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A contre-courant

Ce tsunami qui cache des désastres

par Claude Moisy

Pourquoi cette surcouverture du raz-de-marée dans l’océan Indien alors que l’Afrique meurt en silence ?

Le 26 décembre 2004, date du tsunami de l’océan Indien, a des chances de rester dans les annales de l’humanité. La disparition ce jour-là de dizaines de milliers de personnes sur des rivages dévastés de l’Asie du Sud et du Sud-Est a immédiatement provoqué un gigantesque élan de compassion qui s’est traduit en quelques semaines par douze milliards de dollars de promesses de dons en faveur des victimes. Cela s’est produit dans une ambiance de compétition généreuse entre donateurs publics et privés de pays riches qui cherchaient ainsi à effacer une partie de l’horreur à laquelle on venait d’assister. Oubliant les multiples discordes et conflits d’un monde instable, beaucoup ont cru pouvoir proclamer que notre prétendu « village global » était enfin devenu réel et solidaire.

Et pourtant, au même moment, de pires désastres, endémiques ceux-là, continuaient à ravager notre planète sans que nous nous en affligions tellement. Sur le milliard d’enfants de pays pauvres qui ne mangent pas à leur faim, des dizaines de milliers étaient morts en très bas âge en ce seul mois de décembre 2004, comme tous les mois passés et à venir. Un million d’enfants des mêmes pays pauvres étaient morts cette année-là, comme toutes les autres années, de la malaria toujours pas éradiquée. Les populations de grands et petits pays d’Asie et d’Afrique restaient plus menacées par le sida que par les tremblements de terre ou les raz-de-marée. Les interminables « petites » guerres du Congo continuaient à ajouter aux considérables destructions et aux quelque trois millions de morts déjà subis. La guerre civile au Soudan continuait elle aussi à ajouter à ses deux millions de morts et à ses hordes de réfugiés démunis.

Mais les agences des Nations unies et les organisations humanitaires non gouvernementales qui luttent contre la faim, la maladie et les horreurs de la guerre, ne parviennent pas à réunir en un an, pour ces misères tenaces, le dixième des promesses de fonds qu’elles ont reçues en quinze jours pour les victimes du tsunami asiatique. Dans l’envolée caritative des fêtes du nouvel an, très peu de médias ont eu le mauvais goût de contester que le raz-de-marée sud-asiatique ait constitué la pire calamité frappant aujourd’hui notre planète. Très peu ont contesté aussi qu’il ait atteint, quoi qu’on ait dit et répété partout, les pays les plus démunis, donc les plus dépendants d’une aide extérieure immédiate et à long terme. Et au bout d’un mois, on commençait à chuchoter que les fonds promis dépassaient les besoins, mais qu’il ne fallait surtout pas le crier sur les toits pour ne pas décourager les bonnes volontés.

Alors, pourquoi ? Pourquoi avons-nous donné plus allègrement à l’Asie du tsunami que nous ne l’avons jamais fait, par exemple, à l’Afrique noire qui connaît encore plus de misères. Comment expliquer une telle disproportion, une telle inégalité, dans la compassion humaine et dans la générosité envers les victimes ?

On est tout de suite tenté de répondre d’un mot. La télévision ! C’est certainement un début de réponse, même si ce n’est qu’un début. La géopolitique, la différence entre les désastres naturels et ceux que les hommes s’infligent eux-mêmes, peut-être aussi les préjugés raciaux, beaucoup d’autres éléments ont joué leur rôle. Mais la télévision est l’acteur qui nous intéresse ici. Grand impresario du spectacle du monde, elle s’attache plus à la nouveauté sensationnelle qu’aux réalités durables, aussi meurtrières soient-elles. Une fois de plus, l’image télévisuelle, immédiate et répétitive, a dominé la couverture médiatique et universelle d’un événement majeur. Et une fois de plus, la spectacularisation intensive d’une calamité lointaine a suscité une telle émotion que chacun, devant son petit écran, s’est irrésistiblement senti obligé de « faire quelque chose » en faveur des pauvres survivants. La vague médiatique magnifiait aux yeux du monde l’effet dévastateur du raz-de-marée.

