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Décryptage

Al-Jazira, un nouvel ordre mondial de l’information

par Claude Moisy

Pour la première fois dans l’histoire, un moyen d’information arabe, la chaîne de télévision Al-Jazira, atteint à l’universalité. Pour apprécier l’importance du phénomène, il faut retourner une trentaine d’années en arrière et réveiller le Nomic.

Le Nomic (Nwico en anglais) était le Nouvel ordre mondial de l’information et de la communication que l’Unesco, bras culturel de l’Organisation des Nations unies, s’efforçait de promouvoir dans les années 70. Des pays du tiers-monde, se disant non alignés dans la guerre froide mais activement soutenus par les pays du camp communiste, s’insurgeaient contre la domination des grands médias occidentaux sur l’information diffusée dans le monde. Leur voix, disaient-ils, n’était pas assez entendue, et leurs intérêts pas assez défendus dans le concert des nations. La plainte n’était pas entièrement infondée. L’image que le monde recevait de lui-même et de ses soubresauts, était largement façonnée par des journalistes occidentaux dans des entreprises occidentales et selon les perspectives propres à leurs sociétés d’abondance. Il était courant que les seules informations fiables disponibles en Afrique ou au Moyen-Orient sur un coup d’Etat, un conflit frontalier ou une catastrophe naturelle dans la région proviennent des agences de presse mondiales, toutes occidentales, ou des services étrangers de la BBC, et non pas de médias locaux ou régionaux. Même à l’Ouest, beaucoup de professionnels reconnaissaient volontiers que la circulation de l’information mondiale n’aurait pas souffert d’un peu plus d’équilibre.

Mais contrairement à ce que prétendaient les concepteurs du Nomic, cette hégémonie de l’Occident capitaliste dans le domaine de l’information internationale n’était pas le fruit d’un complot impérialiste. Elle s’exerçait surtout par défaut. La plupart des gouvernements qui la dénonçaient ne toléraient en effet chez eux ni l’information indépendante ni l’expression de voix divergentes. Beaucoup de ces pays ne comptaient que des médias strictement contrôlés par les détenteurs du pouvoir, et qui ne produisaient et ne diffusaient d’autre information que celle du pouvoir. Il n’y avait jamais, en ce temps-là, d’accident d’avion ou de mine dans la vaste Union soviétique, et les évolutions de la vie politique chinoise n’étaient perceptibles aux sinologues qu’au prix de patientes lectures entre les lignes des indigestes pavés du Quotidien du Peuple.

Si le problème du déséquilibre de l’information était réel, le remède proposé au sein de l’Unesco était pire que le mal. Afin de réduire l’influence culturelle de l’Occident, le « nouvel ordre » conçu par les pays du bloc communiste et les gouvernements autoritaires du tiers-monde visait surtout à légitimer le contrôle par chaque Etat de l’information accessible à ses citoyens. Plutôt que d’accroître les flux d’information, il les aurait plus sûrement réduits en les soumettant à l’autorité des gouvernements. Cela allait radicalement à l’encontre de l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, fondement de la liberté d’expression et de la liberté de la presse que l’Unesco était censée promouvoir. En se retirant de l’organisation, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, puissances prépondérantes dans la circulation de l’information, provoquèrent une prise de conscience qui aboutit finalement à l’abandon du Nomic à la fin des années 80.

Pendant longtemps, peu de choses changèrent dans l’ordre (ou le désordre) mondial de l’information. On assista bien à quelques tentatives de création de sources régionales d’information dans le monde en développement avec l’aide des Nations unies ou de l’Unesco, comme l’agence de presse panafricaine PANA. Mais, nées le plus souvent de la volonté d’Etats peu ouverts à la liberté d’expression et dépendantes de financements publics incertains, elles n’acquérirent pratiquement jamais un professionnalisme suffisant pour avoir un impact sensible. Au Moyen-Orient, l’Egypte aurait pu être le candidat naturel à un rôle régional puisqu’elle possédait déjà une agence de presse ambitieusement baptisée Middle East News Agency ; mais elle n’eut jamais vraiment la possibilité, elle non plus, de se dégager du contrôle du pouvoir politique. En Amérique latine, de gros groupes de médias privés, tels que Globo au Brésil et Clarin en Argentine, ne sortirent jamais suffisamment de leurs frontières nationales pour prendre une dimension régionale, sauf dans le domaine du divertissement. Même chose en Asie avec le Japon, deuxième puissance économique mondiale pourtant dotée d’énormes et florissants médias de qualité. Encore inhibé par la pérennité de la méfiance que son comportement agressif pendant la Seconde Guerre mondiale inspire toujours à ses voisins, ou par l’insularité de sa langue, le Japon n’a jamais sérieusement tenté de devenir le fournisseur régional d’informations. L’implosion du communisme international au début des années 90 n’a que très marginalement libéralisé les pratiques médiatiques en Russie, pas plus que le triomphe de l’économie de marché en Chine, et aucun média de ces deux grandes puissances ne s’est encore imposé sur la scène internationale.

