Bien que les choses ne soient pas figées à jamais (comme le démontre l’évolution de l’image d’Al-Jazira en Occident), ce qui se réclame peu ou prou du Coran suscite chez nous, au mieux, une méfiance instinctive, plus souvent, un rejet de principe.
Nous pensons, mais nous ne sommes pas si nombreux semble-t-il, qu’avant de disqualifier un point de vue, ou de condamner une prise de position, le moins que l’on puisse leur accorder et que l’on se doit à soi-même, c’est de les entendre.
Nous l’avons donc fait, sans nous dissimuler que quelques-uns de ces propos méritaient d’être vérifiés, en tout cas, dès qu’il s’agit de faits ou de chiffres, alors qu’il n’est pas toujours possible de le faire. Nous l’avons fait en ayant toujours à l’esprit qu’au milieu des années 80, le Hezbollah détenait en otages des journalistes français. Nous ne sommes pas dupes de cette rhétorique qui proteste en permanence, et à tous les sens du terme, de sa bonne foi. Cette remarque liminaire faite, on ajoutera que la juxtaposition du pur produit du chiisme libanais, ignorant à peu près tout de nos us et coutumes, et de Tariq Ramadan, intellectuel médiatique européen qui connaît comme sa poche le sérail et ses détours, nous a paru instructive, car, quelles que soient leurs différences, ils ont en commun une volonté inébranlable de se faire entendre. Nous ouvrirons bien sûr nos colonnes à d’autres voix issues de l’islam et à d’autres regards sur les discours tenus par les islamistes. Croire qu’on pourra toujours se boucher les oreilles est une erreur.
Entretien avec MOHAMMED HAIDAR, directeur d’Al-Manar
Beyrouth. Place de l’Etoile. On a reconstruit avec beaucoup d’ambition et de dollars afin de gommer les cicatrices urbaines d’une tragédie de dix-sept ans. Si la capitale libanaise, épicentre des civilisations, a de nouveau fière allure et s’ouvre au tourisme, elle ne peut tout à fait dissimuler, en dépit des charmes qu’elle déploie, la fragilité de cette paix retrouvée ni les inquiétudes qui l’accompagnent. Beyrouth réapprend le goût du bonheur, mais reste sur le qui-vive. En témoignent une surabondante population de gardes du corps et leur ballet autour des 4 x 4 , qui sont les véhicules de l’homme important, donc vulnérable.
Les responsables d’Al-Manar - en français, « Le Phare » - font partie des gens bien protégés. On ne pénètre pas dans le siège de la chaîne, situé dans un quartier populaire de Beyrouth, comme dans un moulin. Appareils photo et armes (!) prohibés, portique obligatoire. Le hall est décoré de portraits de cameramen tombés en reportage ou victimes d’accident - de tout jeunes gens - et de Abbas Moussaoui, tué le 16 février 1992 par la chasse israélienne.
Sans tenir du bunker, l’édifice est chiche en ouvertures. La plupart des nouveaux studios - équipement dernier cri et design mi-postmoderne bleuté, mi-oriental - occupent de vastes sous-sols. Plus d’hommes que de femmes. La plus ostensiblement voilée est une Française, Eline Briand.
Les responsables - direction générale, programmes, information, communication - sont des quadras affables et réservés. Ils n’ont pas vraiment le genre show-biz en usage dans certaines chaînes de chez nous et ne consultent jamais leurs montres, à peine leurs portables. Dans le bureau directorial, décoré de trophées, coupes et magnifiques objets d’art obtenus dans divers festivals, dont un en France, nous sommes rejoints par des traducteurs qui s’ajoutent aux nôtres. Est également présent maître Nassib J. Chedid, avocat d’Al-Manar, qui manie un français extrêmement châtié. C’est le directeur de la chaîne, Mohammed Haidar, qui répond aux questions de Médias. Il s’exprime d’une façon extrêmement réfléchie. Voici l’essentiel de notre entretien.
Le grand public ne vous a découvert que récemment, lors de votre apparition sur la scène médiatico-juridique. D’où venez-vous ?
D’un groupe d’amis qui étions proches du Hezbollah...
Proches ou dedans ?
