« Le Gascon rouge » : le titre de l’un de ses romans semble être fait pour l’auteur lui-même. Couleur d’un drapeau qu’il a longtemps brandi et qu’il se refuse à fouler aux pieds. Allure cavalière et verbe frotté d’ail qui évoquent d’Artagnan, toujours prêt à en découdre. Penchant notable pour la flamboyance. Enfin, le livre qu’il vient de publier s’appelle « L’armoire rouge ». Il s’agit d’un petit meuble hérité du grand-père ébéniste, dont le possesseur exhume ses souvenirs dans le désordre qu’est toute vie. L’éditeur précise : « Mémoire - et non mémoires - d’un journaliste, du communisme à la météo. » Ce coq-à-l’âne ne suppose pas que le PC (pécé pour les intimes) ait jamais fait la pluie et le beau temps sous nos climats - encore que... - mais renvoie à une époque où Michel Cardoze était une « icône électroménagère », selon la métaphore dont Raoul Sangla, grand réalisateur, avait, un jour, affublé Christine Ockrent et PPDA.
Les plus de 20 ans n’ont pu oublier ces bulletins météorologiques dadaïstes au cours desquels un grand gaillard à la voix de bronze et aux moustaches en rapière se présentait, revers du veston piqué d’une méga fleur. Il émaillait le rendez-vous de la nation avec ses cumulus, de citations d’auteurs confidentiels, tel l’admirable Ramón Gómez de la Serna, qui avaient de quoi sidérer Dalí et Cantona réunis. Ce n’était pas au temps du service public d’Hervé Bourges, mais juste après, sur la chaîne acquise par les maisons de maçon. Pourtant, la sourcilleuse ménagère aux cinquante balais en redemandait. Brigitte Bardot un peu moins, surtout quand l’olibrius annonçait la température prévue pour la corrida du lendemain ! Près de vingt ans après, Cardoze, dont la moustache a blanchi et qui n’arbore plus de végétation à sa boutonnière, est reconnu et cajolé partout où il va. Nonce Paolini, le nouveau patron de TF1 « en quête de sens », devrait se souvenir des pastilles poétiques jadis collées par un mousquetaire sur les écrans Bouygues...
Aujourd’hui, l’intéressé apprécie en connaisseur ce que fait Louise Bourgoin, en matière de sabotage météorologique sur Canal +. « Elle est la seule qui ait innové et qui surprend. » Cardoze aurait peut-être dû accepter de présenter la météo, comme TF1 le lui avait proposé lors de la première guerre du Golfe, depuis un porte-avions ou au-dessus des puits de pétrole en feu. Avec un chrysanthème ?
Le personnage ne se réduit pas à cette pittoresque et mémorable parenthèse. Sans rien dire d’une quinzaine d’ouvrages, Cardoze a tâté de tous les genres journalistiques, au gré des circonstances qui, comme chacun sait, s’atténuent rarement, de ses convictions, du hasard et des rencontres. Presse écrite à L’Humanité, sa plus durable collaboration - n’y voyez pas malice -, mais aussi beaucoup de radio. Il fut l’une des « voix » (dans le registre Paoli, Artur ou Levaï) de France Inter (remarquable « Tabous »), d’Europe 1, RTL (forte plutôt que « grosse tête ») et RMC, où « Sud » connut un succès de neuf ans auquel lui-même mit un terme. Le microphage se dit toujours épris de ce média chaud. « On y joue sur la voix, ses vibrations, ses silences. On est là, seul ou presque, à s’entendre parler en sachant qu’on est ainsi reçu dans l’intimité de quelqu’un. C’est excellent pour le narcissisme et autrement érotique que les autres médias. J’aime mieux être identifié par ma voix que par mes moustaches ! »
Il n’empêche, l’étiquette professionnelle mentionne d’un côté « météo », de l’autre « coco ». Au point que la première activité, imaginée par Michèle Cotta « pour le sauver » d’une possible charrette (« Ne m’insulte pas, je vais faire de toi une star »), éclipse des pépites télévisuelles comme « Extérieur Nuit » et « Performances » (TF1) plus audacieuses que ce que l’on voit aujourd’hui sur France Télévisions et même sur Arte. Au point que la seconde, la rouge, lui colle encore à la peau.
Tout commence dans les années soixante du siècle dernier. Membre des jeunesses communistes, militant actif gravissant les échelons de la fédération girondine - jusqu’à être plus tard présenté par le Parti contre Jacques Chaban-Delmas -, le jeune Bordelais connaît d’abord la petite fierté d’être le correspondant local de L’Huma, puis l’insigne faveur d’être appelé au siège du « journal de Jaurès » à Paris. Ce dernier ne recrutant pas dans les écoles de journalisme, l’impétrant est expédié à l’école centrale du Parti, sise à Choisy-le-Roi, pour une formation de quatre mois, dans la folie bourgeoise où les Thorez (autrement dit, la Sainte Famille) avaient résidé. Ayant reçu l’onction du comité central, l’ambitieux provincial installe « l’épouse patiente de ces temps-là » et leurs enfants dans une HLM de Fontenay-sous-Bois qu’ils habitèrent dix ans.
