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Le grand entretien

Ces livres dont les journaux se nourrissent

par Patrice Lestrohan

Les livres prennent la place des journaux où ils sont ensuite recyclés.

J’avais à peine publié, voilà à peu près deux ans, dans mon journal favori un portrait de Marine Le Pen qu’une éditrice, une directrice de collection très exactement, me téléphonait : « Vous pensez que ça peut faire un livre ? » Je fais observer que le sujet est encore un peu mince, politiquement s’entend. « Oui, mais qu’est-ce qu’on peut faire autour de ça ? » Je lance l’idée, la première qui me vient à l’esprit, qu’il y a peut-être quelque chose à tirer - éditorialement - de la famille Le Pen, en la traitant, sur le mode ironique bien sûr, comme la presse people traite la famille Grimaldi (Rainier était alors des nôtres), les hauteurs de Montretout (Saint-Cloud) faisant pendant au Rocher de Monaco. L’éditrice : « Ça vous intéresserait ? » Moi : « Bof ! Etre obligé de fréquenter ce clan pendant des mois... » L’éditrice : « Vous pouvez nous suggérer quelqu’un ? » Le « quelqu’un suggéré » a depuis fait affaire avec la maison d’édition, mais sur un tout autre sujet.

Gens de plume, les journalistes sont évidemment les premières proies consentantes d’une machine éditoriale lancée à plein régime et constamment à l’affût, sans dates de chasse imposées par Bruxelles. Claude Chabrol avait, dit-on, l’habitude de classer les critiques de cinéma en trois catégories : ceux qui espèrent encore faire un film, ceux qui ont fait un film et qui savent qu’ils n’en feront pas d’autres, et ceux qui se sont résignés à l’idée qu’ils ne feront jamais de film. Sur les journalistes, disons généralistes, le classement est encore plus simple : il y a ceux, presque tous, qui ont déjà fait au moins un livre, et quelques oiseaux rares entêtés qui ne savent même pas s’ils en feront un, un jour - une espèce à protéger peut-être. Et on ne parle ici que du récit ou de la « bio » d’actualité, de l’enquête, de l’essai, du témoignage. Le roman est une autre paire de manches. Ou de manchettes.

La nouveauté n’est d’ailleurs pas tant que les confrères écrivent des livres. C’était déjà le cas, à un moindre degré, depuis un moment. La nouveauté est d’abord que cette pratique s’est généralisée. Elle est surtout que les livres de journalistes font de plus en plus la une des autres journaux et plus particulièrement la couverture des newsmagazines (Le Point, L’Express, Le Nouvel Obs, à l’occasion Marianne, sans oublier VSD si les précédents consentent à ce voisinage). Sur l’ensemble des titres cités, au moins une couverture par semaine fait référence à un bouquin, et tous sujets confondus : la SNCF, les francs-maçons, BHL, les maisons de retraite, Le Monde, les inspecteurs des finances, les croisades, etc. D’où des chassés-croisés infernaux, le bouquin d’un journaliste du Canard faisant la cover du Point, une enquête de journalistes du Figaro (sur le prospère, mais troublant comité d’entreprise d’EDF) assurant - en partie - celle du Nouvel Obs, etc.

Le tout peut prendre des airs, sinon de facilité bien sûr (la profession ne s’en autorise pas), du moins de comportement acquis. Deux exemples. L’affaire Seznec tout d’abord. A peu près toute la presse écrite et audiovisuelle a repris, sans trop rechigner, la thèse et l’argumentation du petit-fils de l’ancien bagnard, Denis Le Her-Seznec, lequel plaide, bien sûr, l’innocence de son grand-père. A notre connaissance, un seul journal a adopté une position différente et d’ailleurs légitime (il est tant de zones d’ombre à propos de Seznec, de son itinéraire et de ses déclarations) : il s’agit du Point qui, en l’occurrence, a publié les bonnes feuilles d’un bouquin récent.

« Avec un livre, on peut gagner l’appellation de plus en plus répandue mais de moins en moins contrôlée de "journaliste-écrivain". »

Dieu sait que les grands sujets et a fortiori les sujets de couverture des hebdos font l’objet, du moins à l’échelon de leur hiérarchie, de discussions, débats et conférences à répétition. Pourtant, l’an dernier, L’Obs a consacré sa couverture, et donc, une partie de sa pagination, à un livre sur « les Mensonges » de nos élites politiques, financières & co. Signé d’un confrère de Capital (le mensuel), Philippe Eliakim, l’ouvrage était d’ailleurs piquant, documenté et enlevé, mais on porte assez de crédit aux ressources professionnelles du magazine pour estimer que ses propres têtes chercheuses auraient pu avoir depuis longtemps l’idée de recenser par elles-mêmes toutes les hypocrisies officielles. « C’est un numéro qui n’a pas marché très fort », dit-on aujourd’hui à la direction de l’hebdo. N’empêche. Tout à fait exclu, bien sûr, de penser que l’édition tourne à la boîte à idées de la presse. Dans certains cas, bien sûr exceptionnels, il se pourrait que ce ne soit pas si mal imité.

« La preuve que les journalistes français sont démobilisés, c’est qu’ils préfèrent écrire des livres » estimait, il n’y a pas très longtemps, un confrère américain. La masse d’essais et de témoignages publiés par des journalistes U.S oblige à relativiser ce jugement qu’on ne peut pas non plus écarter d’un simple revers de couverture. Pour un journaliste, sortir un bouquin permet d’avoir les coudées plus franches, d’exister assurément davantage et d’abord dans son propre organe de presse ; surtout, on ne vous dit pas le succès de couloirs si la promotion de l’engin s’accompagne d’un passage à la télé !

