Comment s’est passée votre première rencontre avec Édouard de Rothschild ?
Au départ, en 2004, c’est Vincent Bolloré qui nous a fait une offre sur la base d’une prise de participation minoritaire, mais il souhaitait une contribution systématique de la rédaction de Libération à ses projets médias, sans que nous soyons associés à leur définition. Avec l’ambition de constituer un véritable groupe de médias, ce qu’il est d’ailleurs en train de faire. Mais il n’avait pas forcément le meilleur profil pour entrer dans le capital de Libération : notre idée était plutôt de réunir un actionnariat pluriel, en nous appuyant sur un industriel du secteur susceptible de nous apporter beaucoup en expérience. Et puis, Édouard de Rothschild a manifesté son intérêt pour les médias, puis pour Libération en particulier. Nous sommes entrés en contact au début de l’été 2004. Il est allé très vite. Indépendant, sans attache dans les médias, il nous permettait de conserver la géographie juridique du journal, qu’il ne remettait pas en cause.
Vous aviez contacté d’autres groupes de presse ?
Avec Louis Dreyfus, le directeur général de Libération, et la banque Lazare, qui nous conseillait, nous avions des contacts avec de nombreux groupes en Europe. Mais Libération ne les intéressait que dans le cadre d’une participation majoritaire. Si La Repubblica était entrée à 34 % dans le capital, j’aurais été évidemment ravi. C’est même ce que je souhaitais. Après quatre ans de démarches, il ne nous restait que deux possibilités : Rothschild, qui pouvait préserver l’identité de Libération, ou l’entrée dans le groupe Bolloré sous une forme impliquant à court terme la perte de contrôle du journal.
Vous vous êtes opposé à cette dernière option ?
Je n’avais pas le mandat de la part du conseil d’administration et notamment de l’équipe pour céder le contrôle du titre. Et je n’avais pas envie de le faire. L’apport précédente un équilibre d’exploitation. Notre erreur commune a sans doute été de croire, comme le marché, à un rebond publicitaire en 2005, alors que nous nous trouvions confrontés à un bouleversement de nature industrielle. Ensuite, les choses se sont précipitées. Le chiffre d’affaires publicitaire de Libération s’est écroulé tout au long de l’année 2005, puis de nouveau en 2006. Les équilibres de l’entreprise n’étaient plus tenables.
« Edouard de Rothschild est très carré. Parfois rugueux, mais direct. »
Dans quelle proportion ?
Le chiffre d’affaires publicitaire papier de Libération était en 2000 de 36 millions d’euros. Il était en 2005 de 16 millions d’euros et en 2006 proche de 14 millions. En cinq ans, Libération aura donc perdu 20 millions d’euros de chiffre d’affaires de publicité. Si on prend les comptes de 2004, sur lesquels s’est faite l’entrée d’Édouard de Rothschild, le chiffre d’affaires publicitaire était de 20 millions d’euros et la société en perdait quatre. En 2006, avec un chiffre d’affaires de pub réduit de 6 millions d’euros, et en dehors des coûts exceptionnels, la perte opérationnelle aura été de 10 millions d’euros. Mais c’était sans la moindre surprise pour quiconque suivait l’évolution de nos comptes. Les gratuits ont joué un rôle. Ils nous ont pris des lecteurs à la marge, mais surtout de la pub.
20 Minutes dirigé par Frédéric Filloux, un ancien de Libé... Vous lui en voulez ?
Pas du tout ! Je l’avais nommé directeur de la rédaction de Libération. Il avait à la fois les capacités d’occuper cette fonction et celles de transformer le journal : il avait été le créateur du supplément multimédias, puis du site Internet de Libération. Il y a eu un mouvement très violent, très injuste au sein de l’équipe contre lui, qui l’a contraint à la démission. J’ai regretté son départ et la suite a prouvé que je n’avais pas forcément tort.
Vous lisez 20 Minutes ?
Oui, comme tous les autres titres. Ce que fait Filloux est bien... pour un gratuit. C’est intelligent. Ce n’est pas une suite de dépêches, contrairement à ce qu’on prétend. Je crains que lui et Bozo n’aient un problème : leur journal coûte trop cher à réaliser. Le seul gratuit bénéficiaire, c’est Metro, avec une économie totalement différente. Mais qui est moins bien...
Quand avez-vous senti que ça tanguait vraiment avec Édouard de Rothschild ?