« L’étiquette professionnelle mentionne d’un côté "météo", de l’autre "coco". »
C’est assez pour connaître un journal, ses acteurs et leurs usages ; assez pour se poser quelques questions existentielles propres aux années 1970. Par exemple, comment peut-on être à la fois journaliste et appointé par un parti politique ? Que devient la liberté d’expression soumise à un pareil contrat ? Comment admirer un Jacques Duclos alors qu’il a tenté de négocier avec l’occupant la reparution de L’Huma pendant la guerre ? Comment concilier la persécution nazie vécue à Bordeaux par Georges-Isaac et Edmond-Moïse Cardoze, respectivement grand-père et père de Michel, avec le modèle soviétique plus qu’ambigu - le mot est faible - sur la « question juive » ?
« J’ai adhéré au communisme à 17-18 ans au nom de ce que ma génération appelait encore la “Grande Idée” et qui se proposait de changer le monde pour le rendre meilleur. Quoi de plus exaltant ? C’était de l’ordre de la croyance et sans doute suis-je croyant de nature. Nous n’avions que le mot réel à la bouche alors que nous vivions dans une idéalisation permanente. Ça me paraît toujours préférable au cynisme, même si celui-ci peut être la sauvegarde du jugement. Hélas ! qui dit croyant dit crédule : je l’étais. Ainsi pour Duclos et sa négociation, je croyais l’ignorer alors que je me suis peu à peu rendu compte que je savais (grâce à un bouquin de Claude Angeli, me semble-t-il) mais que j’avais refoulé cette infamie. Sur l’antisémitisme, même phénomène sans doute et je faisais d’autant plus facilement la sourde oreille que l’importance de mes origines ne m’était pas encore apparue... Quant à être rémunéré par le Parti, c’était dans la lignée du révolutionnaire professionnel et je considérais comme un honneur de toucher le même salaire qu’un ouvrier métallurgiste. Même si existaient à côté quelques “avantages sociaux”, lesquels, pour un troupier comme moi, n’allaient pas jusqu’aux vacances dans une villa au bord de la mer Noire, privilège réservé aux dignitaires du journal. Et puis mon vœu le plus cher était d’écrire : que pouvait-il y avoir de mieux que d’accéder au club de ceux qui se reconnaissent par le style ? Oui, je vivais dans une espèce de clivage schizophrénique. D’un côté, le Parti qui incarnait le devoir, il n’était donc pas question d’avoir raison contre le Parti. De l’autre, l’écriture comme récompense voire comme pansement. »
L’écriture, soit. Mais comment un jeune homme féru de littérature pouvait-il se satisfaire du jargon de L’Huma, incantatoire et prudhommesque : toutes ces mises en perspective, ces masses laborieuses, ces forces d’exemple et autre bilan globalement positif ? « Je ne m’en satisfaisais pas. Du reste, je n’ai jamais été très fan des éditorialistes politiques du journal. Je leur préférais les bonnes plumes, les billettistes, ceux qui étaient imprimés en italiques ou en gras : André Wurmser, Nelly Feln, Georges Bouvard, Louis Luc ou Michea au sport. Pour moi, la Grande Idée était indissociable de mes émotions littéraires. Marchais et son gang régnant, j’ai d’ailleurs trouvé une solution de repli en m’occupant de la page culturelle. Puis je suis parti. »
Michel Cardoze « quitte la presse communiste » au cours de l’hiver 1979-1980. Les chars soviétiques entrent à Kaboul et les « rénovateurs » auxquels il croyait sont dévorés tout crus pas l’ogre Marchais. Il se jure de ne pas « cracher dans la soupe ». C’est pourtant ce qu’on attend plus ou moins du « journaliste coco » capable d’avoir traité Chirac de menteur sur un plateau : la valeur ajoutée du renégat, le souffre du défroqué, les secrets du transfuge de l’Est... Les propositions n’ont donc pas manqué jusqu’à ce que le « jeune chanoine rouge des années 1960 tombe dans le pot à confiture de la consommation et de la société du spectacle » sur fond de brumes matinales se dissipant peu à peu...
« J’ai d’abord ressenti ça comme une offense à la perception que j’avais de moi-même et de mon métier. Rétrograder de la Grande Idée à l’emploi de saltimbanque ! Puis j’ai pris du plaisir à déjouer le propos initial, à le subvertir. Et ça marchait du feu de Dieu, de sorte que Mougeotte a mis du temps à se débarrasser de moi. Enfin, soyons honnêtes, une exposition maximale au pic de l’audience, c’est jouissif. »
Semblable parcours ménage des rencontres tous azimuts. Une « source proche de l’intéressé », dirait l’AFP, assure que celui-ci est « aussi fidèle en amitié qu’en inimitié ». Envers ceux qu’il n’aime guère, il peut avoir la dent carnassière, mais il parle avec chaleur de certains anciens de L’Huma, à commencer par Laurent Salini, son « maître paternel », ou de confrères de « l’autre bord », comme Philippe Tesson (décidément adulé par toute la profession), Jean Ferniot, Arlette Chabot, Yves Mourousi, on en passe, peu suspects d’avoir été des taupes du KGB... Aurait-il pu avoir une autre vie ?
Le dramaturge Guy Suire pense que « c’est un comédien né ». D’une certaine manière, Michel Cardoze lui donne aujourd’hui raison en « faisant ses contes » en public, disant Cyrano de Bergerac, Marguerite de Navarre ou Théophile de Viau. Avec un rien de cabotinage, paraît-il, et beaucoup de gourmandise. Montaigne, Gascon issu comme lui de « la vieille nation », tirerait peut-être de cette histoire la morale suivante : « C’est le jouir, non le posséder, qui nous rend heureux. »

Revue Médias















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