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Grand entretien

Daniel Cohn-Bendit :

C’est le parler vrai qui plaît aux médias

par Emmanuelle Duverger et Robert Ménard

Dany le Rouge, Cohn-Bendit le Vert, ténor du Parlement européen et toujours enfant chéri des médias. Il revient sur quarante années de liaisons parfois dangereuses avec les médias.

Vous avez toujours eu de bons rapports avec les médias, comment l’expliquez-vous ?

C’est facile à expliquer mais je ne sais pas si c’est facile à entendre. J’ai une relation naturelle avec les journalistes. Je leur parle comme à n’importe qui. Ça leur plaît. Une complicité s’instaure puisque je n’ai rien à leur vendre et je dis ce que je pense. C’est ça qui a construit mon image. Un peu avant 1968, le syndicalisme étudiant était langue de bois. Avec moi, c’était autre chose. J’étais différent, je parlais autrement, je rigolais. Les médias m’ont instrumentalisé parce qu’ils ont eu quelque chose de différent à raconter, en passant par quelqu’un de neuf, et j’ai fait la même chose, parce qu’avec eux, je pouvais faire avancer le schmilblick. Mais cette utilisation réciproque, parfaitement consciente, a créé une connivence objective entre eux et moi.

« Cette utilisation réciproque, parfaitement consciente, a créé une connivence objective entre les médias et moi. »

Vous êtes plus qu’un bon client alors ?

Sûrement. Parce que je ne fais pas de différence entre le off et le in. Et comme je n’arrive pas à me taire et que je raconte tout, ça plaît. C’est aussi simple que cela. Comment une relation de quarante ans ne s’use-t-elle pas ? Parce que je ne me suis pas laissé enfermer dans le piège démentiel de Mai 68. Je ne pouvais pas raconter pendant quarante ans la rue Soufflot et les pavés du Quartier latin... J’ai eu un parcours, une évolution, des ruptures.

Je suis le seul à avoir été candidat en Allemagne, puis en France, en Allemagne à nouveau, et encore en France. France-Allemagne : 2-2 ! Tout le monde se dit : « Comment fait-il ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? C’est intéressant. » La structure est toujours la même, mais il y a une nouvelle histoire, un nouveau discours que je greffe sur la même personnalité. Et puis, avec l’âge, je m’exprime autrement. Ça suscite une certaine curiosité. On peut dire que je sais perpétuellement me repositionner de manière à redevenir intéressant.

photo : Bruno Lévy
photo : Bruno Lévy

Vous avez été précurseur de l’utilisation des médias ?

On cite toujours Nicolas Sarkozy en « exemple », mais en y regardant de plus près, c’est ce que vous faites depuis des années. La comparaison est dangereuse ! Il est vrai que Sarkozy en impose par son incroyable présence. Il se donne à fond, ça surprend, on a l’impression qu’il ne calcule rien, alors que c’est tout le contraire. Il a un mépris total pour les médias, et pas seulement pour eux d’ailleurs. Or, les journalistes sont souvent très masos : plus on leur marche dessus, plus ils aiment. Moi, par contre, je ne méprise pas les journalistes, je les aime bien. Et je ne viens pas pour leur fourguer mon message. Ils font partie de l’espace, de l’explication, du déchiffrage politique.

Il ne vous séduit en rien ?

Le personnage, quelque part, me fascine. Il y a quelques semaines, devant les présidents de groupes du Parlement européen, il a expliqué la Géorgie, la Russie, les négociations. C’était une incroyable pièce de théâtre ! Si j’avais ouvert mon portable pour enregistrer sa prestation, je serais millionnaire ! Toutes les télés du monde l’auraient passée en boucle. C’est Luchini en politique, assez phénoménal. Après son numéro, il enchaîne et me dit : « Tu sais, Daniel, dans ce que prétendent les médias, il y a une chose qui est vraie, je fais tout. » Clac, comme ça !

Que lui répondez-vous ?

« Ça se voit, et c’est pour ça que ça ne marche pas. »

Il trouve que vous avez pris du ventre et pas lui : il vous a vraiment dit ça ?

Jamais. D’après Le Canard, il prétend que je suis le plus embourgeoisé. C’est quand même invraisemblable ! C’est lui qui va passer ses vacances dans la villa de Carla Bruni...