Tous les quotidiens, excepté Les Échos, perdent de l’argent. Quoi qu’en disent les autres. Le Parisien, qui est un très bon journal, est en déficit depuis 1978. Il perd quand même de l’argent depuis maintenant quasiment trente ans ! Il est donc impossible que personne n’ait prévenu Rothschild - et je sais qu’il était prévenu - que le plan qu’on lui présentait était sans doute à risques ; que les mutations en cours dans l’industrie de la presse quotidienne allaient probablement rendre l’opération difficile. Sur la base d’une stabilité des recettes publicitaires, nous aurions eu le temps de limiter les pertes tout en construisant sur la durée des projets de développement. Nous avons exploré des solutions sur le marché publicité, il ne nous a pas été possible de les mettre en place, ce qui a été évidemment dommageable pour le titre.
En 1981, vous aviez déposé le bilan. Pourquoi ne pas avoir recommencé ?
Les circonstances n’étaient pas les mêmes. En 1981, je pensais qu’il fallait arrêter le journal et je l’ai fait voter par l’ensemble de l’équipe. La situation financière était radicalement différente : Libé vendait à l’époque 30 000 exemplaires, l’équipe était réduite. Nous avons reçu quelques avances, des NMPP entre autres, qui nous ont permis de reparaître. En 2005, il n’y avait pas de solution sans injection massive d’argent. Il fallait peut-être déposer le bilan, mais avec quand même 20 millions. Et le coût de l’arrêt du journal eut été très différent. Seul un groupe de presse puissant aurait pu nous aider dans cette entreprise, mais il en aurait pris le contrôle. Si j’en juge par le plan social que nous faisons, Louis Dreyfus et moi, en décembre 2005, avec quatre jours de grève à la clef, cela ne se serait pas passé comme en 1981. Le vrai scénario était plutôt le suivant : s’allier à un groupe européen, professionnel de presse et puissant, contre 40 % du capital, quitte à perdre le contrôle du journal si, par la suite, nous ne tenions pas nos résultats. Faute d’avoir trouvé ce groupe, j’ai essayé avec Édouard de Rothschild de passer sur une ligne de crête escarpée. Nous avons échoué à développer le journal en préservant l’indépendance du titre. Le coût de la révolution numérique globale en cours était trop élevé pour une entreprise comme la nôtre. La messe était dite : d’une manière ou d’une autre, Libération allait perdre son indépendance, sous la forme qui avait été la sienne pendant trente-quatre ans.
L’équipe n’était plus la même ?
Elle a effectivement changé rapidement au cours des dernières années. Beaucoup de jeunes journalistes sont arrivés. C’est plutôt la tendance gaucho-talentueuse des écoles de journalisme qui se retrouve à Libé. On a hérité d’une mouvance « bourdieusienne », altermondialiste, assez forte. Les grévistes de décembre 2005 à Libération militaient pour un changement générationnel. Et une minorité du journal, plutôt jeune, était déjà favorable à mon départ à ce moment-là.
Cela vous a blessé ?
Ça ne m’a pas fait plaisir... blessant oui, injuste aussi, mais il ne pouvait pas en être autrement.
C’était votre journal...
Je n’ai jamais pensé que c’était mon journal : il n’a jamais été ma propriété. Comme l’a prouvé mon départ. Mais j’ai pris une part très importante dans sa naissance, dans ses créations, dans ses inventions, qui ont transformé la presse. Je suis heureux d’avoir fait avec des gens extraordinaires un quotidien unique au monde qui a joué pendant trois décennies un rôle social et culturel considérable dans ce pays. Et je suis assez fier de n’en avoir été que le salarié. Je sais que ce n’est pas très tendance, mais ça me convient. Aujourd’hui, la page est tournée.
Mais sur le moment, comment avez-vous vécu cette grève ?
Quand la grève s’est déclenchée, nous avons su, avec Louis, que ça allait rompre avec Rothschild à un moment ou à un autre.
Vous n’avez donc pas été surpris quand il vous a demandé de quitter le journal ?
C’était inévitable. Et je suis parti pour faciliter la recapitalisation du titre qui me paraissait être la priorité des priorités. Elle a eu lieu, tant mieux. Nous sommes partis, ensemble, Louis et moi.
Et pourtant, lors de son entrée dans le capital, Édouard de Rothschild vous avait donné l’assurance que vous resteriez à la tête du journal jusqu’en 2012 !
Oui, mais sur le fond, ça ne change rien.