Je n’essaie pas de vous dire que nous n’avons rien à voir avec le Hezbollah. Nous étions des sympathisants déclarés, mais pas des membres du parti, encore moins des cadres chargés d’une quelconque mission... C’était en pleine guerre, sous les bombes. Plus exactement en 1988. A l’époque, il existait un Bureau d’Information de la Résistance, composé de militaires. Ils avaient pour tâche de filmer tout ce qu’ils pouvaient sur le front, dont ils ramenaient chaque jour énormément d’images ; mais celles-ci n’étaient pas diffusées. Notre idée fut tout simplement de ne pas laisser ce « matériel » inemployé et de le montrer. Nous en avons parlé à quelques dignitaires du parti dont Abbas Moussaoui, avant qu’il n’en soit le secrétaire général. Personne n’était très chaud. Nous nous y sommes donc mis nous-mêmes.
Avec des capitaux iraniens ? Chez nous, on parle de 20 millions de dollars venus de Téhéran.
C’est archi-faux ! Et la meilleure preuve est que si pareille somme nous avait été donnée, nous n’aurions pas mis des années à galérer. Nous n’aurions pas eu des débuts aussi lents et laborieux... La vérité est que nous nous sommes débrouillés entre nous pour obtenir un peu d’argent de nos amis et relations afin d’acheter du matériel VHS amateur, de nous installer dans un sous-sol de banlieue, presque un abri, d’équiper le minaret du coin d’un petit émetteur et de commencer à émettre. C’était en juin 1991. En fait, nous étions alors une minuscule télé de proximité, une sorte d’épicerie de quartier.
Vous réfutez donc toute aide d’origine iranienne ?
Je ne dis pas qu’ils ne nous ont pas aidés, je dis qu’ils ne nous ont pas financés. Cela fait une différence.
Quelle est la nature de cette aide ?
Essentiellement de la formation entre 1993 et 1994, car nous nous sommes vite rendu compte à quel point nous manquions de professionnalisme. Nous bénéficions également d’accords d’échange et de diffusion. C’est ainsi que nous avons récemment doublé, pour le diffuser sur Al-Manar, un feuilleton « Marie la Sainte », sur la mère du Christ, envisagée selon le Coran. Nous l’avons offert au pape.
Vous-même aviez quelle formation ?
J’ai longtemps étudié la théologie et la sociologie. J’ai été un temps employé de la MEA [N.D.L.R : Middle East Airlines, une compagnie de transport aérien]. Mes amis et moi-même avons fondé une société conforme à la loi libanaise - où l’on trouve des chiites, mais aussi des sunnites et des chrétiens - afin de demander notre licence. Il y avait alors une floraison de petites chaînes ; c’était un besoin et une mode. La quasi-totalité a disparu, Al-Manar est restée. Nous avons obtenu notre licence en 1997, ce qui répondait à notre désir de ne pas être perçus comme une émanation de la résistance mais bien comme une télévision généraliste. J’en suis devenu le directeur général, désigné par les actionnaires, en 2002.
Quelle est l’audience d’Al-Manar ?
Il n’existe pas chez nous d’instruments de mesure aussi fiables qu’en Occident. Disons que depuis le tout début où nous ne couvrions même pas la banlieue de Beyrouth, nous n’avons cessé d’élargir notre diffusion qui représente aujourd’hui 85 % du territoire libanais. Nous devons nous situer, selon les programmes, à la deuxième ou troisième place sur les sept chaînes reçues ici, derrière LBC, la numéro 1. Nous savons que notre bulletin d’information de 19h30 est l’un des plus regardés au Liban. Dans le monde arabe en général, on nous situe désormais en quatrième position, après Al-Jazira et Al-Arabyia naturellement... Des études plus récentes nous ont fourni des renseignements sur notre impact par communautés. En gros, nous touchons 60 à 70 % de téléspectateurs chez les chiites, 27 à 30 % chez les sunnites et 10 à 12 % chez les chrétiens. J’ajouterai qu’en Palestine, nous arrivons en seconde place juste derrière Al-Jazira. En Occident, nous n’avons aucune estimation sérieuse.
A ce propos, venons-en à vos déboires français. Vous regrettez d’avoir diffusé ce feuilleton « Al Shatat » ?
Globalement, je suis d’accord avec ce qui est dit dans cette série. Mais si nous avions visionné ce programme avant de le mettre à l’antenne, nous en aurions supprimé quelques passages. Ce fut une erreur de le diffuser tel quel. Si cela a fait du mal à certains, je le regrette et je les prie de m’en excuser.
