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Mediamorphose - dossier

Ah ! les belles vacances

par Virginie Spies

Où il apparaît que la télévision célèbre à satiété un loisir qui lui échappe.

La thématique des vacances est souvent associée au bonheur : moments de liberté, hors d’une vie trop ancrée dans la réalité, délivrés des contraintes quotidiennes : en vacances, tout deviendrait possible.

Ce qui frappe, en posant un regard sur la façon dont l’audiovisuel a envisagé l’évolution des vacances, c’est d’une part que nous sommes passés d’une mise en scène de la foule en vacances au comportement des familles, pour en arriver, aujourd’hui, au triomphe de l’individu, tandis que persistent un certain nombre de clichés qui disent le bonheur d’être en vacances.

Au début était la foule

Très tôt, les médias audiovisuels ont rendu compte du bon déroulement des vacances, comme en témoignent certains documentaires que l’on pouvait jadis voir au cinéma : le 13 août 1943, France Actualités filme les congés des petits apprentis de la SNCF. Encore adolescents, les futurs cheminots se rendent par milliers « dans les domaines que la SNCF met à leur disposition », en Haute-Savoie, où ils peuvent faire du sport et des jeux. On les voit applaudir, courir et s’agiter.

Mais ce qui frappe surtout, c’est leur nombre. La multitude joue à saute-mouton, plonge dans une piscine. Il n’y a ici aucune place pour l’individu, pas de plan qui l’isole : ce qui fait foi, c’est la quantité, c’est la foule. L’idée forte, alors, est d’expliquer que la France reçoit, en 1943, six fois plus d’enfants dans les colonies de vacances qu’en 1937. Les journées sont « bien remplies ». Elles se terminent par un feu de camp, à la plus grande satisfaction des jeunes Français.

Les vacances en famille, ou le bonheur partagé

1er juin 1963. « Cinq colonnes à la une » s’intéresse à l’arrivée des vacanciers dans la ville de Brigitte Bardot. Il s’agit d’interroger des habitants de Saint-Trop’ (ouvriers, pêcheurs, commerçante, antiquaire, barman), de montrer la façon dont ils vivent l’invasion des touristes en été. Déjà, on montre les plages privées. Le bonheur, ici, est de se prélasser sur une plage de sable fin.

Quelques années plus tard, le 4 septembre 1970, l’émission « L’Hexagone » traite à son tour des vacances. Reportage sur des familles en villégiature aux Sables-d’Olonne : mer, plage, hôtels, tous les signes des congés sont présents. Plages bondées, vacanciers appliquant consciencieusement leur crème solaire, lisant et se reposant.

Où les vacanciers trouvent-ils leur bonheur  ? Quel mode d’hébergement choisissent-ils : appartement ou camping  ? Le même jour, le journal télévisé s’intéresse au succès du camping, présenté désormais comme l’apanage des familles n’ayant pas assez d’argent pour l’hôtel.

Ces émissions tentent autant de comprendre un phénomène social que de tenir un discours sur le bonheur des vacances. La plage symbolise les vacances, lieu unique d’où peut surgir le bonheur de partager des moments de loisirs.

Jean-Pierre Moulin, Pierre Tornade, Marlène Jobert et Michel Robin lors du tournage de la série policière "Les Dossiers de l’agence O", dans l’épisode "La petite fleuriste de Deauville"
Jean-Pierre Moulin, Pierre Tornade, Marlène Jobert et Michel Robin lors du tournage de la série policière "Les Dossiers de l’agence O", dans l’épisode "La petite fleuriste de Deauville"

Le triomphe de l’individu

À la fin des années 1980, les choses deviennent plus simples, voire simplistes. Désormais, la publicité est installée à la télévision qui fait siennes ses logiques marketing . Ainsi, les images de vacances dans les programmes ressemblent souvent à des spots publicitaires. On nous présente un monde de plus en plus parfait, dans lequel seule compte la consommation pour atteindre la plénitude. Les images du bonheur se déclinent sur fond de plages ensoleillées.

