Revue Médias
Vie publique

Mes débuts dans la profession :

Ariel Wizman

par Emmanuelle Duverger

Où l’on apprend que Lévinas et le Palace ont été l’école de l’inclassable touche-à-tout.

Comment êtes-vous arrivé dans ce métier après des études de philo ?

Je suis quelqu’un de plutôt indolent, un méditatif contrarié. Le contraire d’un hyperactif. Je ne pensais pas du tout exercer un jour un métier. J’ai eu le bac en 1979, une époque où une certaine aisance de vie existait encore. On n’était pas trop angoissé par le chômage. J’ai choisi de faire des études de philo, simplement parce que cela me passionnait. En même temps, je sortais beaucoup le soir, je découvrais les mouvements underground, disco, punk, etc. Les deux années avant le bac, j’étais dans une école à moitié religieuse et à moitié communautaire, dirigée par Emmanuel Lévinas. J’ai donc pu développer ma passion pour la philosophie à l’ombre d’une sorte de tuteur qui m’a donné des repères. Cela m’a mené à un mode de vie un peu particulier, où, durant le shabbat, j’écoutais les lectures talmudiques de Lévinas et, le soir, je sortais au Palace. Ces années-là ont donné une tonalité particulière à tout ce que j’allais entreprendre par la suite.

« Mon principal reproche aux journalistes ? Ecrivez mieux et peut-être que vos journaux se vendront mieux. »

Comment avez-vous débuté ?

Un jour, quelqu’un m’a demandé de raconter ce que je faisais la nuit pour City, un magazine un peu branché des années 1980, le premier à avoir une rubrique « bonnes adresses ». J’ai hérité de Paris. Mes histoires ont plu. Pour moi, ce n’était pas très compliqué. J’ai enchaîné avec Vogue, Vogue Hommes. Et puis j’ai voulu faire des papiers sur des mouvements de mode ; de là, je suis passé à la tendance sociale qui les construisait. J’ai fini par réaliser de vrais reportages et travailler pour plusieurs magazines à la fois. J’ai commencé à avoir une influence, à être comme un journaliste, quoi ! Après être devenu « rédac » chef adjoint de Globe, je suis passé chez Actuel. Et de là, un seul étage me séparait de Radio Nova. Un jour, j’ai fait un essai, qui s’est révélé concluant. J’ai donc fait appel à un bon copain, Edouard Baer, avec qui j’ai commencé une émission.

« La Grosse Boule ». Au départ, elle devait durer quinze minutes quotidiennes et puis on est très vite passé à deux heures.

« La Grosse Boule » nous apprenait le métier. On interviewait des gens, on faisait des reportages sonores, on improvisait, on chantait, on faisait des sketches, tout et n’importe quoi !

Vous vous êtes qualifié d’«  intello, c’est-à-dire quelqu’un qui pouvait être très chiant ». C’est votre conception des intellectuels ?

Je ne crois pas à cet esprit de sérieux qui a caractérisé les intellectuels pendant des années, mais parallèlement, être un intellectuel demande beaucoup de rigueur. Je suis assez opposé au fait qu’aujourd’hui, tout ce qui peut être complexe doit être éliminé de l’attention commune, c’est-à-dire des médias. Si on ne dit pas aux gens : « Il faut faire un effort, aller dans les choses compliquées », on ne joue pas son rôle.

photos : Daniel Bardou / Canal+

Les journalistes ne le font pas ?

Le journalisme est encore constitué en guilde, en espèce de corporation qui considère qu’elle a des talents, des connaissances et un savoir-faire que le commun des mortels n’a pas. Mais la profession n’est pas du tout à la hauteur de cette ambition-là. Elle subit autant que les autres le marketing ou la simplification du message ; la plupart des articles n’ont pas de fond mais sont écrits d’une façon prodigieusement complexe qui les rend décourageants. C’est vrai pour tous les journaux. Pour un message d’une pauvreté incroyable, on est obligé de reprendre une phrase trois ou quatre fois pour la comprendre. Mon principal reproche aux journalistes ? Ecrivez mieux et peut-être que vos journaux se vendront mieux aussi. Le déficit d’écriture est épouvantable !

André Comte-Sponville dit : « La plupart des journalistes sont des ratés d’autre chose. » Il a raison ?

De même qu’on ne grandit pas en rêvant d’être contrôleur des impôts, on ne grandit pas en rêvant d’être critique. Finalement, les journalistes sont pour beaucoup des critiques, surtout dans le culturel. Mais avec Internet, on se rend compte que la plupart des gens ont autant de talent que les professionnels, voire davantage. Aujourd’hui, on est quasiment sûr en lisant la critique d’un journaliste qu’elle ne représente que lui. Leur échec principal, c’est leur incapacité à représenter quelque chose de commun. Pour autant, on ne peut pas dire que les journalistes sportifs sont des sportifs ratés ou les journalistes littéraires des écrivains ratés. C’est un mauvais procès. Il paraît que même Mitterrand avait l’impression d’avoir raté sa vie. Mais l’échec fait partie de la construction d’une personnalité.

Que pensez-vous des blogs où tout le monde dit ce qu’il veut ?

Le brouhaha des opinions était déjà dénoncé par Platon dans l’Antiquité. Dans cette espèce d’agora où tout le monde parle pour finalement dire la même chose, il n’y a rien de plus nivelant pour la pensée que la diversité car on arrive toujours à une sorte d’opinion dominante. L’idée dissidente devient une opinion dominante, dans le sens grec de la doxa, c’est-à-dire fausse et partagée par tous. C’est un phénomène très français : le manque de courage de penser autrement. Le manque de rigueur aussi.

C’est aussi ce que vous reprochez aux journalistes : le manque de courage et le manque de rigueur ?

