D’où vient votre envie de journalisme ?
Enfant, j’habitais la Martinique : vous pouvez imaginer les conditions de vie là-bas il y a 25 ou 30 ans : pas de télévision par satellite, encore moins d’Internet. Mes parents étaient férus d’information, radio et presse écrite, mais il fallait la chercher. En ondes courtes, on écoutait Radio Moscou, Radio Canada, des radios cubaines aussi. Mon père était très engagé politiquement et du coup, on assistait à de nombreuses réunions à la maison, jusqu’à des heures avancées de la nuit. Tout cela m’a incitée à être curieuse du monde, et, à mon tour, passionnée d’information. A neuf ou dix ans, je feuilletais les vieux magazines et je m’amusais à constater la différence entre la réalité et ce que les journalistes avaient prévu ou annoncé. Mais la vraie révélation m’est apparue vers 12-13 ans, en tombant par hasard sur un journal télévisé de Christine Ockrent. Je ne me souviens plus de quoi elle parlait, mais j’ai été bluffée. D’abord, une femme ! C’était rare à la télévision de l’époque. En plus, elle n’était pas seulement présentatrice, elle maîtrisait parfaitement le sujet dont elle parlait, elle était brillante. Je me suis dit : « Voilà, c’est ça que je veux être. » Et cela a tourné à l’obsession au point que mes proches m’avaient surnommée « Ockrent ». Dans ma chambre, j’avais des posters de Michael Jackson et des photos de « ma » journaliste. En grandissant, l’envie ne m’a pas quittée et j’ai décidé de faire des études de journalisme pour réaliser ce rêve.
C’est-à-dire ?
L’envie d’être grand reporter, de parcourir le monde, de redresser les torts et de défendre la veuve et l’orphelin. J’ai un peu déchanté depuis. Mais j’ai quand même fait pas mal de terrain avant de ne plus faire que de l’antenne.
Le terrain vous manque ?
Oui, beaucoup. Pour moi, le vrai sens du métier de journaliste, c’est l’enquête, le reportage. Présenter un journal, ce n’est qu’un aspect du métier.
Vous avez une carrière fulgurante. Comment l’expliquez-vous ?
Fulgurante ? J’ai commencé à Antilles Télévision en 1994 où j’ai fait du terrain, animé des magazines, présenté le journal. Ayant toujours beaucoup travaillé, j’ai beaucoup appris en peu de temps. A mon arrivée à Paris en 2002, j’ai commencé sur LCI. Comme j’étais une nouvelle tête, les gens avaient l’impression que je sortais de l’école et que j’apprenais le métier, mais j’avais quand même déjà huit années de télévision derrière moi, qui ont fait la différence. Et les choses se sont accélérées. Mais, vu la quantité de travail fournie depuis 12 ans et toute modestie mise à part, je n’ai pas l’impression d’avoir volé le poste que j’occupe.
Votre couleur de peau vous a aidée ?
Oui.
Pourtant, vous dites également qu’à cause d’elle, vous avez dû en faire quatre fois plus que les autres.
Les deux sont vrais. Je veux dire qu’une fois arrivée à un certain stade, ma couleur de peau est tombée à pic. Je ne me fais pas d’illusion sur mon arrivée au Soir 3. En revanche, pour le 19/20, j’imagine mal que l’on confie le fleuron de la chaîne à quelqu’un juste pour sa couleur de peau.
A contrario , avez-vous été confrontée au racisme dans les médias pour lesquels vous avez travaillé ?
Les gens ont l’habitude de voir les Noirs et les Arabes à des postes d’éboueurs, de vigiles ou de femmes de ménage. Mais un Noir à l’antenne, cela surprend. Tout simplement parce que l’on n’a pas l’habitude de le voir à cette place-là, alors qu’il y a des journalistes compétents et qualifiés de toutes origines, comme il y a des médecins, des architectes, de grands cadres de l’administration...
De quel genre de racisme s’agit-il ?
Les journalistes qui ne sont pas BBBC - bien blancs, bien caucasiens - ont tous dû en faire beaucoup plus que les autres pour arriver à un même poste. Beaucoup de gens nous passent la main dans le dos et prétendent qu’ils nous aiment beaucoup, pourvu que l’on reste à notre place. C’est encore très répandu et c’est assez insupportable.
Quel est votre plus mauvais souvenir à l’antenne ?
J’en ai plein. La panne de magnéto durant un journal où j’ai passé mes 30 premières minutes d’antenne à lancer des sujets qui ne partaient pas. Le jour où, c’était en Martinique, les milliers de cassettes qui étaient archivées juste au-dessus du studio ont commencé à tomber comme des dominos dans un fracas épouvantable parce qu’il y avait eu le matin même un tremblement de terre assez important. Un début d’incendie. Je pourrais vous en citer beaucoup et j’ai eu droit à un certain nombre de bêtisiers...
