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Mediamorphose - dossier

Hommage à l’économiste et historien Jacques Marseille

5- Jacques Marseille, un homme d’esprit

Par Franz-Olivier Giesbert

Franz-Olivier Giesbert revient sur les trois années durant lesquelles Jacques Marseille a été éditorialiste pour Le Point. C’est son côté batailleur, mais surtout son humour qui l’ont séduit...

PATRICK EVENO : Jacques Marseille est très présent sur France 5 et « C dans l’air » pour la télévision ; pour la radio, il y a un pic pour Europe 1 lors de son duel avec Jean-François Kahn. Dans la presse écrite, on trouve évidemment les articles du Point, d’août 2005 à février 2010 (juste avant sa mort). Cela représente 125 éditoriaux ; de 2007 à 2010, il y a aussi 125 « Chiffres du jour ». Nous voulions avoir votre sentiment non pas tant sur l’homme que sur son parcours, sur la façon dont il est arrivé au Point.

FRANZ-OLIVIER GIESBERT : Nous nous sommes connus au début des années 2000. C’est assez bizarre… Deux ou trois fois, lors de rencontres assez fortuites, il y a eu un contact, une espèce de sympathie entre lui et moi. J’aimais bien ce côté qu’il avait, passant du coq à l’âne, se passionnant pour de petits détails, toujours avec beaucoup d’humour et de recul. Nous avons tout de suite eu des rapports très forts. Lorsque nous déjeunions ensemble, nous riions beaucoup. Il entre donc au Point, mais je ne dirais pas par la grande porte ; je cherchais ce type d’éditorialiste depuis un certain temps. Il y avait Nicolas Baverez, qui est très bien, qui se place dans la tradition de Raymond Aron. Je cherchais quelqu’un d’un peu batailleur. Je cherchais. Nous avions essayé des gens, mais cela ne marchait pas… Puis, une espèce de chimie s’est créée avec lui, qui a fait qu’il a été adopté — peut-être pas tout de suite, car dans une rédaction on rejette, parfois assez vite, les corps étrangers, mais en trois mois. Je m’en souviens très bien, car cela m’avait frappé. Au début, lorsqu’il est arrivé, j’ai reçu beaucoup de récriminations, des tas de gens venaient me voir — comme c’est toujours le cas dans les journaux quand on fait venir du nouveau. Ce sont les mêmes qui, trois ou six mois plus tard, l’adoraient. Ce n’est pas qu’il ait fait beaucoup d’efforts pour leur plaire (ce n’était pas le genre), mais il était tellement sympathique, tellement drôle, que les gens craquaient, et finalement, toutes leurs défenses tombaient. Au bout d’un an ou deux, j’ai fait une sorte de rapt sur le journal dont il était devenu la figure éditoriale, et avec l’assentiment de tout le monde, dont Claude Imbert. C’était devenu une sorte de référence, et, très vite, il est apparu qu’il disait ce que le journal pensait sur les grands sujets. Il était donc dans une position de rêve. Toujours attendu, toujours bienvenu. Je pense qu’il a connu ce que les gens rencontrent assez rarement : ces moments où on est tellement en symbiose, en sympathie avec un journal, lui-même en empathie avec vous, qu’il n’y avait jamais aucun problème. Pendant toute cette période, il s’agissait d’une collaboration absolument sans nuages. Quand il voulait quelque chose, on le faisait. Il se passionnait pour l’histoire du tourisme ? Allez hop ! On l’accompagnait ! Nous étions tous très contents. Et puis, il s’agissait d’une figure ; ce n’était certes pas la mascotte du journal, mais en tout cas quelqu’un que tout le monde aimait. Ce n’est pas du baratin. Entre le journal et lui — je dis le journal pour désigner une cinquantaine de personnes, et pas seulement un petit noyau de dirigeants —, il se passait quelque chose, les gens l’aimaient beaucoup. Ce qui est assez rare : les éditorialistes ne sont pas toujours appréciés, notamment par les rédactions.