Malgré cette diffusion, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) vous a conventionnés.
Pour être franc, nous n’étions pas vraiment optimistes. Je ne pensais pas que le CSA allait nous conventionner. Je sentais bien qu’il y avait un problème politique, des pressions de la part du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). L’opinion publique ne nous était pas favorable. Nous savions seulement que le Premier ministre libanais d’alors, Rafiq Hariri, était intervenu. Au CSA, on nous avait d’ailleurs dit avoir reçu des recommandations de l’Elysée et du Quai d’Orsay pour nous autoriser.
On a dit en France que si le CSA vous avait donné son feu vert, c’était pour ne pas se fâcher, en pleine crise des otages, avec le Hezbollah.
Bien sûr que non ! Mais en France on parle beaucoup. Je vous jure sur mon Dieu que cela n’a rien à voir. Nous sommes des chiites et les preneurs d’otages sont des sunnites !
Quinze jours plus tard, c’est l’interdiction. Comment l’expliquez-vous ?
Il nous est vite apparu qu’on nourrissait à notre endroit des préjugés extrêmement défavorables. La grande majorité des médias français se sont montrés partiaux. Comment expliquer autrement qu’une centaine d’articles nous aient été consacrés alors que nous n’avons eu de contact qu’avec cinq journalistes ? Comment l’expliquer sinon par le fait que nous étions jugés et condamnés d’avance ? Diabolisés.
Plus précisément, vous êtes perçus comme antisémites...
Qu’est-ce qu’il y a de pire qu’antisémite ? Cannibale. Alors, pourquoi pas cannibale ? Il est facile de prononcer n’importe quel anathème depuis Paris en tenant les jumelles à l’envers, sans connaître ni l’histoire, ni la géographie, ni les mentalités locales. Et d’abord, comment pourrions-nous être antisémites puisque nous sommes sémites, ni plus ni moins que les juifs avec lesquels nous vivions en bonne intelligence, lorsque musulmans et juifs étaient indifféremment citoyens arabes. Tout cela a volé en éclats avec la création ex nihilo de l’Etat d’Israël, le commencement de l’expulsion des Palestiniens et l’occupation armée. Ce que nous réprouvons, c’est l’idéologie sioniste et cela n’a rien à voir avec l’antisémitisme qui me paraît être une obsession occidentale et surtout européenne, née de la Shoah et du complexe de culpabilité que celle-ci a engendré. Mais nous, nous n’avons aucune responsabilité, ni de près, ni de loin, avec cette persécution, non plus qu’avec le système de soupçon et d’expiation qui s’ensuit. Ce n’est pas notre histoire et ce n’est pas notre problème. Nous ne confondons pas sioniste et juif.
Donc, vous pourriez inviter des juifs sur votre plateau ?
Mais nous le faisons régulièrement, du moment qu’ils sont objectifs, c’est-à-dire capables de critiquer Israël. Pour être franc, nous ne les inviterions pas si c’était pour leur offrir une tribune à la gloire d’Israël ! Nous avons même reçu plusieurs rabbins. Vous savez, il existe beaucoup de Juifs, même de nationalité israélienne, qui condamnent Israël et le sionisme : sont-ils antisémites ?
Comment informer sur un ennemi chez qui vous ne pouvez vous rendre ?
Écoutez, il n’existe sans doute pas de télévisions qui se haïssent autant qu’Israël et nous, et qui échangent, presque quotidiennement, autant de « sujets ». De façon sauvage, cela va sans dire. Nous les piratons, ils nous piratent. Ce sont les mêmes images, mais pas les mêmes commentaires. Nous sommes en guerre, n’est-ce pas ? Pour les sujets moins brûlants, nous faisons appel à des agences de presse, à des chaînes de la région, avec qui nous sous-traitons. Turques ou palestiniennes, par exemple.
« Nous n’avons aucune responsabilité ni de près, ni de loin, avec la Shoah, non plus qu’avec le système de soupçon et d’expiation qui s’ensuit. Ce n’est pas notre histoire et ce n’est pas notre problème. »
Vous avez dénoncé le « lobby juif ». Qu’est-ce que c’est le lobby juif ?
