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Mediamorphose - dossier

Pour en finir avec les marronniers...

7 - E-révolution : vers plus de transparence ?

par Jiri Pragman, Journaliste, Auteur de L’Internet est-il maçonnique ?, Éditeur du Blog Maçonnique http://www.hiram.be

Une société secrète ou « discrète », selon la formule rabâchée plus de 140 000 fois sur le Web, doit-elle s’afficher publiquement sur la Toile et utiliser les différents canaux de communication aujourd’hui disponibles ? Le phénomène est-il nouveau ? A-t-il pris de l’ampleur avec l’accès plus grand à l’Internet, la simplification et la multiplication des outils mis à disposition des producteurs de contenus maçonniques ? Où s’arrête l’extériorisation et où commencent les dérives ? Jiri Pragman nous éclaire...

Des divulgations papier aux pages Web

Si la franc-maçonnerie est une société « à secrets », ceux-ci restent limités aux mots, signes et attouchements, à l’appartenance maçonnique 1, aux interventions en tenue maçonnique. Le nouvel initié promet solennellement « de ne jamais révéler aucun des secrets de la franc-maçonnerie, de ne jamais tracer, graver ou buriner ni former aucun caractère qui puisse les dévoiler ». Pourtant, nombreuses sont les « divulgations »... Encore aujourd’hui, des auteurs francs-maçons tirent argument du fait que tout (rituels, catéchismes maçonniques) a déjà été publié pour, à leur tour, livrer et analyser des textes censés rester à usage interne. Étrangement, de tels textes ne sont pas critiqués lorsqu’ils sont diffusés sur papier alors que leur mise en ligne est vouée aux gémonies... Pourtant, aujourd’hui, tout ouvrage maçonnique n’est plus vendu aux seuls francs-maçons dans des boutiques connues des initiés mais est très largement accessible via des librairies en ligne. Ainsi une distinction est-elle faite entre le papier, noble, et l’Internet, vulgaire. Mais, de nos jours, les liens entre l’édition et l’Internet sont devenus plus subtils. Auteurs et éditeurs se servent de la Toile pour annoncer leurs ouvrages ou leurs séances de dédicaces, répondre à des interviews, ayant compris que, pour vendre dans ce marché de niche, il faut utiliser d’autres canaux que celui des revues papier obédientielles ou spécialisées 2. L’expression maçonnique sur le Web n’est pas un phénomène neuf 3. Le site A page about Freemasonry 4 de l’américain Gary L. Dryfoos se présente d’ailleurs comme The World’s Oldest Masonic Website 5 et fait remonter sa création à oct obr e 1994, comme en té moigne d’ailleurs son design. De nombreux francs-maçons l’ont suivi et le phénomène s’est accentué avec l’explosion des blogs, ces « journaux de bord » susceptibles d’être aisément gérés par un individu seul et sans compétence technique par ticulièr e 6 . Le Blog Maçonnique, premier blog francophone consacré à la francmaçonnerie, a été mis en ligne le 19 août 2004. Il assure une veille dans le domaine de la franc-maçonnerie (et l’antimaçonnisme) sur Internet, visite des sites d’obédiences, juridictions, loges ou autres sites maçonniques (personnels, de musées, de revues...), assure une revue de presse, annonce activités et manifestations, livre des critiques d’ouvrages et revues, et, plus généralement, couvre l’actualité maçonnique. Les visites témoignent d’un certain succès 7 même si son animateur est parfois critiqué pour être trop peu respectueux visà-vis de Grands Maîtres ou pour dénoncer des of f icines douteuses actives sur le Web8.

Expression et contrôle

« La multiplicité des sites dits maçonniques est aujourd’hui telle qu’il est sans doute difficile au profane curieux de séparer le bon grain de l’ivraie. »

Comme dans les associations et les partis politiques, ce sont donc d’abor d de sim ples membres qui se sont installés sur la Toile avant que les appareils ne songent à y être euxmêmes présents pour occuper le terrain à leur tour ou maîtriser leur image. Encore que ces sites tenaient davantage c’est encore vrai pour certaines obédiences de la vitrine que d’un véritable outil manié pour informer le grand public et se livrer à une extériorisation mesurée. Certaines obédiences font simplement acte de présence, oubliant de gérer et d’animer leur site. Entre le maçon de base et le sommet de l’obédience se trouvent bien entendu les loges (parfois aussi les provinces et districts) qui se sont également emparées de l’outil Internet avec une préoccupation plus locale ou régionale. Certaines obédiences ont d’ailleurs voulu contrôler le mouvement comme dans plusieur s États d’Amérique du Nord où les Grandes Loges labellisent les sites de leurs loges ou, comme la Grande Loge de la Province d’Ontario, guident les webmestres 9. En France, les obédiences utilisent le Web pour annoncer des activités ou en faire rapport, avec une web TV 10 pour le Grand Orient de France. Elles peuvent également s’en servir pour donner un plus grand retentissement à leurs communiqués de presse11, ce qui ne les empêche pas de trouver le chemin de blogs inf luents susceptibles de relayer l’inf or mation, q uitt e à ce qu’elle soit parfois critique.