Non. Je comprends que les journalistes aient peur de se faire virer. Pourquoi les journaux disent-ils à peu près tous la même chose ? Pourquoi personne ne s’est-il moqué de Jean-Marie Messier quand il est passé - au sommet de sa gloire - chez Michel Drucker pour faire une démonstration de la cuisson de la côte de bœuf ? Tout simplement parce qu’à l’époque, il aurait été très compliqué de se moquer de lui. Ce que je comprends moins, c’est le manque de clarté, de désir de transmettre, qui vient d’un manque de passion et d’un manque de personnalité. Cette idée que le journalisme doit être objectif mène à un journalisme totalement dépourvu d’âme.

« Les gens qui ont recours à l’engagement sont souvent des personnes qui ne sont pas elles-mêmes convaincues. D’où le besoin d’être avec d’autres, qui pensent la même chose. »

Vous avez l’impression de faire du journalisme militant ?

Je ne crois pas du tout au militantisme. Je crois bien davantage à ce que disait Hannah Arendt : « Etre une liberté qui soit l’exemple d’une liberté. » C’est la chose la plus simple. Je ne crois pas aux gens qui se sentent investis d’une mission et qui ont une dimension sacrificielle, surtout dans nos sociétés où règnent confort et liberté. Je pense en revanche qu’à un moment on doit essayer de donner l’exemple d’une certaine authenticité.

Vous vous considérez comme journaliste ou animateur ?

Je suis un peu un immigré dans la télé. De même que je suis Français d’origine marocaine, je suis animateur d’origine journaliste. Je garde certaines racines. Il ne faut pas se prétendre journaliste quand on fait des blagues sur un plateau. Ce serait présomptueux. Mais je suis toujours capable d’écrire un article sur un sujet donné et je fais du journalisme dans les documentaires que je réalise. Je cloisonne. Dans l’école de mes enfants où j’expliquais mon métier, je me suis défini comme « journaliste et un peu clown ».

A « 20 h 10 pétantes », votre émission sur Canal +, vous avez dit ne pas avoir le choix des invités mais que vous pouviez en refuser certains. Journalisme et convictions sont compatibles ?

Oui, mais la chose la plus importante dans l’art de s’exprimer, c’est la nuance. Pour moi, est intellectuel tout ce qui procède de la nuance. Lorsqu’un journaliste a une conviction, son talent sera de la faire passer par des nuances d’expression, d’approche, et non par un point de vue militant ou engagé. Les gens qui ont recours à l’engagement sont souvent des personnes qui ne sont pas elles-mêmes convaincues. D’où le besoin d’être avec d’autres, qui pensent la même chose, le besoin de se stimuler.

C’est ce manque de nuances qui vous fait reprocher « l’indulgence permanente » des médias français face au terrorisme palestinien ?

Je n’ai pas souvenir de cela. Je ne suis pas du tout engagé dans le débat « Israël-Palestine ». Il existe des problèmes insolubles qui le sont autant dans la Bible que dans l’actualité. Dans ce conflit comme dans d’autres, je considère effectivement qu’on ne peut pas toujours donner la posture victimaire aux mêmes. Encore une fois, l’absence de nuances conduit à des extrémités désastreuses.

Les attaques verbales, parfois très violentes, que vous avez essuyées lorsque vous avez défendu les droits d’auteur dans les affaires de téléchargement vous ont blessé ?

Elles démontrent surtout une violence totalement dépourvue de réflexion. Les gens ne sont même pas conscients de leurs propres contradictions. On ne peut pas à la fois défendre les artistes et défendre le partage de leurs œuvres gratuitement. C’est absurde ! Par le fruit d’un hasard et d’une erreur personnelle, j’ai pointé du doigt ces contradictions, et là, les gens se sont déchaînés.

Vous avez dit des Guignols : « Ils ne rigolent plus quand ils ont fini leur sketch ; moi, je continue à rire, même après l’antenne. » Ils se prennent très au sérieux ?

J’ai 44 ans et j’estime qu’il y a une partie du monde adulte dans laquelle je n’ai pas encore pénétré. Sûrement une partie du comique qui sert de base aux Guignols. Comme rire du percepteur, des hommes politiques, ou des informations du Canard enchaîné. Ma vie est beaucoup plus frivole que cela. Je suis plus enclin à rire de quelqu’un qui glisse sur une peau de banane que d’une blague sur François Hollande. J’ai été très dur envers les Guignols. Pourtant, lorsque je les regarde, ils commencent à me faire rire : je dois être en train de vieillir...

Quel est votre pire souvenir d’antenne ?

Un sketch où je déchiquetais un poulet avec les dents, déguisé en hard-rocker devant les chanteurs de Led Zeppelin. Une fois mon numéro terminé, Jimmy Page a juste lâché : « Thank you, I am a vegetarian. » Je me suis senti totalement ridicule...

Une maxime que vous aimeriez transmettre à vos enfants ?

Je dis souvent que la joie est un devoir. On a trop vite tendance à tomber dans la négativité.

Un modèle ?

C’est plus difficile. L’existence d’intervieweur de talk-shows amène à beaucoup de désenchantement. Il est rarissime de se trouver devant quelqu’un les bras ballants d’admiration. Cela ne m’est jamais arrivé. Bien au contraire. J’ai peut-être rencontré 80 % des gens qui font l’agitation médiatique et je n’y ai jamais trouvé qui que ce soit avec qui j’avais envie d’être ami. Mes modèles sont inaccessibles dans le temps. Ils appartiennent à l’Antiquité. Mais je n’aurai jamais un millième de leur sagesse, ni de leur éveil à la vie. La curiosité des premiers hommes ? De l’adrénaline pure...


 
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