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Accueil du site > La Revue-Médias > n°19 > Arrêtons de nous faire humilier par les médias !
Mano à mano

Dominique Besnehard :

Arrêtons de nous faire humilier par les médias !

par Emmanuelle Duverger et Robert Ménard

Dominique Besnehard, agent des stars durant plus de vingt ans et l’un des plus beaux carnets d’adresses de Paris, a rejoint Ségolène Royal. Refusant le terme de « conseiller », auquel il préfère celui d’« indicateur d’opinion et d’émotion », il revient sur le traitement de la candidate socialiste par les médias.

Vous avez eu un vrai coup de foudre pour Ségolène Royal ?

Elle n’est pas opportuniste. Elle est même... sinon psychorigide, du moins un peu cheftaine. Elle fait ce qu’elle dit. Avec le sens du devoir. Elle fait des petites choses simples. Quand vous dînez avec un homme politique, il vous parle de son ascension ou de la façon dont il va abattre son adversaire. Avec elle, c’est différent. Elle vous parle des choses de la vie. Elle a des convictions, mais aussi de l’humour. Cela ne transparaît pas suffisamment. C’est pour cela que je lui ai conseillé de changer de style.

On l’a vu !

Sa « nouvelle tête » a peut-être été un peu trop brusque, mais quand on part en vacances avec elle, elle ne ressemble pas du tout à une madone en tailleur blanc. Elle serait plutôt du genre « Chirac sur les marchés ». À l’aise avec les gens. L’opposé de Bertrand Delanoë.

Vous dites de lui qu’il est « gauche caviar »...

Pas « gauche caviar », mais bobo. Il a d’autres qualités, il est très politique. Ségolène, elle, aime les gens. C’est peut-être son fond catho. Même si elle ne le dit pas, je la pense croyante. Elle est mère de famille, elle aime le social. Parfois, elle peut se montrer autoritaire mais elle reste attentive aux autres. Je le constate dans sa relation avec son équipe, son entourage. Elle est tout simplement humaine.

Comment avez-vous eu envie de la soutenir ?

Je n’étais plus agent, je me sentais libre. J’ai suivi la campagne présidentielle avec Ségolène Royal et elle a réveillé ma citoyenneté. D’un coup, les problèmes des gens m’ont sauté aux yeux. Retour au réel ! Je suis visiteur de prisons depuis longtemps, je connais la précarité. Or, elle donnait de l’espoir. Si le PS l’avait mieux suivie, tout était possible.

Êtes-vous l’auteur de sa toute récente métamorphose ?

Personne ne lui fait faire ce qu’elle n’a pas envie de faire. Ensemble, nous avons vu des spectacles, elle a rencontré beaucoup d’artistes, comme Jeanne Moreau. Ces gens-là lui ont parlé simplement et elle a senti qu’il fallait qu’elle libère quelque chose. Ce n’est pas moi qui ai dit : « Mettez ce bleu ! »

Cela ne relève pas d’une stratégie ?

C’est beaucoup plus simple.

Comment avez-vous vécu les réactions des médias ?

Nous avons organisé un spectacle de quatre heures, avec des artistes venant de milieux extrêmement différents et de diverses familles musicales, avec également la France métissée. Les médias ont réduit ces quatre heures à : « Elle a changé de look. » C’est vraiment dégueulasse. Quand Catherine Nay et Marie Drucker - je suis allé dans leur émission sur Europe 1 - ont tout fait pour banaliser l’événement, je n’ai pas pu m’empêcher de leur demander : « Est-ce que vous étiez sur place ? » Aujourd’hui, les journalistes font leur métier en restant derrière leur bureau, avec les dépêches et Internet. C’est gravissime. J’ai dit à Catherine Nay : « Vous avez un vrai problème avec Ségolène Royal : pendant la campagne, vous lui reprochiez d’avoir l’air d’une bonne sœur, de ne pas avoir de charisme, d’être psychorigide ; aujourd’hui c’est d’avoir l’air de revenir de Katmandou... » On est victime d’une pseudo-aristocratie médiatique. Quelques jours plus tard, Ségolène Royal était chez Jean-Michel Aphatie qui a commencé à la titiller sur le même registre. Elle l’a envoyé promener en lui disant : «  Vous n’étiez pas dans la salle, vous n’avez pas partagé ce moment avec nous, alors ça suffit. » Il faut arrêter de se faire humilier par les médias qui veulent réduire tout événement à de l’anecdote. Et pourtant, souvenez-vous : pendant la campagne, il n’était pas un dîner sans que l’on parle de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal. Il faut leur rendre justice : ils ont réveillé quelque chose, ces deux-là !