« Sarkozy veut séduire tout le monde, même ceux qu’il hait. »

Vous êtes jaloux car vous n’avez pas épousé Carla Bruni ?

Non, elle n’est pas mon genre. Même si j’ai bien aimé son premier disque. Honnêtement, je ne suis pas du tout envieux. Notre similitude, c’est la présence physique, un certain don oratoire. Et la tentative de séduction. Sauf que la mienne vise les gens que j’aime bien. Lui veut séduire tout le monde, même ceux qu’il hait. Lorsque je lui rentre dedans à Strasbourg, à propos de la Chine, il me téléphone le lendemain, en me disant : « Tu dois comprendre, c’est le même combat, on va défendre la liste des dissidents, je te rappellerai avant mon départ pour faire le point. » Il m’appelle la veille de son voyage pour m’expliquer ce qu’il va faire, et à son retour pour me rendre compte de ses discussions. Il ne supporte pas...

...Qu’on ne l’aime pas ?

Pas seulement. Strasbourg, c’était formidable. Quand j’ai pris la parole, Bernard Kouchner, que je connais depuis longtemps, chuchote à Sarko : « Fais gaffe, il a l’émotion pour lui, ça va passer comme ça à la télé. » Sarko se dit que, s’il me rentre dedans, il est foutu. Il n’a pas supporté que l’émotion change de camp. Lui qui était sur le registre : « Moi je vais changer la politique, les droits de l’homme... » Tout d’un coup, il devenait le Giscard-Mitterrand-Helmut Schmidt traditionnel de la real politik que personne ne veut plus entendre, et que personne ne supporte. C’est cette image-là qu’il voulait gommer en étant gentil avec moi.

Ce fonctionnement avec les médias est identique en France et en Allemagne ?

En Allemagne, on attend une presse un peu moins excitée, moins centralisée aussi puisqu’il n’y a pas l’équivalent, là-bas, de la presse parisienne. Mais en France comme outre-Rhin, c’est le parler vrai qui plaît aux médias. Pas celui qui est tactique, right or wrong, mais celui qui dit les choses telles qu’il les pense. Vous avez une attitude différente face à un journaliste allemand et à un français ? Non, je suis confronté au même type de presse, et donc, j’ai le même genre de relation.

Les journalistes aussi sont les mêmes ?

Au bout du compte, ce sont en effet les mêmes. La différence est ailleurs. Je suis très connu en Allemagne, mais j’ai davantage marqué l’histoire en France. Quand je me balade avec ma femme à Paris, elle est toujours fascinée - parfois énervée aussi - parce que des gens, souvent des femmes, m’abordent en disant : « Ah ! vraiment, tu m’as sauvé la vie ! » Des trucs à la fois justes et délirants. Les médias sont conscients du fait que, grâce à mon appartenance à cette histoire, et à cette capacité à résister aux rides politiques, je continue d’exercer une certaine fascination. Elle est moins grande en Allemagne.

photo : Bruno Lévy
photo : Bruno Lévy

En quarante ans, avez-vous constaté une évolution des journalistes eux-mêmes ?

Beaucoup appartiennent à la génération des années 1960, la mienne. Nous avons vécu les mêmes choses. La jeune génération, elle, a envie de les dépoussiérer. Ceux-là ont tendance à trouver que l’on m’a assez vu. Pourtant, ils ressortent souvent différents d’une discussion avec moi. Ils comparent. Se disent : « Hier, on a passé une heure avec un jeune politique de 35 ans et on s’est ennuyés... » Ils sont toujours surpris par le fait qu’on puisse être vieux physiquement et jeune dans la tête. Ils sont surpris par mon côté direct et, pour le coup, assez rare en politique.

Cette sincérité vous a joué des tours ?

Oui.

Vous l’avez parfois regrettée ?

Je n’ai pas de regrets parce que je ne peux pas agir autrement. Mais j’ai quand même eu une expérience traumatisante, juste après l’affaire Joschka Fischer [1]. En 1975, j’avais sorti « Le Grand Bazar [2] », dans lequel figurait un passage provocateur sur l’éducation sexuelle des enfants. Vu aujourd’hui, c’est complètement incompréhensible.

