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Presse

Anne Nivat, écriture au long cours

par Yves Harté

Farouchement indépendante, la fille de Georges Nivat incarne mieux que quiconque le passage du grand reportage de la presse à l’édition.

Où que l’on voit Anne Nivat, dans un bar à Paris, lors d’une rencontre inopinée à Bordeaux ou dans une ville improbable accueillant les Prix Albert Londres, la même image demeure : Anne Nivat donne l’impression d’être à la fois attentive à vous et perpétuellement aux aguets. Il y a chez elle du minéral et de l’animal - ne serait-ce que pour ce regard au laser, à la fois capable de ne pas vous lâcher et brusquement en quête de ce qui bouge derrière vous. Elle attire ou repousse, irrite ou attendrit, admet ou est admise. Elle ne s’en soucie pas. C’est peut-être sa force. Au fond, sa notoriété relativement récente repose sur un malentendu. Voilà une reporter de presse écrite récompensée à 31 ans par le prix Albert Londres, pour son premier livre au titre provocateur, « Chienne de guerre ». Or, obtenir ce prix à cet âge-là, pour sa première intrusion dans des terres de guerre et pour un livre de surcroît, n’est pas donné à tout le monde.

C’est aussi une jeune femme qui a farouchement défendu pendant dix ans son indépendance et mené sa vie comme elle l’entendait - autrement dit en allant où elle voulait, s’affranchissant des embûches matérielles et même des journaux. C’est l’une des rares journalistes françaises à pouvoir accepter sans problème une correspondance pour n’importe quel journal new-yorkais, ou n’importe quelle radio russe sans s’embarrasser des contraintes de la langue. Pourtant, on semble découvrir Anne Nivat pour ses capacités de caméléon à intégrer une société en guerre hors du statut prétendument privilégié du journaliste et dans une immersion totale. Très récemment, son dernier livre « Bagdad zone rouge [1] » ne pouvait être commenté sans que l’on rappelle ses séjours en Irak qu’elle passait dans des familles irakiennes, revêtue du lourd manteau noir que doivent, pour leur sécurité, revêtir toutes les femmes, et sans se prévaloir du titre de reporter.

« C’est ainsi qu’Anne Nivat a toujours avancé : davantage par refus qu’en faisant ce qu’elle désirait faire. »

Quand on lui pose la question, Anne Nivat s’étonne. « J’ai débuté ainsi en Tchétchénie, tout simplement parce que c’était en 1998 mon premier reportage et que de toute façon on ne pouvait faire autrement. Il n’y avait pas de laissez- passer, sinon accompagné de l’armée russe, il n’y avait pas d’hôtel ni de ligne de front. Alors, est-ce un défaut ? C’est toujours ainsi que j’ai travaillé. J’ai des amis dans chacun des pays où désormais je me rends et je m’efforce de parler d’eux davantage que de l’actualité immédiate. Mais peut-être tout cela est-il un hasard. »

Un retour en arrière s’impose. Anne Nivat n’est plus tout à fait une journaliste comme les autres. Pourquoi ? Parce que ses reportages paraissent finalement assez peu dans les journaux, mais essentiellement dans des livres que publie, depuis le premier, Claude Durand, aux éditions Fayard. C’est ici qu’on en revient à l’enfance. Années 1970. Anne et son frère aîné vivent en Haute-Savoie dans un village minuscule, Esery, juste au-dessus d’Annemasse. Il y a un jardin récemment planté d’un bouleau qui rappelle les plaines slaves. Les parents sont professeurs de russe. Enfin pas tout à fait professeurs. Les deux sont les interlocuteurs de tout ce que l’intelligentsia opprimée par le régime soviétique peut connaître en France.

Annemasse et ses environs sont idéaux pour Georges Nivat. Le père d’Anne est une sommité qui enseigne à Genève, et son histoire seule vaudrait un roman accordé avec le siècle. Il est né dans le Clermont-Ferrand des années trente d’un père professeur qui enseignait le français, le grec et le latin et entendait qu’il soit, lui, un distingué professeur d’anglais. Ce à quoi il obéit en faisant même des études à Oxford. Mais on peut être dans un lycée auvergnat et s’enthousiasmer pour Dostoïevski, apprendre le russe avec une figure historique du slavisme, Pierre Pascal, passer l’agrégation et partir dans le Moscou des années 1950. Au fond, Georges Nivat est un Français russe comme il existe des Russes français. Là-bas, il rencontre Boris Pasternak, celui du « Docteur Jivago », et se fiance avec une jeune femme, Irina, fille naturelle du romancier. À la mort de ce dernier, elle et sa mère sont aussitôt envoyées au goulag et Georges Nivat expulsé. Il rentre en France et est appelé pour une guerre d’Algérie où il sera blessé. Enfin de retour, il épouse une agrégée de russe, Lucile, qu’il rencontre à Toulouse, la mère d’Anne. Il est donc, dans les années 1970, professeur de langue et de littérature russe, spécialiste mondial, traducteur de Soljenitsyne, stupéfiant connaisseur et découvreur d’auteurs inconnus en France et qui sont naturellement des opposants.