« Avec Le Point, c’est une histoire d’amour toute simple : un type est arrivé à un moment où on pensait tous des choses qu’il exprimait avec drôlerie. »

DENIS MARÉCHAL : Qu’est-ce qui l’emportait ? Sa vivacité ? Sa culture historique ?

FRANZ-OLIVIER GIESBERT : Son côté professeur Nimbus. On le retrouvait dans le « Chiffre du jour » qui présentait un côté extrêmement drôle ; Jacques Marseille était très ludique. Au fond, souvent, l’éditorialiste est une personne qui pense beaucoup à elle ; lui était tout à fait en dehors de ça, il s’intéressait au journal, entrait dedans, trouvait amusant de faire ceci, de faire cela, de donner des idées. Il était fondamentalement généreux. Il était dans notre com- bat, et l’incarnait finalement mieux que nous n’avions pu l’incarner nous-mêmes. On l’a suivi… Il y avait entre nous une espèce d’accompagnement commun ; même sans se parler, nous réagissions de la même façon. Les journaux sont souvent des familles, et Le Point l’est traditionnellement plus que les autres. C’est ce qu’a créé Claude Imbert, ce côté familial. J’ai essayé de maintenir cet esprit, et j’espère que cela continuera après moi. Et Jacques Marseille a tout de suite été de la famille. Était-ce l’oncle ? Le grandoncle ? Je ne sais pas. Mais il était adopté, et c’était drôle de voir à quel point il n’était jamais contesté. Personne ne formulait de critiques, ce qui pourtant arrive souvent dans un journal.

DENIS MARÉCHAL : C’est lui qui venait avec l’idée ? Il ne s’agissait jamais de commandes ? Vous en discutiez tous les deux ?

FRANZ-OLIVIER GIESBERT : Il y avait des commandes… Mais il amenait aussi l’idée. C’était un dialogue ; parfois, on ne savait plus qui avait pris l’initiative. Nous partions sur des choses, je lui disais : « Tiens, tu devrais faire une série sur ceci ou cela » ; il pouvait répondre : « Oui, non, je ne suis pas sûr. Je vais plutôt faire comme ceci », et voilà. Il pouvait avoir eu l’idée. Mais, de toute façon, ce n’est pas important. Il avait une nature fondamentalement généreuse. Il n’était pas dans le truc du « C’est moi qui… ! C’est mon idée ! ».

PATRICK EVENO : Il avait un avantage pour un éditorialiste, il rendait ses papiers à l’heure et dans le format.

FRANZ-OLIVIER GIESBERT : Franchement, au Point, les éditorialistes rendent toujours leur papier à l’heure. Peut-être que certains universitaires n’en ont pas toujours l’habitude, mais Jacques Marseille était très professionnel. Il n’avait pas non plus cette propension à demander de changer une chose, de reporter le papier d’une semaine. Il n’était pas dans l’ego. D’ailleurs, il s’agissait d’un type qui avait, à mon avis, un ego assez limité. Il était plutôt dans le ludique, ce qui correspondait bien avec le journal. Moi-même je suis très ludique… J’avais l’impression de le connaître depuis toujours. On ne se parlait pas beaucoup pendant trois mois, et lorsque nous nous retrouvions, c’était comme si nous nous étions vus la veille. Quand il a commencé à avoir ses soucis de santé, nous nous sommes pas mal parlé. Et puis, il s’est un peu ment. enfermé, replié sur lui- même. Je l’ai respecté. Nous avions des rapports très intimes, nous parlions très franche-

DENIS MARÉCHAL : Vous le connaissiez avant le début des années 2000, notamment grâce à la télévision ?

FRANZ-OLIVIER GIESBERT : Oui, car je l’y invitais souvent. C’était un « bon client ». Je lui faisais donc signe dès qu’il sortait un livre. Je fais de la télévision depuis 1997, et j’aimais bien ce qu’il écrivait. Mais ce n’est pas parce qu’un type écrit des bouquins sympathiques qu’il est bon à la télévision, et que vous allez l’engager tout de suite comme éditorialiste ! Les choses se passent de façon différente. Pour nous, il a été ce type incroyablement gâté au journal, qui incarnait quelque chose de très fort et de très violent, et je parle aussi des lecteurs.