C’est le cas de « 40° à l’ombre » qui, de 1987 à 1996, a fait le bonheur des étés de France 3. Son principe  ? Animer les après-midi de l’été en direct des plages françaises. Ambiance tongs et lunettes de soleil pour de longues heures de divertissement. De nombreux numéros de « Capital » sur M6 ont également été consacrés aux plages privées de Saint-Tropez. Celui du 14 septembre 1995 parle du bonheur d’être riche et en vacances : magnums de champagne, restaurants, bateaux, luxe et volupté. Comme auparavant, vacances sont synonymes de plages, mais aussi de luxe et de rêve. Le bonheur se paye.

Cette série d’images d’Épinal se retrouve également dans la fiction, et notamment dans une série pour adolescents : « Les vacances de l’amour », suite de « Hélène et les garçons », mais version plage. La célèbre bande d’amis constituée par AB Pro­ductions est partie au soleil pour, dixit l’animatrice Dorothée, « vivre des aventures extraordinaires, époustouflantes, merveilleuses [...]. De l’amour, plein de ciel bleu aussi, de la mer... ». Le générique, ainsi qu’un bon nombre de plans sont en tout point semblables à un programme de téléréalité diffusé en juillet 2002 : « Opération séduction aux Caraïbes ». Mer bleu azur, ciel de la même couleur, jolies filles en bikini, garçons ressemblant à des mannequins, bref, autant d’indices nous renseignant sur ce que doit être le bonheur en vacances. Dans les deux cas, félicité rime avec gros bateaux, physiques plaisants et promesse d’aventures amoureuses, voire sexuelles.

Dans cet univers de carte postale se greffent des annonceurs idéals : de la crème qui fait une jolie peau aux serviettes périodiques qui permettent de porter des maillots de bains en toutes circonstances, les produits vantés par les spots correspondent à l’univers des émissions d’été : le bonheur se conjugue au « plus » que parfait.

Ainsi, « Sagas » sur TF1 diffuse, depuis 1998, tous les clichés possibles et imaginables autour de l’été, démontrant la concomitance entre le temps de la réception du spectateur et le temps du programme : les personnes décrites dans l’émission vivent leurs vacances de rêve pendant que le téléspectateur les regarde par la fenêtre de ses fantasmes. L’archétype de l’émission sur les vacances, avec son lot d’images idylliques renforcées par un discours ayant pour but de faire oublier leur quotidien aux téléspectateurs.

« Lorsque la télévision prétend mettre en scène le bonheur des vacances, c’est toujours pour véhiculer les mêmes clichés, autour d’une couleur fondamentale : le bleu. »

La télévision distille un discours largement répandu dans la société actuelle, selon lequel partir en vacances est essentiel au bonheur, et que ceux qui ne peuvent partir doivent trouver des moyens de compenser ce malheur. Dès lors, (et même si ce panorama est très loin d’être exhaustif), qu’il s’agisse de magazines, d’émissions de téléréalité ou encore de fictions, lorsque la télévision prétend mettre en scène le bonheur en vacances, c’est toujours pour véhiculer les mêmes clichés, autour d’une couleur fondamentale : le bleu. C’est à croire que nous évoluons dans une société pavlovienne où le bleu implique nécessairement l’idée du bonheur en vacances. On en oublierait presque que les vacances peuvent aussi se passer à la montagne, à la campagne ou même chez soi.

On constate en outre, au fil des années, que la foule et les groupes sont progressivement devenus individus en vacances, dans une logique consumériste. Le téléspectateur est aussi le consommateur, à qui l’on s’adresse dans la pub : le bonheur se dit moins qu’il ne se montre, puisqu’il peut s’acheter.

Un paradoxe cependant : celui qui conduit la télévision, lieu et média du quotidien, à traiter avec autant d’avidité d’un phénomène qui lui échappe. Car, en principe, pas de petit écran en vacances. C’est peut-être pour cela que la télévision court autant après les bonheurs qu’elles représentent. Parce qu’il existe, entre eux, une incompatibilité de fait : le bonheur ne s’insère pas dans une temporalité illusoire. 


 
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