Pour un intellectuel universitaire, paraître de manière continue dans les médias, c’est franchir une ligne rouge qui le transforme en « intellectuel médiatique », à la fois envié et méprisé de ses collègues, admiré et détesté des étudiants. Ce franchissement est un choix personnel qui doit, certes, inévitablement, à une recherche de notoriété et de promotion d’ouvrages, mais plus profondément, c’est le choix de faire passer dans un plus large public ses analyses et le résultat de ses recherches, hors du cénacle universitaire. C’est le désir noble de communiquer la passion et le labeur de toute une vie, d’apporter sa pierre à la construction de l’opinion publique. Un mot sur l’auteur de cet article : professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-IPanthéon-Sorbonne, spécialisé en histoire des médias, j’ai réalisé mes deux grands travaux universitaires (en 1996, une thèse sur « l’entreprise de presse Le Monde » et, en 2001, une habilitation à diriger des recherches sur « L’Argent de la presse française aux XIXe et XXe siècles »), sous la direction de Jacques Marseille.
De 1997 à 2009, nous avons partagé un bureau en Sorbonne. Nous avons monté ensemble plusieurs colloques et nous avons fait soutenir de concert plusieurs thèses et de nombreux masters. J’étais donc proche de lui, je partageais certaines de ses analyses, mais pas toutes ses prises de position ni toutes ses opinions. En tout état de cause, j’avais une grande sympathie pour l’homme, chaleureux, convivial et bon vivant. Le parcours de Jacques Marseille est riche, fait de phases de maturation et de périodes d’épanouissement. Il débute avec la préparation de l’agrégation d’histoire, au cours de laquelle il rencontre Jean Bouvier qui l’initie à l’histoire économique. Dès lors, l’itinéraire intellectuel et l’œuvre historienne de Jacques Marseille se développent en trois temps. Mais avant de les aborder, il faut souligner que Jacques Marseille, c’est d’abord une méthode, inspirée de Jean Fourastié et de Frédéric Le Play : le dépouillement des statistiques, des comptes de l’État et des entreprises, des archives et des témoignages, ce réqui permet de mesurer sans a priori et de décrire avant de gloser. La méthode Marseille, c’est la pesée du phénomène que l’on étudie.
Appliquée à l’homme, la méthode donne 466 références bibliographiques, qui se répartissent en 178 ouvrages et directions d’ouvrages, 253 directions de masters, maîtrises ou DEA, 35 thèses soutenues sous sa direction entre 1994 et 2009. À ce chiffre de 466, il faut ajouter les très nombreux articles scientifiques, communications de colloques, articles de presse, conférences et interventions à la radio ou à la télévision. Trois périodes, donc, comme dans une tragédie classique ou un plan de dissertation en Sorbonne.
Première étape : l’histoire du capitalisme colonial
Après l’agrégation d’histoire, que Jacques Marseille obtient en 1969, Jean Bouvier avait assigné à celui-ci la mission de renouveler l’histoire du capitalisme colonial. Historien économiste, Jacques Marseille est un historien des chiffres, fidèle à la tradition marxiste, dans la lignée de Jean Bouvier et de son adhésion de jeunesse au communisme. Ainsi a-t-il entrepris de mobiliser les statistiques du commerce extérieur et des entre prises coloniales pour interroger et dépoussiérer l’histoire coloniale française. Au départ, il souhaite reconstituer l’histoire des forces économiques conduisant le processus d’expansion et de modernisation de la France. En 1984, après un long temps de maturation, car il s’agissait à l’époque d’un doctorat d’État, la thèse de Jacques Marseille dynamite les idées reçues de l’histoire coloniale. Mais elle remet également en cause les projets du chercheur qui élaborait une analyse statistique des forces du grand capital et de l’impérialisme dans l’outre-mer français et des liens incestueux entre le grand patronat et la République pour bloquer l’évolution vers l’indépendance. Jacques Marseille démontre que l’« empire » n’avait jamais été au cœur du capitalisme français, que seule une minorité de branches en cours de vieillissement (des bougies aux cotonnades) avait fortement investi dans le commerce colonial et était devenue le principal soutien d’un impérialisme français aux fondements essentiellement idéologiques. Enfin, la plupart des firmes avaient choisi avec pragmatisme de se délester des intérêts coloniaux bien avant l’enclenchement du processus d’indépendance politique. Aussi la thèse « Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce », et le livre qui la suit, suscitent-ils débats et polémiques. Jacques Marseille était fier de sa thèse. À raison, car elle a renouvelé l’histoire de la colonisation et de la décolonisation. Elle lui a ouvert les portes du professorat.
