Vous dénoncez les liens entre les médias, qui appartiennent à de grands groupes industriels vivant des commandes de l’État,et les politiques.
Dire qu’il y a en France une intimité, à mes yeux trop grande, entre politiques, médias et les puissances d’argent dont ces médias dépendent, ce n’est pas un scoop. Or dans ma conception des choses, qui n’est pas autre chose que la conception républicaine, il devrait au contraire y avoir distance et séparation entre pouvoirs. C’était d’ailleurs, purement et simplement, le programme du Conseil national de la résistance.
Mais on sortait d’une période où une bonne partie de la presse avait collaboré avec l’ennemi !
Bien sûr. Et il serait stupide et offensant de comparer ce qui n’est pas comparable. Mais il n’est pas normal que des groupes de presse soient en fait adossés à la commande publique : armement, travaux publics ou autres. Dans aucun pays démocratique ce mélange des genres n’est accepté. Comment un candidat ou une candidate puissamment supporté par ces groupes peut-il ensuite opposer un refus à leurs souhaits, alors même qu’ils conservent pour l’avenir leur forte capacité d’influence sur l’opinion ? Cela fait deux raisons d’être « attentif » à leurs souhaits...
Vous pensez que cela a des conséquences sur la qualité de l’information ? Les rédactions roulent pour Sarkozy ?
Les rédactions sont honnêtes, et d’ailleurs trop diverses pour qu’on les manipule. Mais vous connaissez le mécanisme : les minutes de télévision font les sondages, qui font les articles de presse écrite, qui font les minutes de télévision. Et ensuite, les rédactions ont tendance à aller dans le sens de ce qu’elles croient être le vent dominant. Et ce faisant elles entretiennent ce vent dominant... C’est une mécanique puissante et qui marche pour les deux favoris, quel que soit le bord.
« Les rédactions roulent pour le duopole. »
Vous n’allez tout de même pas prétendre que Le Figaro roule pour Ségolène Royal ?
Les organes de presse qui se pensent « dominants » roulent pour les partis qu’ils croient « dominants ». Ils roulent pour le duopole. Car il ne s’agit plus d’un duel, mais d’un duo. Ces sphères d’influence jouent très gros cette fois-ci : elles se sont déjà plantées en 1995 et en 2002, elles n’ont plus droit à l’erreur. Tout ceci n’est pas conscient et organisé, il n’y a pas de main noire, il n’y a pas de complot. Mais il suffit de compter les unes pour mesurer qu’il y a bien une mécanique.
Cette polémique vous a réussi : vous n’avez jamais été aussi haut dans les sondages.
Les gens se rendent parfaitement compte qu’ils sont soumis à matraquage. Et pour une part d’entre eux, ils ne l’acceptent pas.
Vous pensez que ce sont les groupes de médias ou la connivence qui polluent le jeu démocratique ?
L’un sert l’autre. Et il n’est nullement confortable de le constater et de le dire.
On vous a menacé ?
Évidemment non, cela ne m’aurait d’ailleurs fait ni chaud ni froid. Mais...
On vous attend au tournant ?
J’entends des messages de cet ordre. À moi de faire qu’il n’y ait pas de tournant.
Pendant cet affrontement, il y a eu des mots assez durs. Jean-Pierre Elkabbach vous a conseillé de tourner sept fois votre langue dans la bouche avant de parler. C’était une menace ?
Disons que l’on pouvait difficilement prendre cette phrase comme un encouragement... Mais la parole, c’est une liberté qui ne se négocie pas.
Et vous vous êtes vraiment engueulé avec Mougeotte et avec Le Lay...
Oui, et c’est sain de s’engueuler. Je ne connais pas bien Le Lay, mais je soupçonne une assez grande distance entre son côté provo, et sa vraie nature. Simplement quand il dit : « La politique, ça me fait perdre de l’argent, donc ça m’emmerde » ou quand il affirme « Il n’y a que mon compte d’exploitation qui m’intéresse », même si ce sont des paroles verbales, ceci ne correspond pas à l’idée que je me fais de la plus grande chaîne de télévision en France et en Europe. Et quand j’entends entre les lignes : « Nous roulons pour le bipartisme », cela ne correspond pas à nos principes. La démocratie, c’est le pluralisme.
Cette engueulade laissera des traces ?
Quand les choses sont dites, ça fait du bien à tout le monde. Et, de toute façon, je joue cartes sur table.
Où trouver l’argent si l’on empêche les grands groupes d’investir dans les médias ?
Tant qu’à aider la presse, je préfère que ce soit transparent. Le coup de génie de Jean-Luc Lagardère et de Francis Bouygues, par exemple, est d’avoir compris que lorsque vous tenez un groupe de médias, le pouvoir ne peut pas vous refuser grand- chose, encore moins si celui ou celle qui détient le pouvoir est votre ami et protégé.
Concrètement ?
Je propose la séparation des pouvoirs : une loi qui interdirait de détenir un groupe de presse quand on fait des affaires avec l’État.
On va regretter Hersant ?