À l’époque, toute la presse avait parlé du livre sans même évoquer ce passage. Ça n’avait choqué personne ! Bettina Röhl, la fille de Ulrike Meinhof [3], en Allemagne, est tombée, vingt-cinq ans plus tard, sur les bonnes feuilles du livre que mon éditeur, à l’époque, avait vendues à un magazine friand de femmes dénudées. Elle a proposé le « scoop » au Spiegel et au Bild. Ils m’ont interrogé et en ont conclu qu’il n’y avait pas de quoi fouetter un chat : « C’était l’époque, et d’ailleurs, c’est illisible aujourd’hui. » Et puis l’histoire s’est envolée en Angleterre, et de là, est arrivée sur le bureau de Jacqueline Rémy à L’Express. Elle m’appelle, souhaite me voir. J’étais en campagne électorale pour soutenir les Verts à Grenoble. Elle vient jusqu’à mon hôtel. Elle est même montée dans ma chambre parce qu’il n’y avait pas de place au salon. Je lui explique le contexte. Je prends soin également de lui préciser que les parents des enfants de l’époque ont rédigé un texte pour dire que cette histoire était complètement folle - vous vous doutez que nous en avions discuté. Bref, elle avait tous les éléments en main, mais elle en a quand même fait tout un plat. Ceci dit, le pire a été le 20 heures de TF1, programmé depuis longtemps puisque je soutenais les Verts pour la campagne municipale. La première question de Jean-Claude Narcy a été : « Êtes-vous un pédophile ? » Pas mal, non ? J’aurais peut-être dû écouter mon entourage puisque tout le monde m’avait déconseillé de m’y rendre.

Mais vous y êtes allé quand même...

C’était sur la place publique. J’avoue que j’ai pris un coup dans l’estomac.

Comment avez-vous réagi ?

Je lui ai évidemment répondu que je n’étais pas pédophile ! Pour la première fois, j’ai senti que cette journaliste, Rémy, et lui, Narcy, alors qu’ils avaient tous les éléments en leur possession, voulaient me détruire. C’est une des rares fois où j’ai été confronté à l’instinct de destruction des médias. L’Express était, à l’époque, sur un terrain très souverainiste, en pleine guerre avec Le Monde, et cassait du pro-européen. La polémique a rebondi en Angleterre. Une journaliste de l’Independent, à qui je n’ai jamais parlé, a fait un article extraordinaire : « Vous voulez des textes des années 70 ? » demandait-elle dans son papier. Et elle a sorti des écrits féministes des années 1960, des trucs sur la sexualité, ce qu’il fallait faire avec les enfants... Ce que j’avais écrit relevait, si j’ose dire, de l’enfantillage !

Comment l’avez-vous vécu ?

Très mal. J’étais au bord de la rupture. Et puis, à Francfort, des parents et leurs enfants ont publié une tribune de soutien. Ce qui est extraordinaire, c’est que je n’ai pas eu le temps de souffler que c’était déjà dégonflé. Sur le moment, l’affaire a pris une ampleur incroyable, Libé a sorti son numéro spécial où ils balayaient devant leur porte, mais huit jours après, c’était fini.

Ça n’a pas altéré la confiance que vous accordez aux journalistes ?

Ils ont été deux à m’attaquer. Tous les autres m’ont défendu. Je me souviens de Bernard Pivot, qui avait écrit dans le Journal du Dimanche sur le thème « Vous êtes complètement cinglés, n’oubliez pas que c’étaient les années 70 ! » Et de Sollers aussi, qui m’avait rassuré en disant : « Tu sais Dany, quand il n’y a rien, il n’y a rien, et quand il y a rien, ça s’arrête. » J’ai appris que si certains journalistes veulent te rentrer dedans, la majorité réagit autrement. Reste que si Mme Rémy me demandait une interview...

Vous refuseriez ?

Je ne crois pas. Ce serait complètement con : même si, théoriquement, je me dis qu’il faut être prudent, je n’y arrive pas.

Familialement parlant, ce n’est pas la seule mauvaise expérience ? Votre frère...