Deuxième étape : de l’histoire économique à l’histoire des entreprises
En 1989, après avoir été assistant puis professeur à l’université Paris-VIII, Jacques Marseille est élu professeur à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et devient directeur de l’Institut d’histoire économique et sociale, fondé par Marc Bloch en Sorbonne. Il succède à son maître Jean Bouvier. Contrairement à beaucoup de ses homologues, il ne cherche pas à conquérir des positions académiques et à régner sur un champ universitaire, mais il poursuit son œuvre. Sur sa thématique première, il suscite des émules (comme Daniel Lefeuvre, à propos de l’Algérie coloniale, ou Catherine Hodeir, sur le patronat colonial) et organise, en novembre 1996, un grand colloque sur « les relations économiques et financières entre la France et l’outre-mer », qui couronne son œuvre d’histoire économique coloniale. Il considère alors qu’il a fait le tour du sujet. Des échanges coloniaux, il passe naturellement, au gré de ses recherches et de ses directions de recherches, aux relations économiques entre les États, les peuples et les groupes sociaux. Des échanges il passe aux marchés, et des marchés aux acteurs des marchés, les entreprises. Parce que les relations économiques sont l’œuvre des hommes et sont matérialisées par des entreprises, des marchés et des produits, il explore alors ce domaine avec constance : depuis les couches-culottes jusqu’aux industries culturelles, en passant par le yaourt et le carré Hermès, des monographies de familles de paysans ou d’ouvriers jusqu’aux de Wendel, rien ne lui est étranger. Là encore, il suscite des émules parmi ses étudiants, comme Isabelle Gaillard avec l’objet télévision, Stéphanie Salmon avec la firme Pathé, Éric Godeau avec le marché du tabac ou Elvina Fesneau avec le poste à transistors. C’est la période des grands colloques organisés en Sorbonne, avec successivement, de 1993 à 2001, « Les performances des entreprises françaises », « La révolution commerciale », « Les entreprises agro-alimentaires », « Le luxe, des Lumières à nos jours », « Créations et créateurs d’entreprises », « Histoire des industries culturelles en France ». Au total six colloques et six livres réunissant les actes de ces colloques qui marquent durablement le champ de l’histoire économique. Parallèlement, il dirige ou rédige plusieurs histoires d’entreprises et devient le propagan diste d’une business history à la française, le prix Crédit lyonnais d’histoire des entreprises en porte témoignage. Il est alors un des chantres de la réussite des entreprises et du patronat français. Très apprécié des chefs d’entreprises, auxquels il prodigue des conférences et donne parfois des conseils ou qu’il accompagne dans des voyages en Chine, il intervient dans la communication de certaines entreprises, comme en témoigne son ouvrage avec Jacques Servier, « Le Médicament et la vie. Débat avec Jacques Marseille » (Perrin, 2007), ou bien « L’Oréal, 1909-2009 » (Perrin, 2009). L’admiration pour les entreprenants et la proximité avec eux conduit sans doute Jacques Marseille à la troisième étape de son itinéraire intellectuel.
« Il semble que ce soit Yves Calvi et son émission qui aient propulsé Jacques Marseille au rang d’incontournable des médias. »
Troisième étape : l’entrée dans l’arène citoyenne
Celle-ci avait été esquissée dès 1983 avec « Vive la crise et l’inflation ! », livre écrit en collaboration avec son collègue et ami Alain Plessis, mais il a fallu attendre près de vingt ans et la maturation des savoirs accumulés pour qu’en 2002, Jacques Marseille fasse son en- trée dans l’arène publique avec « Le Grand gaspillage » et les ouvrages qui ont suivi, « La Guerre des deux France » et « L’Argent des Français ». Sa réflexion porte alors sur les causes des faiblesses de l’économie, sur les défauts et les failles des entreprises, du patronat, de l’étatisme et du corporatisme à la française. Il mobilise les chiffres au service d’analyses décapantes ou provocantes, souvent à contre-courant. Entre 2002 et 2007, il profite de l’immobilisme du second mandat de Jacques Chirac et du dynamisme de la montée en puissance de Nicolas Sarkozy pour entreprendre une cure de libéralisme à destination de l’opinion française, tout en prodiguant des conseils aux politiques, et plus particulièrement au candidat de l’UMP et aux ténors du futur parti présidentiel. Devenu une star des médias, notamment grâce à l’émission « C dans l’air », au magazine Le Point et à ses duels avec JeanFrançois Kahn sur Europe 1, il se refuse à l’engagement politique, qui semblait logique. Il aurait sans doute pu devenir ministre ou directeur d’administration centrale, mais il préfère conserver sa liberté de parole et de critique. Il savait surtout qu’il n’aurait aucun plaisir à diriger une armée de fonctionnaires ou à se taire par nécessité politique. La place de courtisan ne lui convenait pas plus. Il choisit donc de continuer à écrire et à parler librement.