« Internet rapproche la star de son public et, en même temps, il la banalise. »

On a reproché à Ségolène Royal son absence de fond...

La soirée du Zénith n’était pas politique. C’était un discours sur la fraternité, sur l’homme. Des propos humanistes. On lui a reproché de n’avoir rien à dire en pleine crise monétaire. Mais ce n’était pas le lieu ! Et nous, on ne fait pas la couverture de Paris Match : « Escapade amoureuse à New York ». D’ailleurs, ils sont nombreux à avoir défendu Ségolène Royal : de Jean-François Kahn à Jérôme Bellay, et même Dominique de Villepin ! C’est vous dire combien le Parti socialiste va mal. Si Delanoë avait été plus malin, il serait venu !

Vous saviez pourtant à quel point la presse peut être réductrice. Vous n’aviez pas mis en garde Ségolène Royal ?

Non, car ce n’était pas calculé. Elle a parfois des fulgurances. Là, elle avait envie d’être près des gens. Sans posture politique. Le seul compte rendu honnête de cette soirée, je l’ai trouvé dans Gala. À la différence de beaucoup d’autres, le journaliste était présent. Peut-être avons-nous commis une erreur sur la date. Elle aurait préféré faire ce spectacle en mai dernier ou cet été. Mais c’était en pleines municipales. Et durant l’été, en raison des festivals, il est plus difficile de trouver des artistes. J’ai plus ou moins suggéré cette date en me disant : «  À la rentrée, les gens ont envie de rêve, d’espoir. Nous allons leur en donner. »

photo : Isabelle Nègre
photo : Isabelle Nègre

« Le seul compte rendu honnête de cette soirée, je l’ai trouvé dans Gala. À la différence de beaucoup d’autres, le journaliste était présent. »

Vous n’avez pas eu de difficulté à réunir les artistes ?

Ce sont les maisons de disques qui sont ardues à convaincre. Benjamin Biolay ou Trust ne sont pas «  ségolénistes », mais ils sont venus pour la fraternité. Yannick Noah, depuis les États-Unis, a adressé un message au public. Personne n’en a parlé. Pourtant Yannick est le personnage public préféré des Français. Autre exemple : Le Figaro, qui devient décidément illisible, publie un article sur « Les politiques, stars de la presse people ». Tout le monde en prend pour son grade mais la phrase en exergue est : « En trois ans et quatre procès, Ségolène Royal a gagné plus de 30 000 euros de dommages et intérêts. » Sans mentionner que ces 30 000 euros, elle les a redistribués à des œuvres caritatives. C’est mesquin.

Comment vivez-vous cela ?

J’en ai marre. Je suis producteur de cinéma, j’ai deux films qui vont sortir, je lance une émission avec Laura Smet qui est ma filleule, et le seul sujet qu’on aborde, c’est Ségolène... Il faut dire qu’elle intrigue.

Vous continuez à être l’agent d’actrices ou d’acteurs ?

Je ne suis plus le représentant que d’une seule actrice : Jeanne Moreau. Nous avons une très bonne relation et elle n’avait pas envie d’un nouvel agent lorsque j’ai quitté Artmédia.

La photo est importante dans la carrière d’une star ?

Bien sûr, depuis presque un siècle ! Avant-guerre déjà, le Studio Harcourt a beaucoup aidé le cinéma. Il a réussi à insuffler du glamour à des comédiens qui, parfois, en manquaient. Et c’est grâce à Harcourt qu’on a pu voir un acteur en photo dans sa chambre. Bien avant Salut les copains ! Aujourd’hui, les grands photographes expriment un point de vue. On les reconnaît. Ils ont gagné leurs lettres de noblesse. Mais que de chemin parcouru !

