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Edito

Ah ! la conjoncture...

Fallait-il être inconscients pour se lancer dans pareille entreprise ? Aussi modestes que nous soyons dans notre capital et mesurés dans nos ambitions - il n’est pas question de tailler des croupières à quiconque et encore moins d’ébranler le box-office - ce serait cependant prendre encore trop de risques eu égard à la conjoncture, plus que maussade, et aux circonstances qui ne s’atténuent guère... Parmi ces dernières, on notera la persistance d’un petit nombre de lecteurs - insistons sur « petit » car c’est la vérité, et félicitons-nous de la qualité de « lecteurs » - qui nous apostrophent, avec le souci louable de nous ramener dans le droit chemin, en vitupérant nos égarements : « Comment osez-vous donner la parole à cette crapule-ci ou à ce salaud-là ? », « Comment pouvez-vous vous montrer complaisants avec... ? », « Comment osez-vous vous attaquer aussi bassement à... ? », etc.

Nous ne prenons jamais à la légère ces remontrances, dans la mesure où elles nous enseignent que certains passionnés de médias - ils le sont assurément - font systématiquement référence à des tabous. Ils ne mettent pas en cause le principe de la liberté d’expression, mais dans les faits, ils l’assujettissent à leurs convictions et aux interdits qui en découlent. Redisons-le, tel n’est pas notre cas. Sauf s’ils s’apparentent à des appels manifestes à la haine, nous souhaitons faire entendre ici, pour qu’ils soient objets de connaissance et de débat, des propos auxquels nous n’adhérons en rien.

Sans nous ménager vos critiques et vos conseils, un nombre plus important d’entre vous semble, dieu merci, souscrire à ce projet, apprécier une revue qui s’interdit d’être univoque. Nous aimerions que cet intérêt s’étende aux enseignants, aux bibliothécaires, aux communicants de toute sorte, aux publicitaires : nous avons le sentiment de pouvoir leur apporter matière à délibération. En tout cas, vous êtes quelques-uns à nous le dire.

Quant à la conjoncture, ah ! la conjoncture. Sans doute étions-nous dès notre naissance trop chétifs, c’est-à-dire aussi flexibles que le roseau de la fable, pour en avoir à ce point négligé la détérioration. Les chiffres sont pratiquement tous en baisse constante - tirage et diffusion confondus, sans rien dire du marasme publicitaire. N’échappent à cette érosion que les magazines, surtout spécialisés (Psychologies en étant le meilleur exemple), ce qui accomplit la prophétie vieille de 40 ans d’Edgar Morin - notre invité - selon laquelle « l’Esprit du temps » engendrerait inéluctablement le développement des loisirs et, partant, la satisfaction des dilections individuelles au détriment du désir de connaissance générale. Ces mauvais résultats sont un peu trop imputés à des facteurs extérieurs. C’est la faute à la télévision toujours première servie et dévoreuse de temps ; à la concurrence déloyale des gratuits ; à l’insatiable appétit des industriels de l’armement qui, de concentrations en fusions, uniquement guidés par le profit, compromettent l’indépendance des titres qu’ils rachètent. C’est la faute à Internet, aux progrès de l’illettrisme dans la jeunesse, à la récession, à la couche d’ozone. On reconnaît, à quelques variantes près, la sempiternelle déploration du métier, jamais avare d’un appel au secours tout en se pinçant le nez dès qu’il est question de finances - un Rothschild, vous n’y pensez pas ! - mais peu enclin à balayer devant sa porte.

Et si les journaux se vendaient moins parce qu’ils sont trop chers, pas intéressants, conçus en vase clos pour la profession plutôt que pour des lecteurs, radoteurs, en panne d’idées. Et loin d’être indispensables. L’habitude de se dédouaner et le recours aux aides déguisées, la référence systématique au modèle de l’après-guerre n’aident guère à sortir de la crise. Celle-ci semble d’ailleurs l’état naturel de la presse et de sa camarade de pensionnat, l’édition. Puisque la biologie nous enseigne que la crise est nécessaire au diagnostic et à l’évolution, essayons d’en tirer profit plutôt que de nous y complaire.


 
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