La vulgarisation
Ces trois périodes du parcours intellectuel de Jacques Marseille ne suffisent pas à expliquer son rayonnement ; elles doivent être complétées par sa passion pour la diffusion des savoirs. L’aventure des manuels scolaires débute chez Hachette, avant que Jacques Marseille prenne la direction des collections d’histoire chez Fernand Nathan en 1987. D’emblée, le succès fut exceptionnel. Directeur de collection et auteur, chez Nathan, Larousse, Albin Michel, Perrin et quelques autres, vulgarisateur émérite à L’Histoire, Capital ou Enjeux, il avait une idée à la minute pour faire vivre les connaissances. Mettre à la disposition du grand public les résultats de la recherche historique est l’idée qui conduit Jacques Marseille à se lancer dans l’écriture d’une « Nouvelle histoire de la France », dont les vingt tomes sont publiés entre 1996-2001. Parallèlement, il s’inquiète de l’insuffisante formation des professeurs dans le domaine de l’histoire économique et sociale. C’est ce qui le conduit à créer, en 1988, l’Association pour le développement de l’histoire économique (ADHE), qui a réuni pendant vingt ans des centaines de professeurs lors de conférences très suivies, bien que souvent iconoclastes. L’ADHE décernait également le prix Jean-Bouvier aux meilleures maîtrises d’histoire économique.
« Devenu star des médias, il se refuse à l’engagement politique et préfère conserver sa liberté de critique. »
La carrière médiatique de Jacques Marseille commence, banalement, par des articles de vulgarisation en histoire économique : 36 articles pour L’Histoire, 63 pour le mensuel Enjeux-Les Échos, dans des numéros spéciaux de Capital ou bien dans des revues spécialisées telles que Banque, Haute finance, Histoire des entreprises ou Risque. Viennent ensuite des interviews dans la grande presse, Libération, Le Monde ou Le Figaro. Mais tout cela ne fait pas encore de Jacques Marseille un intellectuel médiatique. Le décollage vient de l’audiovisuel : il commence en 2002- 2003, par des interviews sur LCI et Europe 1, et par quelques participations à l’émission « C dans l’air ». Il semble que ce soit Yves Calvi et son émission qui l’aient propulsé au rang d’incontournable des médias à partir de la saison 2004-2005. C’est à ce moment que Franz-Olivier Giesbert le recrute pour quelques éditoriaux dans Le Point — 7 en tout jusqu’à l’été 2005. Alors, la machine s’emballe. On recense 125 éditoriaux dans Le Point entre août 2005 et février 2010, auxquels s’ajoutent quelque 125 « Chiffres du jour » de mars 2007 à février 2010. Ce qui représente un éditorial et une brève toutes les deux semaines. Parallèlement, Jacques Marseille accroît sa présence à « C dans l’air » à partir de 2006. L’année suivante, avec quatorze participations, soit une émission sur trois, il conquiert la quatrième place derrière Christophe Barbier, Roland Cayrol et Dominique Reynié. France 2 et de rôles, l’historien libéral fai- sant les bonnes audiences du service public et donc délaissé par la chaîne la plus sarkozyste ? Toutefois, la radio Europe 1 le récupère pour un duel hebdomadaire avec Jean-François Kahn. À partir de septembre 2009, il doit considérablement limiter sa présence médiatique, car la maladie le ronge. Cependant, il poursuit ses éditoriaux et ses « Chiffres du jour » dans Le Point, jusqu’à l’extrême fin, deux semaines avant son France 3 lui ouvrent alors largement leurs écrans, tandis que LCI continue à l’inviter régulièrement. Cependant, la consécration n’est pas totale, dans la mesure où TF1 ne lui accorde que quatre passages, un en 2004, un en 2005 et deux en 2007. Est-ce dû à un déficit de notoriété, car pour passer sur la Une il faut être suffisamment « peopolisé », ou le serait-ce en raison d’un jeu décès. Demeure toutefois un sentiment d’inachevé : Jacques Marseille avait encore beaucoup à dire et à écrire, notamment sur la crise de la dette qui ébranle actuellement l’Europe. ■

Revue Médias















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