L’approche et le caractère dém o n st ra t i f ( ave c p h o to s d e membres ou d’activités) ou discret (avec photo des locaux maçonniques et plan) varient selon le type de franc-maçonnerie et son implantation. Si les antimaçons, notamment, ont coutume de parler de « la » francmaçonnerie, celle-ci est pour le moins plurielle. L’expression s u r l e We b d a n s l e m o n d e anglo-saxon, où la loge est ancrée dans la « communauté », sera bien dif férente de celle d’une franc-maçonnerie implantée dans des p ays s o u m i s à des régimes dictatoriaux avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Et cette expression sur le Web sera quasi inexistante dans le monde musulman. La multiplicité des sites dits maçonniq ues es t au jourd’hui telle q u’il es t sans doute difficile au profane curieux de séparer le bon grain de l’ivraie. D’autant plus que n’importe qui peut créer un site qu’il présentera comme « maçonnique », se désigner comme Vénérable Maître de Loge ou parrain potentiel, voire comme Grand Maître d’une obédience très confidentielle, sinon virtuelle. A l’heure où l’Inter net est la première source d’information, la fourniture de contenus valables est sans doute un enjeu important mais l’affaire est délicate dans la mesure où on ne peut donner le sentiment de museler une expression. Reste que certaines loges décident d’accréditer des sources d’information en créant des liens vers leurs pages Web.

Antimaçons et francs-maçons face à face sur le Web

Les antimaçons sont extrêmement nombreux sur le Web. Leurs prof ils sont fort variés, du chrétien antipapiste à l’islamiste radical en passant par le r o yalis t e cat holiq ue, le skinhead ou l’amateur de rap opposé aux illuminazis. Dans un Internet où règne le copiercoller, ils s’alimentent aux mêmes sources, se nourrissant d’articles de presse 12 ainsi que d’extraits des œuvres du marq uis de L uc het, de l’abbé Barruel, de Leo Taxil, de monseigneur Ernest Jouin, du commodore William G. Carr, de Léon de Poncins ou Har un Yahya 13, détour nant des séquences extraites d’émissions ou journaux télévisés, recyclant le f ilm collabor ationnis t e « Forces Occultes » ou créant des animations PowerPoint multipliant les pseudo-preuves à l’aide de symboles et de signes prétendument maçonniques. La franc-maçonnerie y est tour à tour accusée d’être antireligieuse, cathophobe ou islamophobe, enjuivée ou sioniste, révolutionnaire ou conservatrice, mortifère, sataniste ou luciférienne, homophile, voire pédophile, af fairiste ou inutile... L’impact de cer taines thèses antimaçonniques est tel que se multiplient les marques d’intérêt de postulants africains convaincus que la francmaçonnerie peut leur apporter fortune, amour, pouvoir et protection.

Des maçons aiment « Face de Bouc »

Les francs-maçons sont sans doute des expérimentateurs 14. Et ils se sont rapidement essayés à manipuler les outils de l’Internet au fur et à mesure que ceux-ci apparaissaient 15, qu’il s’agisse des groupes de discussion ( ne w sg r oups sur Usenet), des forums et des listes de discussion. Ces dernières sont en perte de vitesse avec le développement des réseaux sociau x, pa r tic ulièr ement Facebook. Et il peut paraître étrange que des francs-maçons, parfois très sourcilleux quant à la discrétion, se répandent largement sur des pages « ouvertes » de ces réseaux sociaux, en utilisant par exemple les abréviations maçonniques ou en interpellant « maçonniquement » un frère. Par ailleurs, l’affichage sur le mur d’ « amis » utilisant des profils à connotation maçonnique (pseudonyme, illustration) aurait tendance à révéler leurs sympathies ; mais il est vrai que les paramètres de confidentialité de ces outils ne sont pas intuitifs et, dès lors, ne sont pas toujours maîtrisés. Ces messages écrits ne font pas non plus nécessair ement preuve de la même pondération que les paroles dites en loge.

La cyberguerre maçonnique

En 2005, quand le Blog Maçonnique pointa l’existence d’un blog de contestation, mis en place par un candidat à la Grande Maîtrise de la Grande Loge nationale française (GLNF), il ne s’agissait que d’un phénomène isolé, relevant de l’anecdot e à g lisser dans un « Morceau d’Arc hitectur e » consacré à l’Internet maçonnique. En 2011, ces comportements se sont multipliés. Dans une structure comme la GLNF, organisée de telle manière que l’expression y semble limitée, et, dans une autre, le Grand Orient de France, où la lecture de certains par rapport à la possibilité pour les loges d’initier des femmes n’est pas partagée, l’Internet est devenu un moyen de s’exprimer. Parfois très vivement ! Et de se voir relayé... Se sont ainsi multipliés à la GLNF les blogs Myosotis auxquels ont répondu les blogs Acacia. On s’est éloigné du ton du récit des blogs personnels ou d’une approche plus journalistique pour déboucher sur des plateformes de combat dont les articles publics donnaient lieu à surenchère dans les commentaires. Ici et là, la vulgarité a laissé place aux injures, à la diffamation, à la calomnie, suscitant parfois des procédures judiciaires, et des techniques de cyberguérilla o n t é t é utilisées 1 6 . P ar ailleurs, des enregistrements sonores réalisés lors de réunions maçonniques, des photos, des vidéos, des retranscriptions de réunions de Grande Tenue, des copies d’intervention dans l’intranet, se sont mis à circuler et les fuites (courriers internes, e-mails) se sont multipliées, arrosant notamment La Lumière, le « blog franc et maçon de L’Express 17 » (sic). Le problème pour les blogueurs francs-maçons consistant à c hoisir entre, d’une part, la vérification de l’information et l’interrogation sur la pertinence de sa mise en l i g n e e t , d ’ a u t re p a r t , u n e course à l’exclusivité. Cette dérive récente qui associe fuites et manipulations reste un phénomène français et a au moins un avantage : contrecarrer la t hèse d’une franc-maçonnerie unie pour mieux comploter !


 
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