont, au lendemain du 11 septembre 2001, créées à l’intention des publics arabes : le gouvernement américain a lancé, en 2004, Al Hurra (après avoir inauguré, en 2002, Radio Sawa, alternant tubes et nouvelles) ; la Deutsche Welle TV diffuse quant à elle en arabe depuis 2005, ce que fait France 24 depuis 2007 ; la BBC World a enfin créé une BBC Arabic TV en 2008. À côté d’autres sources d’information, les images du satellite viennent de cette façon nourrir ces discussions, entre sphère privée et cercles sociaux de proximité, où l’on parle pêle-mêle « de spor t, de films et d’af faires publiques » — discussions au cours desquelles « l’esprit critique s’élabore », jusqu’à « déterre[r] la face cachée du régime qui ne montre que ce qu’il veut 6 ». C’est donc dans la continuité d’une histoire déjà longue de contournement des censures que doivent être compris les apports d’Internet.
Internet, entre sphères privée et publique
Contrairement à ce que pourrait laisser penser une littérature privilégiant les usages politiques d’Internet, celui-ci, introduit dans les années 1990 par les gouvernements du monde arabe à des fins de développement économique, va d’abord s’imposer comme un instrument de divertissement, en particulier pour les jeunes urbains instruits des classes moyennes et aisées. Entre les mains d’un public plus restreint, le Web va cependant aussi devenir un moyen prisé pour « accéder à des informations fiables auprès de sources non locales », ainsi qu’un vecteur pour la discussion de sujets politiques « traditionnellement tabous » d’un pays à l’autre de la région. Menés, au départ, au sein de forums de discussion, les débats sur ces questions vont f leurir au sein de certaines portions de la blogosphère, de plus en plus dynamique, qui prend son essor, à partir de 2004, dans différents pays arabes 7. La diaspora va, dans quelques-uns de ces pays, jouer un rôle non négligeable dans la mobilisation d’Internet à des fins de contestation politique. Une recherche consacrée à la Tunisie montre comment une génération de « profanes » de la politique, souvent jeunes et éduqués, se sont efforcés d’instituer, à partir de la fin des années 1990, au travers de sites créés en Europe ou Amérique du Nord, un espace de « débats publics » déterritorialisé. Entretenant au départ des relations tendues avec les blogueurs vivant en Tunisie, critiqués pour leur « apolitisme », les initiatives des uns et des autres vont, avec le tournant plus politique pris par la blogosphère tunisienne, converger pour essayer de faire d’Internet un « espace vir tuel contestataire 8 ». On objectera à juste titre que l’usage des blogs, ou d’autres formes d’expression sur le Web à des fins de protestation politique n’engage « qu’une élite limitée, une toute petite minorité de la fraction déjà microscopique des Arabes qui utilisent régulièrement Internet pour tenir leur blog ou suivre ceux des autres 9 ».
Par ses différents usages, Inter net n’en contribue pas moins à faire circuler des opinions, qui restaient auparavant cantonnées à des cercles privés ou restreints, auprès d’un plus large public potentiel 10, même si les contraintes de l’accès à la technologie limitent celui-ci. À son tour, Facebook va bientôt figurer parmi la panoplie des outils numériques pouvant être utilisés aux fins de contestation et de mobilisation politique. Ainsi, en Égypte, dans les deux semaines qui ont suivi la création d’une page Facebook pour soutenir l’appel à la grève du 6 avril 2008 des ouvriers de Mahalla El-Kubra, le groupe ne comptait-il pas moins de 70 000 membres 11. Cependant, l’accent qui est mis sur le rôle d’Internet dans l’alimentation de la protestation politique tend, de façon récurrente, à occulter celui des médias audiovisuels transnationaux. C’est oublier qu’ils forment, ensemble, avec d’autres sources, un tout communicationnel complexe, qui contribue à nourrir les sociétés en représentations d’une réalité que les pouvoirs voudraient interdire d’accès dans la sphère publique. Sans entrer dans le détail de la participation des moyens de communication au renversement de Ben Ali ou de Moubarak, étudiée ci-après par Riadh Ferjani, Thameur Mekki et Youssef El-Chazli, notons simplement que, sans l’entremise des plus actives offerte par Al Jazeera et d’autres chaînes arabophones, les images capturées par téléphone portable et circulant de site en site, grâce en particulier aux réseaux transnationaux déjà établis, n’auraient pas eu, en Tunisie, en Égypte, ni ailleurs, la même audience.
Internet, agent de démocratisation ?
