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Jacques Alexandre :

Carte de presse n°1

par carte de presse n° 98 756

"A l’avenir, chacun aura son quart d’heure de célébrité", prophétisait Andy Warhol. Jacques Alexandre doit sa - tardive - notoriété au précieux sésame qu’il a en poche depuis 1945 : il est détenteur de la première carte de presse de l’après-guerre.

« Vous vous rendez compte ? Il aura fallu que j’attende quatre-vingt-six ans pour que l’on parle de moi. » Il est vrai que, toute sa vie, Jacques Alexandre a surtout parlé des autres. Dans ses revues de presse matinales sur France Inter, lors de ses directs à l’Assemblée nationale, pendant les congrès du siècle dernier. C’était son métier. S’effacer derrière un micro. Donner la parole. À notre demande, il accepte aujourd’hui d’évoquer son « petit secret ».

Oh ! pas grand-chose. Rien qui puisse relancer l’affaire Markovic. Simplement un carré de carton délivré en décembre 1945. Frappé du chiffre 1. La première carte de presse de la profession. «  Pourquoi moi ? Je n’ai jamais su. L’orthographe de mon nom, peut-être ? A et L, ça vous place de suite sur le haut de la pile. » Il marque un silence. Son regard file sur ses photos de jeunesse. Avant cette rencontre, il a remué les tiroirs de son salon de Bagneux. Certains souvenirs sont remontés. D’autres sont restés dans le secret de sa mémoire. Il doit parfois se toucher le front en disant : « Désolé ».

C’est peut-être mieux ainsi. Après tout, oublier fait partie du métier. Et la période de la Libération reste nimbée de brouillard. Pendant la guerre, la presse n’avait pas fait relâche. Le lecteur était servi. Il y avait du Céline, du Rebatet et du Drieu La Rochelle dans les colonnes de l’occupation. Le quotidien Je suis partout appelait « à séparer les Juifs et ne pas garder les petits », l’hebdomadaire Gringoire proposait d’en « finir avec les métèques », et le journal de l’Action française fustigeait la « mollesse de Vichy ».

Le jeune Jacques Alexandre n’avait participé à rien de tout cela. Un peu de STO à Marseille, le temps de « s’esquinter les mains à creuser des tranchées autour de l’aérodrome ». Comme beaucoup. Et puis le maquis dans le Vercors, avec la compagnie de Jean Vercors. Comme si peu. C’est ce qu’il a expliqué par écrit à la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels, cette honorable institution créée pour « renouveler la corporation », disait-on. Renouveler : le terme élégant pour épurer.

photo : Pierre Payan
photo : Pierre Payan

« Il se rappelle combien de Gaulle gourmandait la direction de Radio France lorsque sa revue de presse ne lui convenait pas. »

Quand il reçoit sa carte, Jacques Alexandre a 24 ans. Il en parle avec des accents de nostalgie : « J’avais écrit au patron de la radio à la manière d’un gamin qui envoie une lettre au Père Noël. Et encore : je n’avais plus tellement l’âge d’y croire. » À la société nationale de radiodiffusion, il devient journaliste parlementaire. Tous les jours ouvrés à l’Assemblée. Il écoute, prend des notes, et téléphone. « Les sujets duraient deux minutes trente. Ah ! Il y avait de l’ambiance, avec les députés communistes. » Sourire : « Ségolène et Sarkozy, vous les avez déjà rencontrés ? Ils ont l’air bizarres. »

La politique l’intrigue encore. Les personnages, surtout. Ceux qui veulent tout contrôler. Il se rappelle combien de Gaulle gourmandait la direction de Radio France lorsque la revue de presse ne lui « convenait pas ». « On me disait : “Le Général n’est pas content de ton boulot.” Et je mettais cette réflexion dans un coin de ma tête. » Il dit que ça ne l’a jamais perturbé dans l’exercice de son métier. Qu’il a même été viré six mois de Radio France en 1968 à cause de son appartenance à Force ouvrière. Que le pouvoir a fini par lui remettre la Légion d’honneur, lors de son départ à la retraite, au début des années 1980. « Je l’ai dédiée à ma patronne. Qui m’avait toujours défendu. »

photo : Pierre Payan
photo : Pierre Payan

Depuis le début de l’année, il retourne de temps en temps dans la salle des Quatre-Colonnes. Pour retrouver des anciens confrères. Et filer déjeuner dans une cantine attenante. Il ne lit plus trop les journaux, « à cause de mes yeux. » Regarde « un peu » la télévision. Répète « c’est fou » quand il évoque le nombre de chaînes sur le câble. Avant de se faire tirer le portrait, il demande au photographe si le cliché ne « le vieillira pas trop. C’est important, vous savez ». « Ne vous inquiétez pas : je la passerai sur Photoshop. » « Photoshop », reprend-il en souriant.


 
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