A l’aube du XXIe siècle, une poignée de grands médias occidentaux, agences de presse et chaînes audiovisuelles, restaient donc les principaux fournisseurs de nouvelles et d’images aux pays désireux d’en recevoir. Tout se passait comme si la démocratie capitaliste anglophone était le seul berceau propice au développement de sources d’informations internationales crédibles et efficaces. La domination occidentale, et plus précisément américaine, sur l’information par l’image s’était encore alourdie avec le développement, dans les années 80, de CNN, la première chaîne satellitaire d’information en continu, même si son audience n’a jamais été aussi universelle que le dit la légende.

La surprise vint finalement, en 1996, du côté où on l’attendait le moins. Le Qatar, petite péninsule de 500 000 habitants sur le golfe Arabo-Persique, richement assise sur l’une des plus grosses réserves mondiales de gaz naturel, venait de passer sous l’autorité d’un nouvel émir, Hamad Ben Khalifa Al-Thani. Jusqu’ici, son pays ne s’était guère différencié des autres autocraties musulmanes du Moyen-Orient en matière de droit d’expression ou d’information. Mais le nouvel émir, encore jeune et néolibéral convaincu, rêvait de se distinguer de ses plus puissants voisins. Une de ses premières décisions fut de créer une chaîne panarabe de télévision satellitaire principalement consacrée à l’information. Il recruta pour cela un important groupe de journalistes de diverses nationalités arabes qui avaient été formés par la BBC pour un projet de filiale arabophone vite trucidé par la censure saoudienne. La nouvelle chaîne qatarie s’appellera Al-Jazira (La Péninsule).

Olfa Lamloum, enseignante à l’université de Paris X et codirectrice de la revue Confluences Méditerranée, vient d’explorer la genèse et le développement de l’entreprise dans un remarquable ouvrage intitulé « Al-Jazira, miroir rebelle et ambigu du monde arabe ». Elle en analyse finement l’impact sur la conscience collective des sociétés musulmanes, et le tournant que cela constitue dans les mœurs médiatiques du Moyen-Orient. Le présent article, qui lui doit beaucoup, vise plutôt à éclairer l’effet que la nouvelle chaîne eut presque immédiatement sur le monde occidental.

Il est en effet devenu banal de répéter : « Le monde regarde CNN, mais CNN regarde Al-Jazira. » Et CNN n’est pas la seule. Toutes les télévisions européennes ou asiatiques reprennent régulièrement des images que seules ont données Al-Jazira et les nouvelles chaînes qui cherchent maintenant à lui faire concurrence dans le monde arabe avec une information plus ouverte et plus audacieuse. La télévision qatarie a eu, en peu de temps, un tel retentissement international que c’est devant ses caméras que les dirigeants du Japon, de France et d’Italie vont tout naturellement plaider la libération de leurs ressortissants pris en otages en Irak. Et l’administration américaine elle-même, tout en la critiquant et en lui suscitant des concurrents, n’hésite pas à s’en servir à l’occasion.

« Un miroir rebelle et ambigu du monde arabe. »

En évoquant trois sensibilités arabes différentes réunies dans l’équipe fondatrice d’Al-Jazira, Olfa Lamloum écrit : « Animés par l’ambition de produire une information plurielle affranchie de la censure, les trois courants s’accordent pour appréhender la conflictualité dans l’espace arabe à travers une approche nationaliste panarabe, pour dénoncer la politique que mènent les Etats-Unis, et pour rendre visibles la demande démocratique et la contestation des régimes en place. » Ailleurs, l’auteur ajoute : «  Al-Jazira fonctionne comme un lieu d’expression et de production de l’imaginaire et de l’identité du public auquel elle s’adresse. Elle cherche à rendre compte de ses revendications, de ses aspirations et de ses frustrations, ainsi que de sa perception fantasmée ou réelle de l’hostilité extérieure. » Tout cela n’est évidemment pas de nature à entretenir des liens harmonieux avec l’Arabie saoudite, et encore moins avec les Etats-Unis.