Ce n’est pas une découverte. Il y a cinquante ans que les premiers médiologues ont prévu que l’avènement de la télévision allait favoriser l’émotion éphémère au détriment de la réflexion dans la représentation du monde. Cela fait cinquante ans qu’il se confirme que la télévision de masse entraîne inéluctablement l’information vers le spectacle superficiel plutôt que vers l’éclairage de la réalité. Il est donc vain, depuis longtemps, de faire semblant de découvrir, à l’occasion d’une nouvelle guerre ou d’un nouveau désastre, que la télévision a sur les hommes l’effet qu’on savait qu’elle aurait. D’autant plus vain que l’effet-télé est désormais amplifié par l’effet-Net, ce foisonnement de sources d’informations et d’images spontanées répercutées par des sites incontrôlables. En mettant en scène le tsunami et ses ravages comme elles l’ont fait, les sociétés de télévision, et surtout celles du monde occidental, ont joué leur rôle naturel de cercle vicieux (ou vertueux, comme on voudra) : provoquer l’émotion populaire, puis se faire l’écho de l’émotion populaire qu’elles ont provoquée.

Cette fois, au moins, les télévisions n’ont pas mérité le reproche qui leur est fait habituellement d’avoir une trop brève capacité d’attention et de passer trop vite d’une couverture massive à une autre. Non. Deux, voire trois semaines après le 26 décembre, beaucoup de journaux télévisés continuaient à « ouvrir » avec les ravages du tsunami et les difficiles progrès des secours, en repassant pour la dixième fois les mêmes images effarantes de déferlantes charriant des débris de vie, et d’amas de corps en décomposition péniblement sortis des champs de ruines. Au point que l’on a commencé ici ou là, dans quelques médias de notre pays comme d’autres pays occidentaux, à entendre poser la question : en avons-nous trop fait ? Généralement pour répondre non, et affirmer que la magnitude exceptionnelle de l’événement justifiait amplement celle de sa couverture.

Cette persistance dans l’emballement avait une explication quasi technique. Le séisme de Sumatra et le raz-de-marée qui l’a suivi ont en effet revêtu, dans l’ordre des grandes catastrophes, un caractère rarissime et paradoxal d’« instantanéité prolongée ». On veut dire par là que si la calamité s’est répandue sur les rivages de l’océan Indien en quelques heures ce dimanche matin-là, l’étendue réelle de son effet meurtrier n’a été connue que très progressivement. Il a fallu un mois pour que les chiffres officiels passent de 40 000 morts à plus de 280 000. Cette progression morbide a naturellement imposé son agenda aux médias.

« Avons-nous été si solidaires et si généreux envers l’Asie du Sud-Est parce que ses plages et ses cocotiers font partie de l’univers rêvé de nos vacances de riches ? »

De plus, la prolongation de l’instantané a été renforcée par une autre considération technique : la lente disponibilité de l’image vidéo. Très peu de télévisions, même asiatiques, ont en effet couvert l’événement en direct. Elles ont dû attendre de mettre la main sur des vidéos d’amateurs, des touristes européens le plus souvent, qui avaient commencé à circuler sur Internet. Les images les plus saisissantes de plages et de petits ports de pêche soudainement envahis par la vague monstrueuse ne sont apparues sur les grandes chaînes qu’au bout de quelques jours.

Mais les télévisions ne sont pas seules coupables d’avoir versé dans l’exagération, piège constant de tous les médias. Même s’il peut paraître choquant de parler d’exagération devant une catastrophe de cette ampleur, il ne faut pas oublier que les mots ont un sens que les médias d’information se doivent de respecter. Combien de fois, après le 26 décembre, a-t-on entendu à la radio ou lu dans un journal des expressions telles que « L’Asie du Sud ravagée ! » ou même « L’Asie dévastée ! » Ces frappants raccourcis avaient peut-être l’excuse de la simplicité. Mais ils abolissaient la modeste dimension des régions affectées par rapport à l’immense étendue de l’Asie du Sud et du Sud-Est, sans parler de l’Asie tout entière. Il s’agit là d’autre chose que d’une mesquine querelle sémantique. Le recours fréquent des médias à l’hyperbole n’est jamais innocent. Une fois de plus, l’injonction médiatique de « faire court et frappant » n’a pas été propice à la mise en perspective.