Tout le monde connaît les relations intenses qui nous lient mon frère et moi. Lorsque Gaby s’est lancé dans ce livre [4], il m’en a parlé. Dès le début, je lui ai dit qu’il était cinglé. Mais lui était dans son trip, assez intéressant, qui consistait à dire : « Si c’était vrai, si les chambres à gaz n’avaient pas existé et que nous ne soyons pas allés au bout de cette réflexion, que nous ayons refusé cette vérité, tu te rends compte de ce que nous allons payer ? » Lorsqu’il s’est fait attaquer, je lui ai dit : « Gaby, que ceux qui reviennent des camps racontent des histoires, c’est vraisemblable : tout le monde raconte des histoires et ils vivent des choses très difficiles. Mais Faurisson est antisémite et donc son raisonnement, sa façon d’écrire l’histoire partent d’un sentiment antisémite. Tu n’y arriveras pas ! » Il confondait véracité et liberté d’expression.

photo : Bruno Lévy
photo : Bruno Lévy

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Je suis contre la loi Gayssot en France, et contre son homologue en Allemagne. Je l’ai dit : « Vous mettez en prison des gens qui nient Auschwitz : c’est malin ! Après, ils font du prosélytisme en prison, ils rassemblent des jeunes immigrés. On leur demande pourquoi ils sont en tôle. “Parce que j’ai dit quelque chose contre les Juifs.” Et c’est reparti... » Sur ce genre de sujets, la loi est une erreur. D’un autre côté, on est confronté à un vrai problème : la blessure. J’ai rencontré des gens qui revenaient des camps et qui ne supportaient pas ce genre de propos. Et pour cause ! Comment trancher ? Je suis attaché à la liberté d’expression.

Pourtant, il faut bien le dire, je ne vais pas mettre trop d’énergie à défendre ces cons de négationnistes. De la loi Gayssot à celle sur le génocide arménien : c’est la même logique. En tant que président de la commission parlementaire mixte, je suis allé parler le premier des Arméniens en Turquie, en 1980. Ça a fait un barouf incroyable, les Turcs sont arrivés avec trois heures de film défendant leur thèse. Une horreur, mais c’était très intéressant. La société doit mettre au banc ces gens-là. Les victimes doivent savoir qu’on est de leur côté, mais les lois votées sur ces sujets créent souvent plus de problèmes qu’elles n’en règlent.

Est-ce que le moralement condamnable doit être juridiquement condamnable ? Évidemment non ! On ne peut pas régler l’histoire par le droit. Mais les choses sont différentes selon qu’il s’agit du racisme verbal - « Sale Juif, sale Arabe » et là, c’est sûrement à la justice de trancher - ou d’un discours intellectuel. Les thèses antisémites de Faurisson relèvent du débat, de la politique. Ça, c’est valable pour la France. En Allemagne, les choses sont différentes. Que faire avec toute cette extrême droite, très active, cette jeunesse nostalgique qui sort des disques à la gloire du nazisme ?

Vous ne savez plus quelle attitude adopter ?

Je suis fondamentalement persuadé qu’il ne sert à rien de les interdire. Mais c’est dur, car ils sont plus qu’énervants !

Défendre le droit d’expression de ces gens-là n’est pas le but de votre vie ?

Sur ce sujet-là, j’ai donné. J’ai signé dans les années 1970 un texte avec un avocat, un copain, pour la libération de Rudolf Hess [5]. Je trouvais qu’au bout de trente ans, il pouvait sortir. Je suis opposé aux peines de prison de plus de trente ans. Pour tout le monde. Le seul argument valable pour s’y opposer est, à mon sens, la question de la récidive. Pour Hess, cela me semblait improbable. Je me suis donc prononcé pour sa libération.

Et les pédophiles ?

Ça dépend. Mais je suis pour leur libération si des mesures d’encadrement nécessaires sont prises pour les empêcher de recommencer.

Vous libéreriez Dutroux au bout de trente ans ?

Pas de but en blanc. Il faudra le libérer si, au bout de trente ans, toute une série de psys attestent d’une évolution de sa personnalité telle qu’elle ne constitue plus un danger pour les autres.

Vous prendriez ce risque ?