Encore qu’il y ait des limites, vite atteintes, à la hardiesse du propos d’Al-Jazira. Son patron incontesté, l’émir du Qatar, est un prosélyte du capitalisme libéral. Olfa Lamloum relève avec raison que « la fascination déférente de la chaîne envers la Bourse et le monde des affaires traduit l’absence de sensibilité sociale de sa direction et son inscription dans un projet de modernisation néolibérale ». Cet aspect-là devrait tout de même rassurer Washington.

La perception américaine d’Al-Jazira comme une voix antagoniste s’explique par la succession, peu après sa naissance, des événements majeurs qui ont confronté les Etats-Unis au monde arabo-musulman : les attentats terroristes du 11 septembre, les interventions armées en Afghanistan puis en Irak, et le renforcement de l’alliance américano-israélienne au moment d’un redoublement de violence en Palestine. Dans la chronique de la guerre contre le terrorisme, telle que la mènent George Bush et ses stratèges néoconservateurs, la teneur dominante des programmes d’Al-Jazira, malgré quelques efforts d’équilibre, a constamment été plus proche de l’islamisme radical que de l’Occident.

Bien vite, l’administration Bush et une bonne partie des médias américains ont accusé la chaîne de complicité avec le terrorisme. Dès le début de la guerre contre les talibans en Afghanistan, le New York Times Magazine (18 novembre 2001) et le Wall Street Journal (28 décembre 2001) ont publié des articles qualifiant Al-Jazira de « télévision privée de Ben Laden » sous prétexte qu’elle diffusait des cassettes vidéo et messages audio enregistrés par le chef d’Al-Qaida ou ses lieutenants. L’irritation du gouvernement américain ne s’est pas limitée à des remontrances adressées à l’émir du Qatar. Les bureaux de la chaîne ont été pris pour cibles en Afghanistan d’abord, puis en Irak pendant la phase d’opérations militaires. Oubliant que la propagation de la liberté et de la démocratie était l’objectif affirmé des Etats-Unis en Irak, le proconsul Paul Bremer puis son successeur irakien Iyad Allawi ont, par la suite, pris à plusieurs reprises des sanctions contre la chaîne qatarie et d’autres chaînes arabes accusées d’être trop ouvertes aux rebelles.

Faire procès à Al-Jazira et aux autres chaînes satellitaires arabes d’être les propagandistes d’Ossama Ben Laden n’a pas de sens. Cela ne s’explique que par l’aveugle naïveté qui empêche la plupart des Occidentaux de se rendre compte que le chef honni d’Al-Qaida est probablement plus aimé aujourd’hui que le président des Etats-Unis parmi les populations du monde arabo-musulman, sinon parmi leurs dirigeants. C’est peut-être un constat choquant, mais il vaut mieux s’en pénétrer si l’on veut comprendre ce qui se passe aujourd’hui entre l’Islam et l’Occident. Il ne faut jamais oublier que les terroristes des uns sont toujours les résistants des autres. Ni que ceux qui se présentent en libérateurs peuvent être vus comme des envahisseurs.

Dans cette perspective, il est professionnellement légitime pour des médias arabes de donner la parole à Ben Laden et à ses principaux lieutenants, comme les médias occidentaux le font quotidiennement pour George Bush et son allié Tony Blair, même quand ils mentent. En diffusant les cassettes de Ben Laden, Al-Jazira ne se fait pas plus, ou pas moins, le complice du terrorisme islamiste qu’une chaîne comme Fox News, ou même CNN, ne se fait le complice de la « croisade » anti-islamiste de George Bush en rapportant régulièrement tous ses propos de guerrier missionnaire. Les deux quotidiens américains les plus prestigieux, le New York Times et le Washington Post, les plus sourcilleux aussi à manifester leur indépendance vis-à-vis du pouvoir, ont attendu plus d’un an avant de présenter leurs excuses à leurs lecteurs pour avoir failli à dénoncer la faiblesse des arguments avancés par l’administration Bush pour justifier sa décision d’envahir l’Irak alors qu’ils disposaient, dès avant la guerre, d’informations contredisant ces arguments. Ils ne se sont pas plus facilement distanciés du gouvernement de leur pays que les correspondants d’Al-Jazira à Kaboul en 2001 ne se sont distanciés des talibans.

Les accusations américaines contre Al-Jazira rejoignent d’ailleurs celles, tout aussi excessives, des islamistes radicaux pour qui tous les médias occidentaux sont les complices de Bush puisqu’ils font abondamment la chronique de ses desseins « impérialistes » sans les condamner. Avec la version américaine de la guerre contre le terrorisme, nous sommes malheureusement parvenus à un point de polarisation où la notion d’indépendance des médias n’a plus cours. George Bush y a personnellement contribué en lançant son fameux « qui n’est pas avec nous est contre nous ».