Ce sont d’ailleurs les arguments majeurs que, pour en revenir à une expérience plus personnelle, j’entendis à plusieurs reprises un éditeur, au demeurant charmant, développer devant moi pour me convaincre de lui donner un Livre. Cruel, je le laissai sans espoir : hors cas de détresse financière, rappel d’impôt, ou toiture branlante, à quoi bon publier pour publier ? Il est vrai qu’on peut y gagner l’appellation de plus en plus répandue, mais de moins en moins contrôlée de « journaliste-écrivain », label, auto-label plutôt, qui propulse jusqu’à l’auteur d’un opuscule sur les radicaux de gauche dans la sphère - suprême - d’un Camus ou d’un Raymond Aron.

«  Quand, à L’Express où je travaillais alors, Denis Jeambar (le directeur du journal) m’a demandé de faire une couverture sur les francs-maçons, je ne me suis sentie qu’à demi motivée : je ne connaissais pas ce monde-là, il ne m’attirait pas » raconte Ghislaine Ottenheimer, auteur aussi d’un ouvrage sur les inspecteurs des finances. « C’est au terme de l’enquête pour le journal que j’ai eu envie de faire un livre. Parce qu’un livre donne l’occasion d’une recherche, d’un approfondissement qu’un journal ne peut pas offrir. » Impressions assez proches de celles que développe, de son côté, Laurent Joffrin, lui-même auteur de plusieurs ouvrages. « Notre journal a toujours eu une tradition de “bonnes feuilles”, et pas seulement de bonnes feuilles de journalistes » commente le directeur de la rédaction du Nouvel Obs : « N’oubliez pas non plus que c’est une politique des maisons d’édition de choisir des sujets susceptibles d’être repris, en grand, par la presse. Bon, c’est vrai, dans l’absolu, « Le guide des maisons de retraite » (aux Editions du Carquois, objet d’une couverture du Nouvel Obs début avril 2005), c’est le type même du sujet que nous aurions pu traiter par nous-mêmes, mais en prenant un temps et en utilisant des moyens dont nous ne disposons pas toujours. Un livre, c’est à peu près un an d’investigation qui peut amener à un scoop. C’est bien pourquoi publier les bonnes feuilles d’un bouquin n’est pas “la solution de facilité”. Cela dit, nous en sommes bien conscients ici : la concurrence de la télé, d’Internet, des gratuits, oblige la presse écrite à apporter une vraie plus-value. C’est pourquoi nous nous efforçons de publier nos propres enquêtes originales. » Pari tenu en effet le même mois avec les révélations de L’Obs sur les amours russes du défunt banquier Stern.

Question, tout de même : « On a l’impression que la publication d’un livre sur un sujet, disons délicat ou tabou, sert de feu vert à la presse. Les journalistes ou leur hiérarchie aimeraient bien aborder la question, ils tournent autour du pot, mais ils attendent qu’un livre paraisse pour y aller franco. En clair, le bouquin leur sert de caution. » Joffrin, sobre : « Le Nouvel Obs n’a pas besoin de la caution qu’apporterait un livre extérieur pour être crédible. » Acceptons-en respectueusement l’augure. Pas acquis pourtant que les ambiguïtés du Monde, enfin du Monde d’avant, ou disons la biographie fournie de Bernard-Henri Lévy, auraient suscité tant et tant d’articles si elles n’avaient, auparavant, été exposées et détaillées par des livres. Des livres de journalistes.

Dans l’immédiat, plaignez le malheureux journaliste-écrivain - qui retrouve tout de même un certain avantage financier - contraint de se partager entre deux maîtres ! « Tu fais payer tes bouquins par les patrons de presse ! » ai-je un jour blagué un petit éditeur ami qui l’a d’ailleurs mal pris. Explication : en règle générale, les à-valoir versés ne sont pas si considérables qu’ils permettent de prendre un confortable congé sans solde pour mieux enquêter ou écrire ; dans ces conditions, il peut arriver que le journaliste-auteur en vienne à ne pas accorder à son employeur de presse tout le temps et toute l’attention qu’il lui consacrait jusqu’alors. Ceci, bien sûr, en fin de parcours et s’agissant d’individus marginaux. En sens inverse, dans cette logique un peu absurde, un patron de presse accorderait-il facilement un congé sans solde à l’un de ses hommes - ou à l’une de ses femmes - qui se dispose à faire la couverture d’un concurrent ?

De son côté, l’éditeur, lui, fait quelques économies sur son service de presse, l’auteur se chargeant de harceler quotidiennement ses copains des autres journaux pour savoir successivement s’ils ont bien reçu son livre, quand paraîtra l’article qu’ils ne manqueront pas de lui consacrer, pourquoi l’article n’est pas paru cette semaine, et, en fin de course, s’il est encore une chance que paraisse un jour un article...

De toute façon, je m’en tiens là. A trop m’étendre, je craindrais de prendre un peu trop sur le temps que je dois consacrer au bouquin que j’ai fini par accepter d’écrire. D’autant que je ne suis absolument pas sûr qu’il fasse un jour la couv’ d’un magazine...

Patrice Lestrohan est journaliste au Canard enchaîné.


 
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