Qu’est-ce que change Internet pour les stars ?

Internet rapproche la star de son public et, en même temps, il la banalise. Le phénomène des stars a connu plusieurs périodes. D’abord, les actrices et les acteurs de cinéma. Ensuite, on a assisté à la période mannequins : Laetitia Casta, Estelle Lefébure, Claudia Schiffer, qui voulaient toutes faire du cinéma. L’Oréal à ses débuts. Mais c’étaient elles les stars à Cannes et les actrices étaient passées au deuxième plan ! Du coup, les actrices ont voulu représenter une marque. Elles sont même capables de refuser un film pour signer un contrat avec une marque.

Pour l’argent ?

Pas du tout. Quand on était choisie par une marque, on était belle et on faisait rêver. Les actrices ont voulu devenir des modèles, alors que les modèles n’étaient pas toujours de bonnes actrices, loin de là. Par la suite, L’Oréal est même devenu partenaire du Festival de Cannes. Moi, j’ai toujours estimé qu’il valait mieux exister par des rôles que par une marque. Avoir sa photo dans tous les magazines par le biais de la publicité, ça banalise énormément.

Vous avez conseillé à des actrices de ne pas faire de publicité pour tel produit ou de ne pas passer dans tel média ?

Refuser certains médias, oui, évidemment. Quant à la publicité, j’étais agent, mais j’ai trouvé par exemple que, pour Juliette Binoche, signer chez Lancôme ne lui apportait rien. Cela l’a peut-être même desservie. Sophie Marceau est la seule à ne pas être entrée dans ce jeu. Elle a fait une photo une fois pour Guerlain, et puis terminé. Pourtant, on lui a offert des ponts d’or pour être l’égérie d’une marque : elle a toujours refusé. En France évidemment. Au Japon, c’est différent. Si on n’y fait pas de publicité, on n’est pas vraiment une star.

La publicité peut desservir une star ?

Pas forcément, mais ça les rend toutes pareilles. Et puis j’ai toujours trouvé bizarre qu’une actrice soit plus heureuse de faire une campagne publicitaire que de tourner un film.

Existe-t-il des photos qui ont gêné ou même brisé la vie d’une star ?

Je trouve terribles les photos de fin de fêtes auxquelles les stars sont invitées et dont elles repartent, des cadeaux plein les bras... et les têtes défaites. On y retrouve toujours les mêmes. J’adore Stanislas Mehrar, mais il n’en rate pas une.

Vous êtes vous-même une star ! Dans un numéro récent de Paris Match, vous étiez dans trois rubriques différentes.

Pas dans les pages des soirées arrosées, j’espère !

photo : Isabelle Nègre
photo : Isabelle Nègre

Cela vous fait plaisir ?

Honnêtement, je m’en fous. Ce qui me fait plaisir, c’est de faire, de créer des choses. Quand j’ai lancé le Festival du film francophone à Angoulême, j’avais envie de le réussir. Je savais que j’aurais des vedettes qui viendraient pour moi, sans même savoir où se trouve Angoulême pour certaines d’entre elles. Mais on était en concurrence avec Toronto et Venise et il fallait tenir la route. On avait une très bonne sélection, le jury était bien aussi. Il fallait qu’il y ait du monde. Pas seulement lors des cérémonies d’ouverture et de clôture, mais toute la semaine, lors des projections du film africain, du film libanais que personne ne connaît. Eh bien, c’était plein. Voilà ce qui me fait plaisir... On a organisé une projection à la prison d’Angoulême, en pleine ville, sur la place. Un succès. Du coup, on va en organiser une par trimestre pour les détenus, avec un débat, des acteurs. Cette réussite tient au fait que nous étions dans la ville, près des gens. Lors du Festival voisin, à Cognac, les participants ont passé leur temps dans les châteaux à boire la boisson locale, sans aucun rapport avec les habitants. Je suis heureux d’avoir réussi autre chose.

La vraie vie comme dirait Ségolène ?