Ce serait plutôt à moi de vous le demander ! Je suis incapable de le décrire mais je peux en mesurer l’efficacité lorsque, avant même que notre affaire soit jugée, le Premier ministre français scelle publiquement notre sort ; ou encore lorsque, sitôt notre interdiction prononcée en France puis aux Etats-Unis, le ministre israélien des Affaires étrangères, non moins publiquement, se félicite de l’heureux résultat des « pressions exercées ». Ce sont ses termes.
Est-ce que cela ne ressemble pas à une guerre de communication ?
Mais je ne mène de guerre contre personne. Mon souci, c’est la vérité. Naturellement pas une vérité absolue, inaccessible, mais au moins une vérité partielle, la nôtre, qui mérite d’être connue. Par exemple, pourquoi devrions-nous nous résigner à ce que, dans ce conflit, les Israéliens soient éternellement présentés comme des victimes et les Palestiniens comme des terroristes sanguinaires, alors que les premiers ont dépossédé les seconds et que les statistiques les plus incontestables donnent, entre le début de la seconde Intifada, le 28 septembre 2000, et fin 2004 : 1 030 morts et 3 000 blessés israéliens, dont 70 % de civils ; et, côté palestinien : 6 000 tués et 20 000 blessés dont 80 % de civils. Malgré ces chiffres, des désespérés qui n’ont pas trouvé d’autre solution que de se faire exploser parmi leurs ennemis sont montrés du doigt comme des monstres... Je reconnais que nous sommes partisans d’une cause et qu’évidemment nous la croyons juste. Nous demandons seulement le droit d’exprimer cette vérité-là comme d’autres peuvent diffuser la leur. Nous demandons qu’on n’oppose pas des prétextes fallacieux ou des procès d’intention à la liberté d’expression afin que notre vérité soit la seule qui ne puisse jamais être entendue.
A propos des victimes du conflit, vous employez le terme de « martyr ».
C’est ainsi qu’ils sont ici considérés par l’opinion parce qu’ils sont morts en combattant l’occupant.
Même dans un attentat suicide ?
Non, ce terme est réservé à celui qui combat Tsahal les armes à la main.
Vous n’avez jamais qualifié un kamikaze de martyr ?
Celui qui s’en prend aveuglément à des civils, quels que soient ses mobiles, ne peut être appelé martyr.
Entretien avec TARIQ RAMADAN
Comment avez-vous réagi à l’assassinat du cinéaste Theo Van Gogh par un Néerlandais de confession musulmane, en novembre 2004 ?
J’étais aux Pays-Bas juste auparavant, invité par la ministre de l’Intégration. J’ai tout de suite pris une position extrêmement ferme condamnant le meurtre et appelant les musulmans à s’exprimer clairement contre cet acte. J’ai également demandé aux médias de faire preuve de prudence, de ne pas verser dans la généralisation à l’endroit de « la communauté musulmane ». Ce qui n’a d’ailleurs pas toujours été le cas : certains, des journaux plutôt à droite, ont expliqué que la présence musulmane remettait en cause la tradition libérale des Pays-Bas.
Est-ce à dire que vous acceptez que l’on soit aussi violent que Theo Van Gogh l’était à propos de l’islam ?
On peut être critique, très critique. Néanmoins, quand Van Gogh dit « les musulmans sont des baiseurs de chèvres », il n’est plus dans la critique, il insulte. Dire des choses pareilles - même si on a le droit de les dire - est grossier et stupide : on n’est plus dans le débat d’idées et l’on cherche à provoquer des réactions passionnées et non maîtrisées.
Vous êtes donc pour l’interdiction de tels propos ?
Non. J’appellerais plutôt les citoyens hollandais à la distance critique. La meilleure façon de réagir à l’insulte, c’est de l’ignorer. Theo Van Gogh a tenu des propos indignes qui cherchaient sciemment à blesser, il fallait passer sa route... Il y a néanmoins une différence entre l’insulte et l’incitation à la haine comme ce fut le cas sur Internet où on a pu lire : « Les musulmans, il faudrait les rassembler et les mettre dans des chambres à gaz. » Il s’agit d’une incitation à la haine raciale qui rappelle quelque chose de douloureuse mémoire en Europe. Dans ce cas, c’est le droit qui doit trancher. On est dans l’ordre de l’inacceptable mais le gouvernement hollandais, interpellé, a malheureusement refusé d’intervenir.
Quand Michel Houellebecq écrit : « l’islam est la religion la plus con du monde », êtes-vous choqué ? Et approuvez-vous ceux qui le poursuivent en justice ?