C’est dans cet univers que toute l’enfance d’Anne Nivat se fortifie. « Nous recevions sans arrêt à la maison des réfugiés russes. Mon père et ma mère vivaient et pensaient russe. Quand ils ne voulaient pas que l’on comprenne les conversations personnelles, ils parlaient russe. Et j’ai eu ma mère comme professeur jusqu’en terminale. Je suis partie à Paris en 1986 en hypokhâgne pour la simple raison que si je n’allais pas là-bas, je me serais retrouvée à Genève avec mon père qui m’aurait également enseigné le russe. »

« S’étonner qu’Anne Nivat soit habillée couleur locale quand elle travaille en Tchétchénie, en Afghanistan ou en Irak relève de la part d’intervieweurs d’une piètre connaissance de la situation. »

C’est ainsi qu’Anne Nivat a toujours avancé. Davantage par refus qu’en faisant ce qu’elle désirait faire. Enseigner ? Décidément ça l’ennuie. La Russie l’attire. Elle sera donc journaliste après son doctorat de Sciences Po. Journaliste pour qui ? Cela ne la préoccupe pas vraiment. Elle part à Moscou en 1998 et demande à quelques journaux s’ils accepteraient des correspondances. Surtout sur le Caucase et la Tchétchénie qui à nouveau est sur le point de se révolter. Elle y va. Propose des papiers que Ouest-France et Libération acceptent. À peine y arrive-t-elle que l’une des guerres coloniales les plus effrayantes de l’après-URSS recommence. Anne Nivat s’y trouve plongée à son corps défendant et à cœur vaillant.

Elle fait partie de ces pionniers ou plutôt de ces pionnières car, fait étrange, la majorité des reporters qui se retrouvèrent en Tchétchénie furent des femmes. Comme Isabelle Astigarraga de l’AFP lors du premier conflit, Manon Loiseau, Laure Mandeville, Sophie Shihab, Nathalie Nougareyde, parmi d’autres, fournirent leur témoignage à des journaux dont la plupart des lecteurs ne savaient pas la veille où était la Tchétchénie et ce que signifiait le Caucase. Libération, le titre qui recueille le plus régulièrement ses envois, l’engage peu après. Doit-on parler de rapides dissensions ? Peut-être pas, mieux vaut parler de distance. Ce qu’elle écrit ne rentre pas dans la difficile discipline d’un quotidien. Libé et elle se séparent à l’amiable. « C’est Marc Semo qui me donne le premier ce conseil : écris plutôt un livre. Je l’écoute et je rédige mon premier récit, “Chienne de guerre”, que je propose à Claude Durand chez Fayard. Le seul conseil qu’il me donne est : “Écrivez à la première personne.” Le livre marche. Depuis je ne suis plus attachée à aucun journal et j’écris les livres que mes seuls reportages suscitent. »

Claude Durand se souvient : « Georges Nivat, mon très vieil ami, celui avec qui j’ai entamé cette immense aventure de la traduction de la littérature russe et qui dirige pour nous le monumental panorama que nous y consacrons - sept volumes de mille pages - m’a demandé de rencontrer sa fille. Elle m’a tout de suite intrigué : une petite jeune femme que je devinais intrépide. Dans la foulée de son premier succès, j’ai publié tous ses autres titres. Il faut remarquer que ce sont des livres énormément traduits en Russie, ce qui paraît normal, mais également aux États-Unis, ce qui est assez rare. J’aime chez elle cette grande liberté de ton et ce courage qui lui permettent de raconter, non pas l’histoire immédiate, mais comment des individus dans des pays de guerre vivent une situation historique. J’ajouterai qu’aucun de ses récits n’est édité à moins de trente mille exemplaires. »

C’est peut-être là que repose le malentendu dont nous parlions plus haut. Après tout, s’étonner qu’Anne Nivat soit habillée couleur locale quand elle travaille en Tchétchénie, en Afghanistan ou en Irak, relève tout de même de la part d’intervieweurs d’une piètre connaissance de la situation. Pour ce que nous en savons, très peu de reporters en 1989, ou plus tard, sont passés du Pakistan en Afghanistan en culottes de golf, mais plutôt barbus et affublés d’un shalwar kamiz. Depuis plus de vingt ans, c’est une règle de base dans ces pays de nouvelles guerres : si l’on veut véritablement avoir accès à une autre information que celle qui est prémâchée, mieux vaut se fondre avec la population et ne pas dépendre des laissez-passer que délivrent les autorités en place.

