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Bruno Wu, le franc-tireur

par Vincent Brossel

En Chine, il n’y a tout de même pas que la parole officielle. Bruno Wu, patron de presse heureux, prend sa revanche sur les héritiers du maoïsme. Portrait d’un indépendant qui réussit.

« À la liberté de la presse ! » Bruno Wu, patron de l’un des plus importants groupes de presse privée en Chine, lève son verre en public pour affirmer son attachement à l’indépendance des médias. À la tête de Sun Media, empire médiatique et commercial qui lui a permis d’accéder aux classements du magazine Forbes, ce petit-fils d’un ancien ministre de Chiang Kai-shek se permet de défier sur ses terres le Département de la propagande, tour d’ivoire des censeurs du Parti communiste.

Il publie notamment Angle large, un hebdomadaire basé à Hong Kong qu’il vend, avec succès, à quarante mille abonnés, en majorité des décideurs de Chine populaire. On y trouve des articles percutants sur les problèmes actuels de la Chine et des photos de bêtes noires : le dalaï-lama, pour qui Bruno Wu avoue une admiration - « personnelle », précise-t-il -, ou de dissidents emprisonnés. Autre fierté : le China Business Post, hebdomadaire économique influent.

Tout ce que Bruno Wu entreprend semble lui réussir. La télévision, d’abord, qui l’a rendu riche. Après avoir dirigé Asia TV à Hong Kong, il a réussi à construire en Chine un réseau national privé qui touche les centaines de millions de foyers équipés du câble. Bruno Wu a également été l’un des premiers à investir dans Internet. À l’origine du portail sina.com, il a développé pour son épouse, Yang Lan, présentatrice vedette des petits écrans chinois, des concepts novateurs. « Je développe tous ces médias avec le concept des trois C : contenu - communauté - commerce. » Ainsi, les magazines électroniques de Yang Lan attirent plus de 600 000 lecteurs - en majorité des femmes urbaines - par jour.

La réussite de Bruno Wu, présenté par le Wall Street Journal comme un « gourou des médias chinois », accomplit une revanche historique sur les héritiers du maoïsme. « Ma grand-mère est morte dans les camps de la Révolution culturelle et ma famille a tout perdu », confie-t-il devant les bronzes d’un musée de Shanghai qui ont pu, un jour peut-être, appartenir à sa famille. Même s’il sait cultiver des amitiés au sein des cercles les plus élevés de l’État et du parti unique, Bruno Wu ne manifeste jamais de sympathie pour les héritiers des années de plomb du maoïsme. Quand on lui demande s’il a déjà visité le mausolée de Mao à Pékin, il répond sèchement : « Je n’ai aucun intérêt à y aller. »

Sun Media, installé à quelques pâtés de maisons de la place Tiananmen, contrôle près de 800 sites Internet, plus de 30 publications et se vante de toucher près de cent millions de consommateurs par semaine. Mais Bruno Wu sait se diversifier : de nouveaux investissements dans les jeux pour portables, une maison de ventes à Shanghai ou une eau minérale, Himalaya, qu’il veut voir sur toutes les tables de Chine et du monde. « Toujours premier », un leitmotiv qu’il partage avec les gargantuas de l’économie chinoise.

Comme pour d’autres grands patrons, la carrière de Bruno Wu commence par une sortie de Chine populaire, grâce aux premières ouvertures accordées par Deng Xiaoping. C’est Danielle Mitterrand qui offre à cet héritier d’une famille intellectuelle de Shanghai, une invitation en France. Résultat : le CV du « Docteur Wu », comme l’appellent ses employés, commence par un diplôme de « civilisation française » obtenu en 1987 à Chambéry. « Mon grand-père a choisi une ville où je ne risquais pas de rencontrer quelque Chinois que ce soit », explique-t-il. La suite est plus classique : une business school aux États-Unis et un Ph.D. à Shanghai. Autre french touch, un titre de chevalier du Tastevin, accordé en 2005 par des vignerons français pour services rendus. Bruno Wu mise sur le développement des produits de luxe en Chine, avec des magazines sur le vin et les cigares.

Anglophone et francophile, il cultive la propension des self made men américains à s’afficher avec les grands de ce monde : des photos où il pose à côté du prince Charles, de Kissinger ou de Bill Clinton sont accrochées aux murs de son bureau. Et les bonnes œuvres : son épouse a créé une fondation qui vient en aide aux handicapés ou aux étudiants boursiers.

Malgré sa richesse et son pouvoir, Bruno Wu n’ignore pas que les retours de bâton sont toujours possibles dans un pays où le pouvoir est aussi opaque qu’imprévisible. «  J’ai un passeport américain, et mes enfants aussi. On ne sait jamais. » Les comptes de Sun Media sont en outre installés à Hong Kong. Patron de presse heureux, Bruno Wu sait que son succès tient à son habileté dans les affaires. « Sur les chiffres, je ne me suis jamais trompé. » Mais il perçoit également la nécessité d’aider des dirigeants communistes plus libéraux à accéder à la tête de l’État. Conviction ou intérêt ?


 
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