Non. Je suis d’ailleurs intervenu sur Europe 1 pour m’opposer à la démarche de la Mosquée de Paris qui avait poursuivi Houellebecq. Les citoyens de confession musulmane ne sont pas très habitués aux formes de la liberté d’expression qui ont cours en Europe : ils ne sont par exemple pas accoutumés à ce que l’on se moque de la religion, musulmane ou autre. Il faut donc, face à la critique, la provocation ou la moquerie, qu’ils apprennent à prendre une distance critique, à relativiser ou à ignorer.
Je suis opposé aux démarches de justice dans ces cas de figure : ils font partie d’un univers culturel. J’ai lu par exemple le texte de Salman Rushdie. Même si je le trouvais inutilement provocateur et peu sophistiqué sur le plan littéraire, j’étais contre la fatwa.
« Face à la critique, la provocation ou la moquerie, les citoyens de confession musulmane doivent apprendre à relativiser ou à ignorer. »
Cette attitude vaut pour les sociétés musulmanes ?
Le principe de la liberté d’expression n’est pas négociable. Mais on ne peut pas ignorer les univers culturels et les réactions possibles. Le droit est le produit d’une histoire de mentalités. Aujourd’hui, dans le monde musulman, si on instituait une liberté d’expression totale, on aurait un décalage entre ce que permettrait la loi et ce que pourraient tolérer les gens, culturellement ou émotionnellement. Il faut qu’on y fasse attention. Le développement des mentalités vers davantage de liberté d’expression, c’est un processus qui s’accompagne de pédagogie. Dans le cas contraire, ce serait vécu comme l’imposition d’un mode de pensée étranger, intrusif, imposé par le seul rapport de domination. Le rejet serait inéluctable. Cela ne vaut d’ailleurs pas seulement pour le monde musulman. Quand j’étais en Côte d’Ivoire et que je discutais avec l’archevêque d’Abidjan, il exprimait des craintes vis-à-vis de « cet Occident où l’on se permet de dire n’importe quoi sur le christianisme ». L’accès à une plus grande liberté d’expression doit marier l’évolution des mentalités et les réformes légales.
Mais il faut aller dans ce sens ?
Mettons-nous d’accord : qu’on puisse avoir un regard critique, prendre de la distance ou faire preuve d’humour, oui. Les lois doivent le permettre et le protéger. Je n’irais pas, quant à moi, promouvoir en Afrique ou en Asie l’insulte, la provocation stupide et le non-respect de la sensibilité des gens. Il n’est certes pas question de verser dans une sorte de dictature du droit où la provocation et l’humour seraient sanctionnés, mais je pense qu’il est bon que chacun fasse un usage responsable de sa liberté : quand on vit avec des gens d’autres cultures, d’autres sensibilités, d’autres religions, un peu de mesure ne peut faire que du bien. Nos consciences doivent parfois prendre la mesure d’enjeux de coexistence et se maîtriser alors même que les lois se doivent de garantir la liberté d’expression. Il ne s’agit pas d’une question de loi, mais simplement de responsabilité personnelle.
La Cour européenne des droits de l’homme explique qu’il faut accepter les propos choquants, y compris pour la majorité de la population.
Cela va dans le sens de mon propos. Choquer, ce n’est pas violer. Choquer, ce n’est pas insulter ou blesser. Choquer peut être constructif mais violer la sensibilité de quelqu’un, le provoquer à seule fin de lui faire mal, cela n’apporte rien ! Je n’aimerais pas que des lois sanctionnent ces attitudes, mais je pense qu’il serait bon de s’armer d’une pédagogie du vivre ensemble qui nous apprenne à les éviter.
France 2 vous a récemment consacré un reportage très critique. Comment avez-vous réagi ? Avez-vous été choqué, blessé ou violé ?