Considérer la manière dont les publics ont eu recours aux radios ou télévisions internationales pour rompre le bel ordonnancement des politiques nationales de censure ne doit pas conduire à sous-estimer la capacité des ré gimes arabes à mobiliser leurs propres médias pour mieux asseoir leur hégémonie sur la société. La remarque vaut pour Internet, trop souvent loué de manière univoque comme un agent de démocratisation. À ne souligner que la contribution des outils du Web ou du Web 2.0 à la propagation de la contestation, on n’aurait en effet qu’une image partielle des incidences politiques d’Internet dans le monde arabe. Un ouvrage, dont la publication coïncidera avec les révoltes tunisienne et égyptienne, s’en prend avec vigueur aux chantres de la « Twitter révolution ». Dénonçant la « croyance naïve dans la nature émancipatrice de la communication en ligne, qui repose sur un refus obstiné de prendre en considération ses aspects négatifs », le livre souligne au contraire la capacité des gouvernements autoritaires à se l’approprier à des f ins de contrôle et de propagande 12. Loin d’être, par essence, un outil « révolutionnaire », le Web sert des intérêts divergents. Ainsi, Internet est-il également devenu, comme avant lui radios et télévisions internationales, un outil de politique étrangère. Sans revenir sur la politique d’aide du département d’État aux cyberactivistes arabes, que développe plus loin Olivier Koch, remarquons que, dès le lendemain de la chute de Moubarak, des hearings organisés sur l’avenir de l’audiovisuel extérieur américain prenaient acte du déclin de la radio internationale pour atteindre les publics étrangers, et soulignaient la nécessité de recourir davantage aux réseaux sociaux afin de mieux « disséminer notre journalisme » et de construire des « communautés en ligne avec nos audiences 13 ». Autant d’éléments qui viennent rappeler que les technologies de communication ne constituent, en aucun cas, des instruments immanents de démocratisation. Insérées d a n s d e s champs de force locaux, nationaux ou internationaux, elles sont mobilisées par des acteurs aux ressources inég ales : c’es t en fonction des rapports de domination qui se nouent entre ces acteurs que, dans des contextes historiques donnés, ces technologies peuvent être utilisées avec succès contre les régimes autoritaires ou être, au contraire, instrumentalisées par ceux-ci, tout en étant par ailleurs enrôlées au service d’intérêts géopolitiques et géoéconomiques. ■
1. A. Boyd Douglas, Broadcasting in the Arab World, Philadelphie, Temple University Press, 1982, p. 5. 2. Voir les contributions de Madani Lotfi et Ferjani Riadh, in Tristan Mattelart (dir.), La Mondialisation des médias contre la censure. Tiers-monde et audiovisuel sans frontières, ParisBruxelles, Ina-De Boeck, 2002, p. 196. 3. Naomi Sakr, Satellite Realms. Transnational Television, Globalization and the Middle East, Londres, I.B. Tauris, 2001, p. 84. 4. Ratiba Hadj-Moussa, « New media, community and politics in Algeria », Media, Culture and Society, vol. 25, no 4, 2003, p. 461. 5. Voir Madani Lotfi et Ferjani Riadh, op. cit. 6. Ratiba Hadj-Moussa, « Ce que la télévision fait voir », Sociologies, septembre 2010, p. 12, disponible sur : http://sociologies.revues.org/ index3221.html. 7. Albrecht Hofheinz, « Arab Internet use. Popular trends and public impact », in Naomi Sakr (éd.), Arab Media and Political Renewal, I.B. Tauris, Londres, 2007, p. 76-77. 8. R. Lecomte, « Internet et la reconfiguration de l’espace public tunisien : le rôle de la diaspora », tic&société, vol. 3, no 1-2, 2009, disponible sur http://ticetsociete.revues. org/702. 9. Marc Lynch, « Blogging the new Arab public », Arab Media and Society, février 2007, disponible sur : http://www.arabmediasociety.com/ ?article=10. 10. Voir Jon W Anderson et Dale F. Eickelman, « Nouveaux médias et nouveaux publics dans le monde arabe », in Yves Gonzalez-Quijano et Tourya Guaaybess (dir.), Les Arabes parlent aux Arabes, Arles, Sindbad-Actes Sud, 2009, p. 21-38. 11. Carola Richter, « Virtual mobilisation : The Internet and political activism in Egypt », Orient, vol. 51, no 1, 2010, p. 20. 12. Evgueni Morozov, The Net Delusion. The Dark Side of Internet Freedom, New York, PublicAffairs, 2011, p. XIII. 13. House Foreign Affairs Subcommittee on Oversight and Investigations Hearing, « Is America’s overseas broadcasting undermining our national interest and the fight against tyrannical regimes ? », 6 avril 2011, p. 9, disponible sur : http://foreignaffairs.house.gov/112/ wim040611.pdf.

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