« Sa démarche s’oppose à la mode actuelle d’une agitation frénétique revendiquée par les marchands de "coups". »

En revanche, ce qui est étonnant de nos jours - et plutôt inhabituel -, c’est cette revendication de la lenteur et de la réflexion, de la longueur et de la vie quotidienne contre l’émotion à tout prix et l’information vendue au mètre. D’une certaine façon, cette démarche s’oppose à la mode actuelle d’une agitation frénétique revendiquée par les marchands de « coups ». Or, la différence mérite d’être soulignée : si Anne Nivat occupe une place singulière dans le monde du grand reportage d’aujourd’hui, c’est parce qu’elle incarne une rupture. Ce n’est pas tout de vouloir traduire le quotidien des pays convulsés et des vies sous les bombes. Courage pour courage, d’autres qu’elle ont choisi des modes d’expression singuliers pour traduire la complexité du monde. Manon Loiseau, par exemple, autre prix Albert Londres [2], utilise la caméra et la télévision pour dire le malheur des femmes de l’Inde ou de l’Asie. Vivent en Irak des journalistes, encore des femmes soit dit en passant, qui ne quittent le pays que pour de brefs retours en France et proposer leurs reportages. Ce qui est intrigant, avec Anne Nivat, est la façon dont elle utilise le livre comme autre support d’information. Ses longs récits ont désormais un nombre d’aficionados impressionnant qui la suivent de salons du livre en émissions de télévision avec une véritable dévotion.

Faut-il donc retourner à l’enfance ? S’éloigner de la vie supposée parisienne et mondaine telle que la présente son dernier préfacier Olivier Rolin ? De l’image de la compagne de Jean-Jacques Bourdin, journaliste-vedette de RMC après avoir été une figure de RTL, infatigable bateleur des ondes, le seul à l’avoir retenue à Paris le temps d’un bébé et mis fin à une adolescence qui a duré près de quinze ans ? Ou écouter des voix plus inattendues ? Valérie Zanetti, une amie secrète, auteur de romans pour enfants qu’il faut également conseiller aux adultes [3], possède peut-être la clé : « J’ai toujours été frappée par sa vitalité et sa capacité à parler de ses passions. C’est une fille d’une grande modestie, qui n’en a rien à faire de se mettre en avant et qui a un désir viscéral de faire partager son expérience. Il n’est pas anodin d’aller chercher la guerre et la prendre en pleine face, j’en sais quelque chose. Est-ce la raison pour laquelle Anne ne se livre jamais en bloc ? Est-ce par pudeur ? Mais elle cloisonne toutes ses relations tout en consacrant beaucoup de temps à chacune des personnes. Et puis j’aime sa voix, rare, grave, généreuse. »

Après un tel dithyrambe, il n’y aurait plus qu’à fermer le ban si ne s’élevaient encore quelques critiques. Anne Nivat aurait-elle passé autant de temps qu’elle le dit en Irak ? Ses méthodes sont-elles aussi orthodoxes qu’elle le prétend ? Quand on lui pose la question, elle semble surprise. « Pour mon dernier livre, j’ai exactement passé deux fois trois semaines dans une famille que je connais depuis très longtemps, qui est devenue amie et voilà des mois et des mois que je la retrouve. Comme je l’ai fait en Tchétchénie. Comme je l’ai fait en Afghanistan. »

La question est close. Ses yeux cherchent ailleurs. «  Au fond, ce que je souhaite, c’est un jour m’établir autre part qu’à Paris pour m’occuper de mes deux hommes, le petit et le grand. Et pouvoir repartir pour dire dans mes livres la voix de ceux à qui on ne donne jamais la parole »

Notes

[1] Tous les livres d’Anne Nivat, du premier « Chienne de guerre » au dernier « Bagdad, zone rouge » sont publiés aux éditions Fayard.

[2] « La Malédiction de naître fille », prix Albert Londres 2006 avec Alexis Maraut et Grand Prix du Figra.

[3] Notamment « Quand j’étais soldate » ainsi que « Une bouteille dans la mer de Gaza » aux éditions École des Loisirs.


 
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