Aucun des trois. Cela n’a rien à voir avec la liberté d’expression. J’ai seulement posé une question à France 2 : « Est-ce que le film que vous avez diffusé répond à la déontologie journalistique ? » Je n’ai pas demandé que ce reportage soit déprogrammé. Il m’aurait simplement paru juste que sur le plateau on fasse venir quelqu’un qui ait un regard critique sur ce film. D’ailleurs, les producteurs du magazine « Temps présent » de la Télévision suisse romande, à qui ce reportage a été proposé, ont souligné de nombreux problèmes. M. Sifaoui, le journaliste, a été témoin contre moi lors d’un procès ; mes « amis » ne font qu’émettre des impressions et ne sont questionnés sur aucun fait réel, etc. De plus, affirmer que j’ai fait interdire une pièce de Voltaire à Genève en 1993 est un mensonge. Lors de notre confrontation à Europe 1, j’ai demandé que l’on questionne le maire de Genève à ce sujet. Cela n’a pas été fait. Ce ne sont que quelques exemples parmi une dizaine d’autres manquements graves.
Caroline Fourest, dans son livre « Frère Tariq », affirme pourtant que vous êtes intervenu pour que le metteur en scène ne bénéficie pas de la subvention qui lui aurait permis de monter sa pièce.
Chacun répète la même histoire sans jamais vérifier les faits. C’est faux ! Il aurait suffi d’un coup de téléphone à la chargée des affaires culturelles de la ville de Genève [1] pour constater que je ne suis nullement intervenu. A l’heure où le maire prend la décision de ne pas accorder la subvention de 300 000 francs suisses demandée - il explique que c’est trop et qu’en plus, cela va froisser les musulmans - je suis en Egypte et je ne suis même pas au courant de l’affaire. Plus tard, quand le metteur en scène me met en cause et parle de censure, je lui adresse une lettre ouverte dans laquelle je lui demande seulement de s’expliquer sur le choix de cette pièce. Il me répondra qu’un artiste n’a pas à expliquer ce qu’il fait. Au même moment, j’enseignais la pièce « Mahomet » de Voltaire à mes étudiants ! Intéressant pour un censeur... Toute cette histoire est un mensonge.
Vous condamnez donc cette interdiction de fait ?
Bien sûr, s’il s’était agi de censure, mais il fut question de budget trop important ! Je connais, j’ai beaucoup lu et j’apprécie Voltaire et je serais le dernier à vouloir le censurer.
Vous trouvez que les médias sont de mauvaise foi vis-à-vis de vous ?
Je n’ai absolument pas de vision paranoïaque ou diabolisante des médias. J’ai compris aujourd’hui que c’était souvent une affaire de personne. Je crois beaucoup au journalisme de proximité : informer sur le plan local, prendre le temps, éviter la pression de la vitesse. Il ne s’agit pas d’en espérer de la complaisance mais simplement une plus grande disponibilité qui permet de mieux connaître l’objet d’étude, les réalités du terrain et les gens dont on parle. J’attends aussi beaucoup des médias alternatifs que l’on peut trouver sur le Net : ils sont aussi un contre-pouvoir efficace.
« Il y a aujourd’hui un discours médiatique sur la question de l’islam qui "islamise" les problèmes. »
Les grands médias seraient injustes à votre égard ?
Ce n’est pas une question d’injustice, mais je trouve qu’il y a beaucoup de simplification. La vitesse de l’information essentialise les approches et on s’accommode d’étiquettes. Je ne dirais pas de certains journalistes qu’ils sont injustes, mais qu’ils sont pressés et sous pression. Ils connaissent parfois mal leur sujet, notamment l’islam ou les musulmans. J’en ai rencontré sur le terrain qui ont été réellement impressionnés par la dynamique positive qu’ils ont pu y constater : de retour dans leur rédaction, ils se sont entendu expliquer qu’ils s’étaient fait avoir par mon habilité, ma fourberie ou mon prétendu « double discours ».
Comment expliquez-vous justement que tant de gens vous accusent de duplicité ?
Le nombre n’est en rien une preuve aujourd’hui : allez sur Internet et vous verrez que les mêmes accusations sont simplement répétées des milliers de fois mais jamais vérifiées ou réellement argumentées. Mon discours est original et nuancé : pour certains, que l’originalité et la nuance d’un musulman dérangent, je suis forcément ambigu et manipulateur. D’autres veulent décrédibiliser mon discours parce que mes critiques les gênent, notamment quand je fais la différence entre l’antisémitisme que je condamne et la critique de l’Etat d’Israël que je revendique. Enfin, il faut savoir que je fais face à des critiques au sein du monde musulman parce que je n’hésite pas à dire des vérités qui fâchent.
Il y a aussi ceux qui comparent vos discours...
