Revue Médias
A contre-courant

Cartier libre

par Claude Moisy

Le 7/9 de France Inter donne quartier libre à Caroline Cartier pendant trois minutes, quatre jours par semaine. Inattendu. Et même difficile à définir.

Une journaliste de radio dont on n’entend jamais la voix, c’est déjà original. Mais une journaliste dont personne, même pas elle, ne sait dire exactement ce qu’elle fait, cela devient plus compliqué.

Car on trouve absolument de tout dans les trois minutes du « Cartier Libre » de Caroline Cartier, quatre matins par semaine dans le 7/9 de France Inter. Selon les jours, cela ressemble à du reportage, à un collage artistique, à un micro-trottoir revendicatif, à une pochade ironique, à une caricature sonore, à un commentaire sur l’actualité, et même parfois à un éditorial. La demoiselle de 7h55 est imprévisible et mélange délibérément les genres selon son inspiration. Tout comme elle mélange paroles, musique et bruits divers. La seule constante, c’est que les mots qu’on entend ne sont jamais les siens.

Un matin, c’est un gamin de huit ans visitant une exposition avec son école qui affirme tranquillement dessiner mieux que Matisse mais veut bien reconnaître que celui-ci « sait se servir de la couleur ». Un autre jour c’est une femme racontant d’une voix douce à des enfants l’histoire du vilain petit canard entrecoupée de sinistres infos sur les progrès de la grippe aviaire. Ou bien le caquetage triomphant d’une rare poule d’appartement parisien qui vient de voir à la télévision son équipe de football favorite marquer un but. Ou l’hymne à la beauté de la vie et de l’amour chanté par Michel, S.D.F. et poète vivant heureux quelque part en bordure d’un périph de banlieue. Ou les voix entrecroisées de personnalités politiques de tous bords répétant inlassablement les même grands mots creux sur fond de musique appropriée. Ou plus récemment, pour cause d’anniversaires, la conversation imaginaire de deux de nos monstres sacrés disparus, Marguerite Duras et Serge Gainsbourg. L’infinie diversité de la condition humaine, le kaléidoscope des rêves, des déceptions, des ambitions, des colères et des joies des hommes, grands et petits, remplissent ces trois minutes de sons en liberté.

photos : Radio France / Christophe Abramovitz
photos : Radio France / Christophe Abramovitz

En réalité, Caroline Cartier a inventé l’OSNI, un objet sonore non identifié, qu’elle poursuit avec autant de passion qu’un fou d’OVNI à la recherche de la communication intergalactique. Ceux qui n’ont jamais pratiqué le journalisme audiovisuel doivent se dire : « Trois minutes par jour, quatre jours par semaine, c’est pas éreintant ! » Eh bien, qu’ils essaient de suivre le scooter de Caroline lorsqu’elle sillonne les rues de Paris et de ses banlieues pour récolter chaque jour les quelque 90 minutes d’enregistrement qu’elle va écouter, réécouter, couper, remonter, mixer pendant quatre ou cinq heures en studio au gré de sa fantaisie, mais avec un souci constant d’authenticité, pour produire les trois minutes de son indéfinissable objet sonore.

Cette vive jeune femme brune est entrée subrepticement à France Inter il y a une dizaine d’années pour y faire des petits boulots à la pige, puis des reportages type magazine. Non, le journalisme n’était pas sa vocation première. Elle est arrivée à Paris à 17 ans, venant de Montpellier, pour faire des études de maths-physique-chimie d’abord, d’histoire médiévale ensuite, conclues par un D.E.A. Manifestement, elle cherchait sa voie, qui ne s’imposait pas d’elle-même. Est-ce pour la trouver, ou pour se faire des sous, qu’elle jouait du banjo dans la rue, comme une saltimbanque ? En tout cas, elle aimait bien ça, et les rencontres qu’elle y faisait. La pratique du collage sonore a commencé il y a cinq ans sous forme d’un « No Comment » de quatre minutes dans le « Tam-Tam » matinal de Pascale Clark entre 9 et 10 heures. Depuis deux ans c’est devenu « Cartier Libre » avec Stéphane Paoli.

« Pourquoi ne vous entend-on jamais ? » La réponse vient, brève, avec une moue : « Je trouve que ça gâche. » Elle se vante même de ne pas poser beaucoup de questions à ses sujets. «  Je les laisse parler. » Elle est à peine plus loquace pour se défendre de faire, comme les autres reporters audiovisuels, du micro-trottoir sur une question d’actualité. Il ne s’agit pas que les gens lui disent oui ou non, blanc ou noir. « Avec moi, c’est une rencontre. » Le plus difficile dans cet exercice, et ce qui peut prendre du temps, c’est de repérer le bon sujet dans un groupe d’écoliers, de manifestants, de touristes ou de femmes au marché, celui ou celle qui aura des choses surprenantes à dire, et les dira avec le plus d’innocence.

Finalement, ce « Cartier Libre », c’est quoi, comme forme de journalisme ? La réponse est toujours aussi elliptique : « C’est moi, ça me ressemble. » Et où cela va-t-il vous mener ? « Je n’y pense pas. Je le fais pour que ça me plaise. »


 
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