Il faudrait parler aussi de l’égocentrisme de la commisération médiatique occidentale face aux ravages du tsunami. Il a un nom : Phuket. La Thaïlande, à l’extrémité sud de laquelle se trouve cette petite île balnéaire, a perdu trente fois moins de vies humaines que l’Indonésie. Or, pendant deux ou trois semaines, Phuket et les stations balnéaires avoisinantes ont occupé sur nos écrans autant de place sinon plus que la province indonésienne d’Atjeh beaucoup plus massivement dévastée. Tout simplement parce que la moitié des quelque 5 000 victimes du raz-de-marée en Thaïlande étaient des touristes européens. On a là un autre début de réponse à notre interrogation initiale. Avons-nous été si solidaires et si généreux envers l’Asie du Sud-Est parce que ses plages et ses cocotiers font partie de l’univers rêvé de nos vacances de riches ?

Est-ce l’explication d’un autre dérapage ? Beaucoup de médias, au lendemain du 26 décembre, ont résolument mêlé le militantisme caritatif à leur fonction d’information. C’était le fruit d’une motivation philosophique, plus discutable encore que l’exagération sémantique, mais que très peu de gens ont pourtant discutée. En France par exemple, plusieurs chaînes audiovisuelles publiques et privées ne se sont pas contentées, dans leurs journaux d’information, de sensibiliser les foules en rapportant jour après jour l’étendue du désastre, mais ont fait activement campagne pour que leur public contribue aux fonds d’aide aux victimes. Leur rôle n’était plus de porter à la connaissance du public mais de l’inciter à prendre part à une action humanitaire collective qui leur paraissait aussi naturelle qu’indispensable.

Or, c’est précisément sur l’importance de l’aide internationale au regard de la situation économique des pays concernés, que l’attitude des médias en général, et des télévisions en particulier, a été le plus discutable. Après plusieurs jours de commentaires sans nuances sur « la pire catastrophe du siècle » et sur l’ampleur des aides nécessaires pour en compenser les ravages, il a fallu lire les rubriques économiques des journaux les plus sérieux pour commencer à trouver des analyses moins noires.

Peu de médias ont relevé que, sauf aux petites îles Maldives, les zones côtières dévastées par le raz-de-marée contribuaient peu, dans l’ensemble, au développement d’économies nationales par ailleurs en pleine expansion. La province martyrisée d’Atjeh, à l’extrême nord de l’île de Sumatra, ne concourt à l’exploitation d’aucune des ressources principales (huile de palme, caoutchouc et gaz naturel) de l’Indonésie qui continue de tabler pour 2005 sur un taux de croissance de 5,5 %. Même chose pour l’Inde qui a refusé toute aide étrangère, et pour la Thaïlande, le Sri Lanka et la Malaisie où les activités les plus affectées, le tourisme et la petite pêche côtière, sont relativement marginales dans le produit national et assez faciles à relancer. Dans l’ordre du dénuement, cette Asie-là n’est pas l’Afrique.

Pour aller, sans doute, dans le sens de l’émotion populaire, les gouvernements des pays riches se sont empressés de prendre des mesures de remises de dettes en faveur des pays touchés par le tsunami. Mesures intellectuellement satisfaisantes peut-être, mais financièrement discutables puisque, à l’exception de l’Indonésie qui a d’ailleurs refusé d’en bénéficier pour ne pas perdre son credit rating, tous ces pays sont beaucoup moins endettés, proportionnellement à leur PIB, que ne le sont les Etats-Unis, la France et la moyenne de l’Union européenne. Et aucun d’eux ne risque sérieusement d’être mis en cessation de paiement à cause de la catastrophe.

De telles considérations économiques, abstraites et complexes, ne sont pas de celles que les médias de masse sont portés à intégrer dans leur couverture des drames de la planète. Surtout lorsque les pertes en vies humaines enflent jour après jour jusqu’à des chiffres effroyables, et toujours provisoires. Mais, comme les termes excessifs, l’ignorance des faits économiques entretenue par les médias superficiels fausse les réactions du public. Quelques acteurs humanitaires ont même trouvé déplacé que, devant l’énormité des douleurs humaines, certains « technocrates » sans cœur osent déjà parler de production et de croissance.

Personne n’avait la cruauté de leur faire remarquer que l’argent des collectes ne pouvait redonner la vie à aucune des victimes alors que la résilience des économies des pays affectés constituait certainement leur meilleure chance de réparer les dégâts et de surmonter leur épreuve.


 
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