« Vu la quantité de travail fournie depuis 12 ans, je n’ai pas l’impression d’avoir volé le poste que j’occupe. »
Et votre meilleur souvenir ?
L’interview du musicien cubain Compay Segundo, maintenant décédé. Ce sont surtout des rencontres. Des personnes invitées sur le plateau et qui sont devenues des amis. Des gens avec qui j’ai discuté pendant une heure après le journal. J’ai du mal à en choisir un en particulier.
Le 19-20, c’est un plaisir ?
Oui, j’aime mon métier.
Et votre émission sur la chaîne de l’Assemblée nationale ?
Là aussi, c’est un grand plaisir parce que j’ai le loisir de recevoir des invités sur la longueur. Pendant le journal, je reçois les gens pour des interviews de trois minutes maximum, c’est très frustrant. Là, j’ai 52 minutes, ce qui me permet de mener de vrais débats. Les thèmes abordés sont très variés : l’Ukraine, le Rwanda, un spécial Maroc assez critique, et un sujet qui me tient à cœur : le climat.
Les commentaires sur vous sont souvent élogieux, « le bijou de France 3 », « la perle noire », « belle et talentueuse », mais on trouve aussi des critiques : on vous reproche votre dureté et votre sévérité à l’antenne.
Je vis vraiment ce dont je rends compte. Du coup, j’ai du mal à avoir les yeux qui pétillent quand je parle du tueur en série Michel Fourniret, de la pollution des plages ou d’une guerre. En règle générale, il y a quand même davantage de mauvaises nouvelles que de bonnes.
Comment être détendue en annonçant des catastrophes ?
Il faut que j’apprenne à me contrôler car cela gêne apparemment certains téléspectateurs qui me trouvent trop sérieuse. Pourtant, dès que je passe à des sujets moins graves, ou même à la politique, je deviens tout à coup beaucoup moins sévère.
Pourtant, on vous a reproché votre ton lors de votre interview musclée de Nicolas Sarkozy.
Ce n’était pas délibéré. Monsieur Sarkozy a des réponses musclées. J’aurais pu ou j’aurais dû faire différemment, mais c’était la tonalité de l’interview. Je me suis coulée dans le même registre. Lorsque j’avais reçu, quelques jours auparavant, Dominique de Villepin ou Jean-Louis Borloo, le ton des entretiens avait été très différent. Ce qui ne m’avait pas empêchée de leur poser les questions que je voulais leur poser.
Votre hiérarchie vous a reproché cette interview ?
Non, mais quand j’ai débriefé avec Paul Nahon, il a pointé du doigt les passages qui pouvaient passer pour de l’agressivité, en me signalant que je devais être attentive à cela. Il m’a proposé de prendre exemple sur notre « maître à tous », Patrick Poivre d’Arvor qui, avec une patte de velours, sait parfaitement donner les coups de griffe nécessaires et poser les questions qui dérangent tout en gardant le sourire.
Quand on baigne comme vous dans l’info, est-ce qu’on a encore envie de s’informer ailleurs ?
J’aime bien attraper la fin des 20 h de TF1 et France 2 parce que j’apprends beaucoup en regardant Poivre et Pujadas et la façon dont les autres rédactions traitent les mêmes sujets. En revanche, je ne regarde quasiment pas la télé. A part « Urgences » et « FBI portés disparus », je ne vois aucune émission et je ne regarde aucun film. Je préfère aller au cinéma, au théâtre, dans les musées.
Vous lisez la presse par obligation professionnelle, mais y a-t-il un journal que vous liriez par plaisir ?
J’apprécie beaucoup la presse en général. Et j’ai un grand plaisir le mercredi matin : je prends mon café en lisant la chronique gastronomique de François Simon dans le Figaroscope. Je ne mettrais pas forcément les pieds dans les restaurants dont il parle, mais je me régale en le lisant.
Quelle devrait être la plus grande qualité d’un journaliste ?
Je suis toute petite, et serais bien mal inspirée de donner des leçons de journalisme à quiconque. Mais selon moi, la plus grande qualité d’un journaliste, outre bien sûr la curiosité et l’ouverture d’esprit, c’est l’humilité. On ne fait que de la télé, que de la radio ou que de la presse écrite. Quand on s’amuse à relire les prévisions des médias quelques mois après qu’un événement a eu effectivement lieu, on se rend compte qu’on se trompe beaucoup. Alors, gardons la tête froide.
Et quel est le défaut que vous trouvez le plus fréquemment chez les journalistes ?
L’arrogance. Beaucoup d’entre nous sommes des donneurs de leçons. Je n’y échappe pas.
Quelle est pour vous la figure du journalisme ?
Christine Ockrent, toujours elle. J’aime bien aussi Christiane Amanpour sur CNN, mais je n’ai pas encore trouvé meilleure référence que Christine Ockrent.

Revue Médias















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