J’y suis favorable. Mais je comprends que d’autres ne le souhaitent pas. De toute façon, ce n’est pas moi qui trancherai. C’est un juge qui décidera et j’accepterai son verdict.

Mais ce sont les hommes politiques qui font les lois que le juge applique ! Les politiques élaborent et votent les lois : dans quelles conditions peut-on libérer quelqu’un, et dans quelles autres ne peut-on pas le faire. La justice, elle, doit décider en fonction de ces lois. Au cas par cas.

Et le jour où ça tourne mal, l’homme politique tape sur le juge, pas sur la loi...

Personne ne peut assurer que la loi fonctionne à chaque fois. Par exemple, faut-il légiférer pour obliger les personnes d’un certain âge à repasser leur permis de conduire ? Rappelez-vous le monsieur qui a fauché trois pompiers ! Si on vote une loi, je suis pour. C’est vrai qu’à partir de 60-65 ans, il faudrait régulièrement contrôler nos capacités à conduire. Mais toutes ces lois ensemble ne font qu’encadrer le risque sans l’éliminer. Et tous ceux qui disent « risque zéro » sont des menteurs.

« C’est la dramaturgie nationale qui structure l’opinion publique et les médias. »

Pourquoi l’Europe n’intéresse-t-elle pas les médias ?

Parce que l’espace public est national et que la dimension dramatique, tragique de la politique ne s’exprime qu’à ce niveau. Ségolène ou Sarkozy ? Barack Obama ou McCain ? Cameron ou George Brown ? Merkel ou Schroeder ? C’est la dramaturgie nationale qui structure l’opinion publique et les médias. Une fois à Bruxelles - excepté si vous êtes quelqu’un de connu, mais il n’y en a pas beaucoup -, vous travaillez avec des journalistes très spécialisés, dans un nouvel espace politique qui n’a pas encore son opinion publique parce qu’il ne connaît pas le drame. C’est pour cette raison que l’Europe n’intéresse pas, sauf à dramatiser ses mauvaises décisions, ses scandales, le limogeage du président de la commission, la fièvre aphteuse... Tout d’un coup, l’Europe existe. Mais au quotidien, pour raconter qui va faire quoi ?

Toute tentative d’intéresser les médias à l’Europe est-elle vouée à l’échec ?

Non.

Pourtant, en France, ça y ressemble.

Cela évolue. Aujourd’hui, tout le monde s’interroge sur la façon de répondre à la crise financière : par l’Europe ou de façon nationale ? Que disent les Allemands ? Les Irlandais ? Les Français ? Que dit la Commission ? Si l’on compare l’Europe aujourd’hui et celle d’il y a quinze ans, elle est entrée dans les médias, même s’il lui manque cette dimension «  amour-haine » qui dynamise l’information. Les médias français ont parlé de l’Europe quand Sarkozy est venu à Strasbourg. Tout d’un coup, c’était l’irruption de l’espace public français dans l’espace européen.

Mais lorsque les médias se mettent à être pro-européens, on l’a vu au moment du référendum, est-ce que ça ne devient pas contreproductif ?

L’opinion publique française est hypocrite. Les médias ont été attaqués parce qu’ils étaient quasiment tous favorables au traité constitutionnel. Mais lorsqu’on a constaté la même unanimité contre la guerre en Irak, tout le monde l’a trouvée normale. Le « politiquement correct » contre la guerre ne dérangeait personne ! Quand Glucksmann, Finkielkraut, Goupil et Kouchner se sont prononcés en faveur de la guerre, au lieu de respecter leur opinion, les médias sont devenus hystériques à 95 %.

Que pensez-vous de la théorie du complot dans les médias, de la manipulation ?

Cette critique des médias vient beaucoup de l’extrême gauche, de gens qui sont plutôt proches de vous. Il existe des interventions politiques de propriétaires de médias : on ne peut les nier. Dassault, l’affaire Genestar, plusieurs cas démontrent que le pouvoir ou une force politique peuvent intervenir. Mais c’est l’exception qui confirme la règle. La manipulation des médias relève du fantasme. Les journalistes font leur boulot, racontent des histoires. Les gens d’une certaine sensibilité politique se retrouvent au Figaro, les autres à Libé, au Monde, ou encore, dans la presse régionale. Ce qui est intéressant, c’est de s’apercevoir qu’aujourd’hui, de nombreux journalistes sont transversaux. Ils pourraient passer sans heurt d’un média à un autre...

photo : Bruno Lévy
photo : Bruno Lévy

« La concurrence économique incite les journalistes au manque de curiosité. On a accès à ce qui est facile, pas aux choses moins évidentes. »

Vous pensez qu’on nous cache des choses ?