« Al-Jazira est plus proche de l’islamisme radical que de l’Occident. »

Le dialogue de sourds entre l’Orient et l’Occident, envenimé par la guerre inégale d’Irak et l’interminable conflit israélo-palestinien, s’exacerbe plus particulièrement sur le terrain de la médiatisation de l’horreur. La plupart des médias audiovisuels occidentaux se font depuis longtemps vertu de ne pas heurter la sensibilité de leur public en s’abstenant de lui présenter des scènes trop explicites de cadavres sanglants ou de corps mutilés. Cela rejoint la prétention des chefs militaires américains à ne mener que des guerres « propres ». Dans cet esprit, la diffusion régulière, par Al-Jazira ou par d’autres chaînes arabes ou leurs sites Internet, de cassettes enregistrées montrant la décapitation ou l’égorgement d’otages par leurs ravisseurs masqués est choquante. Qui pis est, elle nourrit en Occident la suspicion que ces médias arabes se font délibérément les véhicules de la stratégie de l’atrocité spectaculaire adoptée par les pires adversaires de l’occupation étrangère en Irak pour effrayer les opinions publiques des pays qui se sont joints à la coalition américaine, et même les autres.

Mais les nouveaux médias arabes nous renvoient la balle. Devant les dénonciations occidentales de la « sauvagerie » et de la « barbarie » des assassinats enregistrés d’otages qu’ils diffusent, leurs commentateurs reprochent fréquemment aux médias de l’Occident leur sélectivité dans l’indignation. Car ils savent que pour les foules musulmanes, le spectacle des corps déchiquetés de femmes et d’enfants irakiens ou palestiniens, victimes collatérales des tirs « de précision » de l’aviation américaine à Falloujah ou des opérations de nettoyage israéliennes dans la bande de Gaza, est aussi barbare et sauvage, sinon plus, que celui d’un otage occidental décapité. Le terrorisme aveugle né de haines collectives nous étant tellement répugnant, nous avons du mal à admettre que des peuples entiers puissent lui trouver des justifications et parfois même s’en réjouir. Mais les médias arabes connaissent mieux que nous les réalités de leur environnement, et en tiennent compte.

Il est compréhensible que les médias occidentaux consacrent davantage d’attention aux quelques dizaines de victimes civiles étrangères de l’insurrection anti-américaine en Irak qu’aux milliers de victimes irakiennes. Il n’est pas anormal non plus que les médias français ou italiens, qui se mobilisent avec ardeur lorsque deux journalistes ou deux volontaires humanitaires de leur pays sont enlevés, ne rapportent pratiquement jamais que des centaines d’Irakiens sont victimes du même symptôme du chaos provoqué par l’intervention américaine. Tous les médias occidentaux ont rapporté que John Kerry, le candidat démocrate opposé à George Bush, s’était indigné dans leur premier débat télévisé que la guerre décidée par son adversaire ait déjà « fait mille morts », sans lui reprocher de ne tenir compte que des victimes américaines à l’exclusion des cinq ou dix mille civils irakiens tués.

Lorsque les peuples du Moyen-Orient accèdent à ce genre de traitement déséquilibré de leurs affaires par CNN ou la BBC, ils ne peuvent échapper au sentiment que les Occidentaux font décidément peu de cas de leurs vies et de leur bien-être. Et il n’est pas surprenant que le traitement des conflits d’Afghanistan, de Palestine ou d’Irak que leur apportent désormais Al-Jazira et les autres chaînes arabes nées dans son sillage, tout aussi déséquilibré qu’il puisse être mais en sens inverse, les satisfasse davantage. Al-Jazira a déjà atteint un des objectifs que lui prête Olfa Lamloum dans son livre : « la contestation du monopole du sens détenu jusqu’alors par les médias occidentaux ».

Il n’est pas inéluctable qu’une véritable guerre des civilisations ait commencé avec les attentats du 11 septembre 2001, puis les interventions militaires occidentales au Moyen-Orient. Mais tout se passe comme si l’émergence de puissants médias audiovisuels arabo-musulmans avait déjà déclenché une guerre de l’image pour la conquête des esprits et des cœurs. Ces visions opposées sont peut-être conciliables entre sages des deux mondes, s’ils existent, mais plus difficilement par les médias de masse qui ont malheureusement acquis plus d’influence que les sages.

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