L’affaire « Newsweek - Coran de Guantanamo » constitue l’épisode le plus alarmant, à ce jour, de la triste histoire de la presse américaine après le 11 septembre. Et l’on peut, malheureusement, en blâmer l’hebdomadaire autant que le gouvernement Bush.
Les faits. Newsweek publie le 1er mai dernier une brève selon laquelle le Pentagone est sur le point de reconnaître l’existence de mauvais traitements à la prison de Guantanamo, et en particulier de cas où des gardiens auraient jeté le Coran aux toilettes sous les yeux de détenus musulmans afin de les déstabiliser. L’information est attribuée à un haut fonctionnaire anonyme. Les accusations de profanation du livre saint de l’islam dans les prisons américaines ne sont pas nouvelles. Des prisonniers musulmans libérés les ont fréquemment portées une fois rentrés dans leur pays. Ce qui est sans précédent, par contre, est la sorte de confirmation officielle que leur apporte l’article de Newsweek.
Quelques jours plus tard, des manifestations antiaméricaines éclatent au Pakistan, en Indonésie, et surtout en Afghanistan où la répression policière fait dix-sept morts. Selon un réflexe vieux comme le monde, le gouvernement américain désigne le coupable. C’est Newsweek, l’informateur, et non pas le traitement d’exception réservé par les Etats-Unis à ceux qui touchent de près ou de loin aux attentats du 11 septembre 2001 ou à la rébellion en Irak. On assiste alors à Washington à un festival d’hypocrisie, de faux-fuyants et de demi-vérités opposant l’hebdomadaire au gouvernement Bush. Unis dans l’indignation, la Maison Blanche, le Pentagone et le Département d’État dénoncent la « fausse information » et exigent que Newsweek se rétracte. Fox News, la chaîne de télévision patriotique, et des milliers de « bloggers » néoconservateurs viennent à la rescousse en accusant Newsweek de trahison. Dans le climat d’intolérance manichéenne entretenu depuis plus de trois ans par le président Bush, l’hebdomadaire ne résiste pas longtemps à de telles pressions. Il reconnaît une « erreur » et se rétracte le 16 mai.
Mais à y regarder de plus près, on constate que cette épreuve de force ne porte pas sur le cœur de l’affaire : à savoir, y a-t-il eu on non profanation du Coran ? Les porte-parole du gouvernement affirment seulement qu’il n’y a pas de preuves de telles profanations, sans démentir sur le fond. Quant à l’hebdomadaire, il explique être seulement revenu sur l’information selon laquelle une source officielle a reconnu l’existence d’un rapport mentionnant des profanations du Coran, et non pas sur l’existence de ces profanations elles-mêmes. Mais le gouvernement a gagné. Pour l’opinion publique, Newsweek s’est rétracté, un point c’est tout. Ce qui permet à la Maison Blanche d’imputer à l’hebdomadaire fautif la responsabilité de réparer les dégâts en répandant dans le monde la vérité sur l’attitude bienveillante des Etats-Unis envers l’islam. Autrement dit, le pécheur doit devenir propagandiste pour se faire pardonner.
Attendez, ce n’est pas fini ! Dix jours après la rétractation de Newsweek, l’Union américaine pour les libertés civiques (ACLU) rend public sur son site Internet un rapport du FBI : 106 comptes rendus d’interrogatoires de prisonniers de Guantanamo dont elle a obtenu communication en invoquant la loi sur la liberté d’accès à l’information administrative. Et que lit-on ? Que quatorze prisonniers musulmans se sont plaints de profanation du Coran et qu’au moins l’un d’entre eux a affirmé avoir vu un gardien jeter un Coran dans les toilettes. Cela ne veut évidemment pas dire que ce soit vrai. Mais cela prouve au moins que le gouvernement n’ignorait pas l’existence de plaintes de profanations du Coran, et que Newsweek n’avait aucune raison de céder sur ce point.
On se souvient que le Washington Post, auquel appartient Newsweek, a maintenu, impavide, les révélations qui ont eu raison de Richard Nixon et de ses tentatives d’intimidation. C’était il y a trente ans...

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