Oui, et c’est ce que j’aime. Quand j’étais jeune, j’ai eu un professeur de français extraordinaire, qui m’a fait découvrir le théâtre. S’il n’avait pas été là, je ne serais probablement pas à ma place aujourd’hui. Alors, pas question pour moi de devenir le professeur de français de tous les Angoumoisins, mais les gens sont curieux, ont envie d’apprendre et j’ai été heureux de leur proposer quelque chose de différent. Le directeur d’un cinéma m’a dit que le nombre d’entrées avait triplé dans son complexe depuis le Festival.

« Cette gauche caviar sexiste, sans respect pour la province, est ignoble. J’ai beaucoup de mal à la supporter. »

L’image des stars est utilisée par les organisations humanitaires. Cela vous choque ?

Je préfère qu’elles fassent l’Unicef plutôt qu’une campagne de pub pour un parfum. L’en­gagement d’Emmanuelle Béart pour les sans-papiers ne l’a pas empêchée de tourner, ni de faire son métier d’actrice.

Emmanuelle Béart a pourtant été très critiquée par des journalistes estimant qu’elle faisait cela pour se mettre en avant, se faire « mousser ».

C’est absolument faux. Cela prend beaucoup de temps de s’engager pour des causes justes. Et c’est courageux. On n’a que des coups à y prendre. Je ne leur conseillerais pas le même engagement en politique.

Vous êtes pourtant mal placé !

Justement. Les choses sont fragiles, il faut faire attention. Pour le Zénith sur la fraternité, Laura Smet, ma filleule, voulait y participer. Je lui ai dit de faire attention à la possible instrumentalisation par certains journalistes.

Que pensez-vous de la suppression de la publicité sur les chaînes de service public ?

J’ai été étonné du manque d’engagement des artistes. Personne n’a bougé. Pourtant, il s’agit de leur gagne-pain ! Le spectacle baigne dans une espèce de morosité masochiste... Plus de rébellion. Les gens sont devenus très égoïstes. C’est l’air du temps.

Il paraît qu’à 10 ans, vous êtes allé voir un concert de Sylvie Vartan et vous êtes sorti de la salle avant que passent les Beatles...

Pour un « découvreur de talents », c’est étonnant ? J’étais fan de Sylvie Vartan. Ma marraine m’avait offert, pour mes 10 ans, d’aller l’entendre à l’Olympia. On a vu plein d’artistes en première partie : des jongleurs, Pierre Vassiliu, Trini Lopez avec « Si j’avais un marteau » qui faisait un tabac. Après l’entracte, Sylvie Vartan était arrivée sous les huées. C’était un étrange programme, mais elle a réussi à retourner la salle. Nouvel entracte, avant les Beatles. À l’époque, ma marraine, qui ne parlait pas anglais, m’a demandé si je voulais rester pour écouter les « BI-A-TLE ». J’ai malheureusement dit non. Toute une époque s’en est allée. Aujourd’hui, même les rapports des stars avec leurs fans ont changé. On est dans la proximité, les gens veulent se faire prendre en photo avec leur idole démystifiée.

On « gère » une star et une personnalité politique de la même façon ?

On ne gère pas. La principale différence réside dans la dureté du monde politique. Il faut une sacrée carapace pour tenir. Avec tous les coups qu’elle a pris, Ségolène Royal aurait pu devenir méchante, aigrie. Les propos de Fabius et de Strauss-Kahn, au soir du deuxième tour, étaient violents. Y compris pour ses électeurs. Moi-même, je me suis senti humilié. J’ai envoyé un texto à Fabius pour l’insulter tellement c’était honteux. Cette gauche caviar sexiste, sans respect pour la province, est ignoble. J’ai beaucoup de mal à la supporter. En 2007, j’ai accompagné Ségolène à Montréal et elle a prononcé un discours devant les étudiants. Je ne l’ai jamais trouvée aussi bonne que ce jour-là. La seule question des journalistes en sortant de la salle a été : « Vous avez entendu la réaction de Jospin ? » Jospin ? Personnage secondaire de la vie politique, s’il en fut. De quoi perdre le moral, non ? Elle ne l’a jamais perdu.


 
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