Permettez-moi d’ajouter qu’il existe des procédés très malhonnêtes pour prouver mon double discours. On prend trois mots ici, trois mots là, et on construit un discours qui n’est pas le mien. C’est par exemple le montage odieux de Bernard-Henri Lévy sur mon supposé soutien au GIA. Quand on revient à la source et qu’on compare ce qu’il me fait dire à ce que j’ai dit réellement, c’est de la malhonnêteté intellectuelle. Dans son livre « Frère Tariq », Caroline Fourest procède de la même façon. C’est inacceptable !
Sur un autre plan, le double discours aurait été de dire à Sarkozy devant six millions de personnes : « Je condamne la lapidation comme vous voulez me l’entendre dire. » Je lui ai dit ce que je dis partout : « Moratoire sur la lapidation ! » comme j’ai affirmé : « moratoire sur les châtiments corporels et la peine de mort ». Cela veut dire, arrêtons cela tout de suite, sans aucune exception, « moratoire absolu » ! Ouvrons le débat dans le monde musulman et nous verrons que l’absence de consensus doit nous faire cesser ces pratiques. Voilà ma position, il n’y a pas de double discours, pas d’ambiguïtés et ma position est aussi claire que celle d’Amnesty International.
Vous regrettez d’avoir publié un texte mettant en cause une liste d’intellectuels juifs, lors du Forum social européen d’octobre 2003 ?
Ce n’était pas une liste d’ « intellectuels juifs ». Il n’y avait pas de liste. La chose est claire : avant de le publier, j’ai envoyé ce texte à quinze personnes, dont certaines sont des intellectuels français, et dont certaines se revendiquent du judaïsme, laïc, athée ou orthodoxe. Le titre n’emploie pas les termes « intellectuels juifs ». C’est vrai, dans le corps du texte, j’aurais dû mettre « juifs et non-juifs » pour être aussi clair dans ma formulation que dans mon esprit. Je n’attaquais pas les gens sur leur judaïsme, mais sur deux caractéristiques communes : ce sont des intellectuels médiatiques, et ils prennent aujourd’hui des positions, sur le plan national et sur le plan international, qui sont dangereuses. Sur le plan international, un soutien total à Israël. Sur le plan national, l’affirmation que le nouvel antisémitisme en France est arabo-musulman. Pour moi, ces affirmations sont graves : pour se protéger d’un racisme, on stigmatise toute une communauté. C’est un discours communautariste. Exemple archétypal : Alain Finkielkraut. Il était un universaliste, mais il est en train de se fermer aux réalités de ce pays, en stigmatisant continuellement les arabo-musulmans. Bernard-Henri Lévy est un homme dangereux : peu honnête et maître des jugements binaires tout à fait caricaturaux. J’ai admis le déficit de formulation mais je revendique la substance du texte.
Un déficit de formulation ?
L’écart entre ce que vous pensez et la façon dont vous le dites : je ne visais pas ces personnes parce qu’elles étaient « juives ». Je ne connais pas cette tentation, ce n’est pas moi, ma formulation ne devait laisser planer aucun doute. Sur le fond, une année plus tard, ce qui est en train de se passer en France, et notamment sur le plan des médias, me donne raison. Il y a aujourd’hui un discours médiatique sur la question de l’islam qui « islamise » les problèmes. Or il faut distinguer les choses : les problèmes sociaux sont des problèmes sociaux et l’islam n’a rien à voir là-dedans, je le répète depuis vingt ans. Pourtant, les journalistes mettent trop souvent en avant l’appartenance musulmane des acteurs. Au fond, c’est leur propre perception qui fait des musulmans « des musulmans » avant qu’ils puissent être reconnus comme « des citoyens » à part entière. Les journalistes sont des médiateurs entre les citoyens et la représentation que ces derniers ont de leur société. D’aucuns, en étudiant parfois mal les sujets qu’ils traitent, en restant à la surface des perceptions, en n’apportant pas d’éléments nous permettant d’aller au-delà des peurs, produisent les fractures qu’ils prétendent vouloir éviter.
On a le droit d’être islamophobe ?
Oui, on a le droit d’être con. On a le droit d’être islamophobe aussi.
Le texte de cet entretien a été relu et amendé par Tariq Ramadan.

Revue Médias















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Les intellectuels jugent les médias - Tome 1
Les intellectuels jugent les médias - Tome 2
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