PATRICK EVENO : Dans sa présence au Point, il y a deux temps : avant et après 2007, avant l’élection de Nicolas Sarkozy et après. En schématisant, durant la période 2005- 2007, il agit à la fois en critique des socialistes et en critique du tandem Chirac-Villepin, de l’immobilisme, etc. Il met en avant le dynamisme de Sarkozy. Après la campagne, après le temps de grâce dont a bénéficié Sarkozy, y a-t-il des infléchissements ?

FRANZ-OLIVIER GIESBERT : Tout d’abord, nous étions politique- ment très en phase, car il n’était pas militant. Il a pu donner ce sentiment et en être accusé, car il y a toujours des méchants et des jaloux. Nous, au Point, nous n’étions pas encartés, nous ne roulions pour personne. Par définition, Le Point n’est pas un journal qui roule pour tel ou tel candidat, on a cette tradition. Sur Sarkozy, nous pensions la même chose : c’était peut-être quelqu’un qui allait faire les réformes nécessaires. Dès que Jacques Marseille s’est aperçu que ce n’était pas le cas — au bout de six mois —, il a commencé à écrire des papiers vaches. Nous étions tellement en symbiose que cela ne posait pas de problème, nous n’en parlions pas avant, nous ne lui faisions pas de remarque. Cela correspondait à ce que nous pensions, globalement, tous. Et ce n’était pas uniquement les sentiments de trois ou quatre personnes à la direction. Il s’agissait également de ce que pensaient les lecteurs, car il était très populaire. À ses conférences, il y avait toujours beaucoup de monde.

DENIS MARÉCHAL : Qu’est-ce qui l’emporte finalement ? L’historien, l’économiste, le journaliste ?

FRANZ-OLIVIER GIESBERT : Le polémiste. Je crois que c’était ce côté qu’on aimait. Ludique, fondamentalement drôle aussi. Il pouvait faire un papier de quinze ou vingt feuillets, que nous présentions sur dix pages, et il y avait toujours de l’humour. Il disait des choses horribles, faisait des rappels historiques, toujours avec beaucoup de recul. Il y a des papiers dont on se souvient toujours, comme celui sur la crise de 2008, où il expliquait qu’elle allait durer longtemps, comme la crise de 1929. Il y a le polémiste, mais il y a aussi l’historien. C’était quelqu’un qu’on écoutait, c’était un historien. Il disait qu’il ne fallait pas oublier que la crise de 1929 n’était pas du tout ce qu’on en disait ; par exemple, Hoover a réagi, alors qu’on a tendance à raconter que ce n’est pas vrai.

PATRICK EVENO : En 2009, il titre un de ses articles « L’euro à l’épreuve de la Grèce »…

FRANZ-OLIVIER GIESBERT : Ses écrits étaient prémonitoires, c’est ce qui était marrant chez lui. C’est pourquoi je l’appelais professeur Nimbus. Brusquement, il dé- couvrait un « chiffre » absolument génial, et il nous bassinait avec pendant quinze jours jusqu’à ce qu’il fasse son papier. Il découvrait une truffe, en parlait, et passait à autre chose. J’aimais ça chez lui : il n’était pas obsessionnel. Je ne supporte pas les journalistes obsessionnels qui font éternellement le même papier. Sur le fond, il avait un jugement extrêmement sévère et pessimiste sur la France, et la politique me- née, mais il ne se prenait pas vraiment la tête.

DENIS MARÉCHAL : Pour vous, sa production éditoriale était-elle un élément majeur ? L’avez-vous connu sous son autre versant, celui de professeur ?