Les problèmes juridiques liés à votre départ ne sont pas réglés ?
Si, bien sûr. Je ne voulais pas me retrouver au tribunal en procès avec Libération. Même si le journal n’était plus exactement celui que j’avais dirigé. J’ai simplement exigé de bénéficier des conventions collectives en tant que journaliste. J’ai reçu les indemnités réglementaires. J’ai accepté le principe d’un paiement à tempérament ; une deuxième partie de ces indemnités me sera versée en juillet prochain et la dernière en juillet 2008.
Rétrospectivement, ne pensez-vous pas que vous n’avez pas fait preuve d’assez de rigueur sur le plan économique ?
Si Libération a duré trente-cinq ans, c’est que nous avons fait des bénéfices. Nous n’avions pas une mine d’or à nos côtés, comme Le Parisien avec L’Équipe, qui peut se permettre d’être totalement déficitaire ; ou Die Zeit avec le groupe Springer. Certes, nous avons eu des problèmes, et il a fallu réinjecter de l’argent à certains moments. Mais je pense que les années bénéficiaires l’emportent sur les années déficitaires. Libération a connu de nombreux plans sociaux, sept ou huit. Je n’ai pas le sentiment d’avoir été laxiste. Avec des ventes toutes orientées à la baisse, la presse dépend d’une seule variable : la publicité. Quand elle baisse, il faut compenser sur les coûts essentiellement salariaux. Or, Libération étant un journal aux coûts très serrés, sans gras, notre marge de manœuvre était quasiment nulle. La pub et les ventes d’un côté, les salaires et la pagination de l’autre. C’est extrêmement simple à comprendre et à piloter.
« Certains n’ont pas supporté que Florence Aubenas devienne la "vedette" du journal. »
Vous pensez que faire le même journal avec près de 130 personnes en moins, c’est irréaliste ?
Je ne sais pas. Aujourd’hui, le cœur de l’équipe est parti ou sur le départ. Ce ne sera plus le même journal. Il ne doit pas disparaître et j’ai trouvé très positif le tour de table qui vient de se constituer. J’ai été spécialement heureux de voir que Pathé entendait rester au capital du journal.
Vous le lisez avec un pincement au cœur ?
Non. Beaucoup parmi les gens qui constituaient le talent et la valeur ajoutée du journal ne sont ou ne seront bientôt plus là. Il en restera encore quelques-uns que je lirai toujours avec la même attention, le même intérêt. Mais à force, je suis devenu plus froid à l’égard de Libération.
Ces grandes plumes qui quittent Libération, ça vous inquiète ?
Je ne suis plus le patron, je ne m’inquiète de rien du tout. Le problème de Laurent Joffrin comme d’Édouard de Rothschild est de recréer un journal, et un journal, c’est un rapport spécifique à la société, une fonction sociale, une intimité, si j’ose dire, collective avec le lectorat et surtout, une équipe. Ce n’est pas impossible, mais cela ne me concerne plus.
Le départ de Florence Aubenas pour Le Nouvel Observateur n’est pas anodin ?
Je crois que son départ a été violent. Il y a eu une fracture idéologique assez forte, qui s’est cristallisée autour de l’Europe, entre des sociaux-démocrates, des libéraux libertaires, des esprits libres et des gens beaucoup plus radicaux. Cette fracture s’est retrouvée au sein de l’équipe, une partie d’entre elle ayant trouvé exagéré ce qui avait été fait pour Florence et Hussein pendant leur prise d’otage. C’est immensément triste pour moi. Et assez mystérieux. Mais de toute évidence, certains n’ont pas supporté qu’elle devienne la « vedette » du journal. Ils trouvaient qu’on dépensait beaucoup d’énergie pour une histoire dont l’issue ne dépendrait pas de nous. Quand les choses se sont durcies en interne, Florence a très mal vécu qu’on puisse lui reprocher ce qui avait été fait pour elle. Pour moi, ce fut belote et rebelote dans la rupture affective.
Alain Duhamel, à propos de votre article après le référendum sur la Constitution européenne, parle de « testament politique ».
Aujourd’hui, je l’écrirais de la même façon. Et j’ai plutôt tendance à penser, rétrospectivement, au vu de la campagne présidentielle en cours, que c’était une assez bonne anticipation.

Revue Médias















Faut-il interdire les écrans aux enfants ?



