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Carte blanche

Bienvenue chez les People

par Hugues Royer

Toute résistance est inutile ! La société des people est là, autour de nous, grignotant sans cesse de nouveaux territoires. On aurait tort de vouloir se boucher les yeux et les oreilles : nous sommes dedans. Elle s’est immiscée en nous, dans nos consciences, presque à notre insu. Les enquêtes d’opinion en témoignent : pour devenir célèbre, un salarié sur six serait prêt à renoncer à son travail. Prêt à n’importe quoi pour vivre ce fantasme de la notoriété à tout prix. Et, bien sûr, s’octroyer les avantages qui vont avec : la richesse, la beauté, la jeunesse et, par-dessus tout peut-être, cette toute-puissance qui donne l’illusion qu’en un claquement de doigts nos désirs les plus fous seront comblés.

Des inconnus sans talent notable deviennent célèbres du jour au lendemain en participant à « Loft Story » ; une ex-otage, Natascha Kampusch, anime un talk-show à la télé autrichienne ; un chef d’État fraîchement élu squatte la une de Voici et de Closer pendant trois mois. Depuis une dizaine d’années, la sphère people n’a cessé de s’élargir. L’émergence de la téléréalité a, bien sûr, accéléré le phénomène, promettant une forme de démocratie (ce sont les spectateurs qui élisent le vainqueur de la « Star Ac ») là où régnait une aristocratie jalouse de ses privilèges. Mais c’est l’extension du phénomène au domaine politique qui a fait exploser les repères, suscitant une confusion parfois troublante au sein du public.

Autrefois, il fallait accomplir quelque acte héroïque pour devenir une légende - Christophe Colomb découvre le continent américain. Puis, il y eut les stars, qui singent les exploits des précédents - Depardieu interprète Colomb au cinéma. Quant aux vedettes, nées dans le petit écran, elles sont les faire-valoir des stars, qu’elles reçoivent dans leurs émissions - Michel Drucker interviewe Depardieu lors de la sortie de « 1492 ».

Enfin, c’est dans le contexte d’émergence de la téléréalité, à la fin des années 1990, que prolifèrent les people, avec la célébrité pour seul attribut. Paris Hilton en constitue un paradigme parfait : il lui suffit d’apparaître, de se rendre à une pompe à essence, de promener dans la rue son chien Timkerbell, pour qu’elle soit aussitôt la cible des photographes. Dans son cas, la célébrité ne nécessite aucune qualité particulière. Sa vie, pour reprendre la terminologie de Guy Debord, est un spectacle permanent. Certes, d’une catégorie à l’autre, on constate une dégradation du sens, doublée d’un brouillage des valeurs qui rend paradoxalement le lofteur Steevy plus célèbre, par exemple, que le plasticien Raymond Hains. Mais il serait aussi vain de déplorer cette évolution que de pleurer la disparition des locomotives à vapeur.

Quintessence d’un nouveau rêve universel en Occident, qui se fonde sur les ruines des idéologies collectives, ce désir effréné de célébrité se heurte toutefois de plein fouet à une réalité qui relève des lois de la physique : plus on compte de gens célèbres, et moins la célébrité peut être éclatante, puisque c’est précisément le fait qu’il existe une masse d’anonymes qui permet à une minorité d’accéder à la lumière. Dans ces conditions, le quart d’heure de célébrité promis par Andy Warhol risque bien de se réduire comme peau de chagrin.

Voilà pourquoi, sans doute, apparaît aujourd’hui sur le Web, grâce au développement des sites communautaires du type Facebook ou MySpace, une nouvelle catégorie de people : les microcélébrités. Là où l’espace matériel des médias commençait à saturer, l’espace virtuel ouvre un horizon infini. Grâce à Internet, le message d’un inconnu peut être lu par autant de personnes qu’une interview de Sophie Marceau dans Gala. C’est la revanche des anonymes sur les people traditionnels. Pour eux, il s’agit d’une nouvelle chance de se projeter dans cette société des people qui, on le voit, n’a pas fini d’étendre sa Toile.


 
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