FRANZ-OLIVIER GIESBERT : J’avais lu ses deux bouquins, dans les années 1970 ou 1980. Il faisait partie de ces gens que je lisais un peu, à une période où je faisais pas mal de papiers économiques au Nouvel Observateur. Il y avait Bouvier, il y avait lui, et des gens comme ça, un peu différents. Au professeur, nous demandions des papiers historiques, comme sur la crise de 1929. On le traitait comme un historien.

PATRICK EVENO : Il est vraiment rentré dans l’arène politique à partir de 2002 ou de 2003, quand il publie « Le Grand Gaspillage », « La Guerre des deux France », etc. Là, tout en gardant un fondement d’historien économiste, il entre dans la polémique.

FRANZ-OLIVIER GIESBERT : Je crois que ce qui s’est passé avec Le Point, c’est une histoire d’amour toute simple : un type est arrivé à un moment où on pensait, tous, des choses qu’il exprimait avec drôlerie. Au fond, nous avions les mêmes cibles (la dette, la mauvaise gestion, le laxisme généralisé, l’irresponsabilité) ; nous nous demandions alors où allait le pays, qui n’était plus dirigé. Et effectivement, il critiquait à la fois les socialistes et le pouvoir en place. Ensuite, quand Sarkozy est arrivé, il a recommencé à critiquer les socialistes et le pouvoir en place. S’il était là aujourd’hui, ce serait horrible !

DENIS MARÉCHAL : Lui trouveriezvous aujourd’hui des alter ego dans la presse française ? C’était un intellectuel très atypique.

FRANZ-OLIVIER GIESBERT : Il était si atypique que je ne vois pas ! Il avait toutes les casquettes. Mais sa force, et ce qui explique son personnage, c’est le rire. C’était un homme qui riait ; les choses horribles le faisaient rire : au lieu d’être consterné, il riait et se moquait. Cette posture faisait que, journalistiquement, cela collait tout de suite. Il écrivait plutôt des ouvrages de combat, mais qui restent intellectuels. Et le rire faisait tout passer, y compris les livres de combat. Dans un journal, nous ne sommes pas dans les combats, nous avons certes besoin d’éditoriaux un peu musclés, mais ce n’est pas un combat permanent.

DENIS MARÉCHAL : Le personnel politique le percevait comment ?

FRANZ-OLIVIER GIESBERT : Très bien, globalement, y compris les socialistes, puisque, au fond, il disait des choses que beaucoup de gens pensaient. Les gens de gauche comme les gens de droite que j’ai rencontrés n’étaient pas horrifiés par Jacques Marseille.

DENIS MARÉCHAL : Et le retour des lecteurs, vous l’aviez par les confé- rences, le courrier ?

FRANZ-OLIVIER GIESBERT : Chaque fois qu’il faisait une conférence, il y avait un monde fou. C’était incroyable, il y avait un côté « ambiance d’émeute » ! Les lecteurs du Point l’ont fanatisé. Notre lectorat est très partagé : cela va des jeunes bobos aux riches sédentaires, et, au fond, il couvrait tout le lectorat. Il n’était pas le libéral classique, celui qu’on ne supporte pas ; il était très modéré, très tempéré. C’était bien, juste et intelligent.

DENIS MARÉCHAL : Vous le trouviez bon dans les émissions de radio ou de télévision ?

FRANZ-OLIVIER GIESBERT : Oui, je l’avais beaucoup vu dans ce cadrelà. Mais cela ne veut pas dire grand-chose, beaucoup de gens sont bons en télévision ou en radio. Ce n’est pas venu comme ça, naturellement. Ce n’est même pas venu par les livres. D’ailleurs, je me souviens que c’était en parlant avec lui que j’ai commencé à le trouver formidable. J’ai demandé à le voir, nous avons déjeuné ensemble… À la suite d’une de nos conversations où il demandait « Pourquoi ne fait-on pas ça ? Et ceci ? », je lui ai demandé un papier. Nous nous sommes ensuite reparlés. C’était une démarche un peu longue. Confronté à d’autres, il ne pensait pas pareil, il était toujours bon, il s’en sortait bien, il était drôle. Mais des gens comme ça, on ne les fait pas forcément écrire


 
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