Rien du tout. Mais la concurrence économique incite les journalistes au manque de curiosité. On a accès à ce qui est facile, pas aux choses moins évidentes... Un exemple : les journalistes demandent régulièrement ce qui différencie les Verts. Je leur ai raconté notre université d’été européenne à Francfort-sur-l’Oder. Il y avait 800 personnes, de 35 pays, moyenne d’âge 25 ans, à l’ancienne frontière Allemagne-Pologne. Des débats, avec des intellectuels ukrainiens, roumains, turcs. On a discuté de leur vision de l’Europe. C’était intéressant, émouvant. À côté des blocs de béton, on passait, à vélo, de l’Allemagne à la Pologne sans qu’il n’y ait plus aucun contrôle douanier. Un grand moment et pas un journaliste présent ! Francfort-sur-l’Oder est à une heure de Berlin par le train.

Absence de curiosité ou pression pour ne pas traiter le sujet ?

Absence de curiosité conjuguée à des contraintes budgétaires. Accorder le temps et les moyens nécessaires à un journaliste de faire un reportage dans la France profonde, dans l’Europe profonde ou en Afrique, devient très rare. C’est cela qu’il faut dénoncer. Et rendre la possibilité au journaliste d’être curieux, de pouvoir écrire ce qu’il a vu, ce qu’il a senti, ce qu’il a entendu, c’est-à-dire transmettre son savoir à ses lecteurs ou à ses auditeurs.

Prenons le show de Ségolène Royal et ce qu’en a dit la presse : tout le monde a parlé de sa nouvelle coupe de cheveux, de son jean frangé, de sa tunique bleue mais pas de ce qu’elle a dit...

Elle s’est retrouvée confrontée à une terrible ambiguïté : la mise en scène de sa beauté pouvait passer pour une idée géniale, mais après cela, parler politique n’est pas si simple. Ce qui est dommage, c’est que les journalistes n’aient pas expliqué pourquoi le spectacle avait pris le pas sur son discours.

À qui incombe la faute : aux médias ou à elle-même ?

Ce que je vais dire contredit un peu ce que je développais à propos de Francfort-sur-l’Oder. Il faut être prudent. En politique, lorsque le message ne passe pas dans les médias, c’est de notre faute, pas celle des journalistes. Il faut savoir entraîner, être dans l’action, mais en faisant le choix de cette mise en scène, Ségolène prenait le risque que le fond de son discours passe à l’as. J’en discutais avec Jérôme Savary qui me disait avec raison : « Elle parle à des gens que les politiques n’atteignent pas. » Elle est compliquée. Dans le monde politique traditionnel, elle irrite. Mais ça lui donne la possibilité de toucher des couches de population imperméables à la politique traditionnelle.

On peut dire la même chose de Besancenot ou d’Arlette Laguiller ?

Dans une certaine mesure. Besancenot a sa propre valeur, le syndicaliste idéal. Il a un positionnement apolitique - il sera furieux de lire cela - propre à séduire les gens qui disent : « Je veux 300 euros de plus, je suis contre la privatisation de La Poste, etc. » Mais impossible de savoir quelle est la société qu’il préconise. Il joue son rôle, et dans son rôle, il capte des voix. C’est pour cela qu’il a un certain succès. Même chose pour Ségolène. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi, malgré toutes ses capacités, elle n’arrive pas à engranger une certaine cohérence dans son discours. Elle parle d’ordre juste - à la rigueur c’est un concept que je veux bien discuter -, mais ça veut dire quoi ? Elle mélange des ingrédients qui se défendent, mais ça va, ça vient, ça passe et on ne sait plus où elle en est.

Seriez-vous tenté par la création d’un journal ?

Non.

Vous avez souvent des propositions pour animer des émissions de télé : c’est un peu le même univers ?

Si j’arrêtais la politique, j’aimerais beaucoup m’occuper d’un magazine sportif. Chaque enfant a droit à ses jouets, les grands aussi. Et puis, j’ai animé pendant neuf ans une émission de littérature et ça m’a plu. Un magazine culturel où il y aurait de la politique, cela me tenterait. Je suis plus attiré par la télévision que par la presse écrite.

Pourquoi ?

Parce que la télé correspond à mon rapport direct avec les gens. Et que la presse écrite passe plutôt par la beauté de l’écriture, qui n’est pas mon premier talent...

Vous êtes attiré par la vie des médias ? Par exemple, le match PPDA-Laurence Ferrari vous intéresse ?

Je regarde de près tout ce qui est lié aux petites histoires. Que ce soit dans les médias, les « qui quitte qui ». J’adore les potins : ils sont absolument nécessaires à la vie. Ce qui se passe dans mon bureau, les relations de mes collaboratrices, ce qui se passe au Parlement : je suis au courant de tout ! Je suis la concierge du Parlement. Donc j’adore PPDA-Ferrari, tout ça. Qui sera directeur de quel journal ? Christine Ockrent sera-t-elle nommée par Bernard ? Cela m’amuse beaucoup.

photo : Bruno Lévy
photo : Bruno Lévy

« J’adore les potins : ils sont absolument nécessaires à la vie. Je suis la concierge du Parlement. »

Vous feuilletez Paris Match aussi bien que Le Monde ?

Absolument. Je suis pipelette et donc, je regarde tout ! Il sied aux politiques de mépriser une partie de la presse qu’ils feuillettent en secret. J’ai commencé à apprendre à lire en lisant L’Équipe. C’était à l’époque de France-Soir, quand il n’y avait pas encore la télé. France-Soir sortait cinq éditions pendant le Tour de France. À chacune, des cases montraient le positionnement du peloton. J’adorais !

Que lisez-vous avec plaisir, en dehors de vos obligations d’homme politique ?

L’Équipe, Rolling Stone, Les Inrockuptibles, tous ces magazines qui sont un mélange de politique et de culturel. Je lis avec plaisir The New Yorker, pour ses longs articles. Et puis, cette nouvelle revue de livres qui ressemble à la New York Revue of Books, sur la littérature en France. Bref, des journaux où on laisse la place aux longs reportages...

Vos amis les Verts se font souvent étriller par la presse. C’est injuste ?

Ils ont une approche, un look, une manière d’être qui fatiguent les journalistes...

Peut-être pas que les journalistes ?

C’est vrai, les électeurs aussi. Néanmoins, il faut rappeler qu’il y a quinze ou vingt ans, ils étaient les seuls à dire certaines choses et qu’ils avaient raison. Alors certes, ils sont parfois un peu radoteurs, mais ces milieux-là ont quand même été les premiers à sonner l’alarme sur la dégradation climatique et le sous-développement.

Vous disiez que lorsqu’un politique n’est pas bien compris des médias, c’est de sa faute.

Bien sûr. Mais que la responsabilité leur revienne n’empêche pas qu’ils aient dit des choses justes. Et dire des choses autrement, c’est investir la place que l’écologie politique aurait toujours dû avoir. Les Verts ne sont pas très glamour ; ils ne font pas rêver tous les matins. Oui, mais on sait surprendre : Eva Joly.

Sauf qu’Eva Joly n’est pas vraiment verte...

Si. Avec elle, on arrive à démontrer que l’écologie ne se limite pas aux discours stéréotypés... Quand Nicolas Hulot parle de l’écologie, tout le monde écoute. C’est un passeur extraordinaire. J’ai dîné avec lui il y a quelques semaines et j’ai découvert chez lui une capacité, un métier incroyable à rendre compte simplement de choses très compliquées. Il arrive à décrire la complexité. Pour être honnête, le problème des Verts et de l’écologie politique, c’est d’arriver à faire comprendre qu’en votant pour eux, tout sera plus compliqué.

En effet, ce n’est pas un message très médiatique...

Mais c’est un message qui interpelle. On n’arrivera pas à sauver la planète si on ne s’y met pas tous ensemble, si on ne consomme pas moins d’énergie.

Êtes-vous sûr que les médias peuvent entendre et répercuter ce message ?

Bien sûr ! Quand j’ai mené la campagne, on a fait 10 %. Cela prouve que notre discours est passé. Alors que mon message était loin d’être simple : les Verts sont fondamentalement pacifistes, tandis que moi, j’étais favorable à l’intervention militaire au Kosovo. J’ai fait toute ma campagne en expliquant ces contradictions, les raisons de ma position, et les gens ont compris. Le handicap des Verts, c’est qu’ils n’osent pas aller au bout, ils manquent de sincérité. Pourquoi n’aurait-on pas le droit de dire : « Sur ce point, je n’ai pas de réponse. On est en présence d’une contradiction qu’on ne peut pas régler en un clin d’œil. » Tout d’un coup, les gens écoutent. On entre véritablement dans le débat politique qui répond aux attentes et aux difficultés des gens. Bien plus que les simplistes : « Il faut faire ça, il n’y a qu’à... »

Si la presse sportive a tant de succès, c’est parce qu’elle aime les choses élémentaires, binaires. Un gagnant contre un perdant. La subtilité de votre message peut-elle passer dans les médias ?

Absolument. Parce que même en foot, ce que vous dites n’est pas vrai. Le cas Domenech est loin d’être simple. Pas facile non plus d’expliquer, quand on le décrit, le match nul du Bayern contre Lyon, qui a gagné ou qui a perdu. Même en sport, il y a des choses à explorer derrière le sport fric, la fascination qu’il exerce et ce que ça veut dire pour les jeunes. Aujourd’hui, il faut réapprendre à simplifier la complexité sans l’éliminer.

Qu’avez-vous pensé de la demande en mariage en direct de Domenech ?

Complètement ridicule. C’est un type extrêmement perturbé, qui évolue dans un milieu complètement fou. Il a perdu les pédales et fait n’importe quoi. J’ai été un peu sonné par les déclarations de Grégory Coupet qui parle de son fonctionnement interne comme d’une dictature.

Et que pensez-vous d’Estelle Denis, sa femme, qui présentait « 100 % foot » sur M6 ?

Un mélange des genres... Je n’ai pas trouvé très malin d’avoir une émission pendant l’Euro qui parlait tous les soirs de son mec. Elle aurait dû dire : « C’est impossible, je ne le fais pas. »

Un homme politique doit s’interdire de tomber amoureux d’une journaliste ?

Ce serait un interdit idiot. Mais que la journaliste soit en charge de la campagne de son mari est complètement dingue ! Et intenable !

1. Joschka Fischer, alors ministre des Affaires étrangères et ami de Daniel Cohn-Bendit, a été attaqué sur son passé de « militant » gauchiste. 2. « Le Grand Bazar », aux éditions Belfond, 1975. 3. Bettina Röhl, fille de la terroriste allemande Ulrike Meinhof, était partie en campagne contre la « génération 68 » allemande. 4. « Intolérable intolérance », aux éditions de la Différence, 1981. 5. Rudolf Hess est une personnalité majeure du IIIe Reich. Il était le représentant officiel de Hitler auprès du parti nazi. Il a été condamné à l’emprisonnement à perpétuité lors du procès de Nuremberg (1945-1946). En 1987, après quarante-six ans de captivité, il a été retrouvé mort pendu dans la prison de Spandau.

Notes

[1] Joschka Fischer, alors ministre des Affaires étrangères et ami de Daniel Cohn-Bendit, a été attaqué sur son passé de « militant » gauchiste.

[2] « Le Grand Bazar », aux éditions Belfond, 1975.

[3] Bettina Röhl, fille de la terroriste allemande Ulrike Meinhof, était partie en campagne contre la « généra- tion 68 » allemande.

[4] « Intolérable intolérance », aux éditions de la Différence, 1981.

[5] Rudolf Hess est une personnalité majeure du IIIe Reich. Il était le représentant officiel de Hitler auprès du parti nazi. Il a été condamné à l’emprisonnement à perpétuité lors du procès de Nuremberg (1945-1946). En 1987, après quarante-six ans de captivité, il a été retrouvé mort pendu dans la prison de Spandau.


 
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