Hersant n’avait pas que des mauvais côtés. Je ne suis pas pour la concentration excessive. Mais si grands groupes il doit y avoir, je préfère qu’ils soient autonomes de l’État plutôt que dépendants de lui. Avec le Syndicat du Livre, le coût d’impression est plus de deux fois supérieur à ce qu’il est dans une imprimerie ordinaire. Pourtant personne n’ose l’affronter.
« La "peopolisation" est la mise en scène de l’accessoire pour éviter de regarder l’essentiel. »
Vous y seriez prêt ?
Bien sûr qu’il faut poser cette question. S’il faut affrontement, il ne faut pas le craindre. Mais je ne crois pas à l’affrontement inéluctable.
Croyez-vous qu’ils ne voient pas, jour après jour, que le secteur de la presse est en péril ?... Vous avez dû être scandalisé par l’éviction d’Alain Genestar de Paris Match ?
Je ne connais pas Genestar. Je ne l’ai rencontré qu’une ou deux fois et il m’avait profondément agacé parce qu’il avait fait un édito pro-Sarkozy comme si Match devenait un journal de campagne. Mais l’absence de réactions de la profession à la suite de son renvoi m’a choqué.
Certains expliquent qu’Alain Genestar aurait dû prévenir le propriétaire du journal avant de publier une photo de la femme de Sarkozy avec son amant...
Je le pense aussi. Et j’ai longtemps pensé qu’il l’avait prévenu. Nous sommes dans deux ordres de pensée différents : aurais-je fait cette une sur madame Sarkozy ? Sûrement pas. Mais aurais-je fait les vingt unes précédentes sur monsieur et madame Sarkozy, à l’hôtel, à la plage, au jardin d’enfants, à Matignon, Place Beauvau ? Sûrement pas non plus. Je comprends que l’on puisse s’étonner que Lagardère n’ait pas été prévenu, mais l’éviction de Genestar est un message bien plus sérieux : qui n’est pas avec moi est contre moi. Et qui n’est pas avec moi le paiera.
Vous vous êtes prêté à cette « peopolisation » ?
Non. J’ai accepté un ou deux sujets sur les chevaux, qui ne sont pas ma vie privée. Et un reportage, à chaque élection présidentielle, avec ma femme et un de mes fils - les autres ayant refusé de s’y prêter. Je trouve qu’il est légitime que l’on sache à quoi ressemble la famille d’un candidat à la présidentielle. Mais je ne me reconnais pas dans la « peopolisation ». Elle est la mise en scène de l’accessoire pour éviter de regarder l’essentiel. C’est typique de la vie politique américaine.
Vous n’iriez pas dans certaines émissions ?
Il y a plein d’émissions où j’ai refusé d’aller. J’ai refusé vingt fois d’aller chez Marc-Olivier Fogiel - je dois préciser que je n’ai pas encore vu sa nouvelle formule sur M6. Je suis allé une fois chez Ardisson et j’ai refusé ses invitations suivantes. Je n’aime pas les émissions montées. Je n’aime pas non plus quand les hommes publics s’exposent eux-mêmes à la dérision.
Comme Rocard, sommé de répondre à « Sucer c’est tromper » ?
Cela ne ressemble pas à l’idée que je me fais de Rocard, et certainement pas à l’idée que Rocard se fait de lui-même. Mais cela arrive fréquemment d’être désarçonné par une question.
Vous avez qualifié Internet « d’authentique réseau de résistance à la pensée dominante ». Malgré tous ses travers ?
Il n’y a pas d’abus dans la presse écrite ? Et dans l’audiovisuel ? Rien n’est parfait, mais sur la Toile, il existe une espèce d’autorégulation du système. Je passe au moins deux heures par jour sur Internet, je m’y intéresse de très près.
Qu’avez-vous pensé de l’affaire Redeker ?
J’ai soutenu Robert Redeker. Lors de l’émission « Ripostes », dans laquelle nous évoquions l’islam, le premier message que j’ai reçu était de lui, envoyé depuis sa cachette. Cela m’a fait très plaisir.
Pourquoi tant de pincettes avec l’islam, quand l’Église catholique est en butte à toutes les moqueries ?
L’Église catholique a longtemps été la religion de l’État. Et du coup, il y a, dans notre pays, une tradition de mise en cause du catholicisme. Mais la liberté d’expression doit pouvoir s’exercer à l’encontre de toutes les religions, y compris l’islam.
Que pensez-vous des lois mémorielles ?
Je n’ai pas voté la loi sur la pénalisation du génocide arménien. Je la trouve dangereuse et je l’ai dit.
Mais vous l’auriez votée « si elle avait été écrite en visant la négation de tous les génocides », avez-vous dit.
Une loi bien réfléchie sur la négation des génocides, pourquoi pas. Mais en l’occurrence, ce n’est pas le rôle de la loi que de passer son temps à réécrire l’histoire, ni à faire repentance. C’est le rôle du président de la République française, qui est une espèce d’incarnation de la nation, et qui a le devoir de dire certaines choses au nom de la nation. Jacques Chirac d’ailleurs l’a fait.
Il y a une différence entre dire et inscrire dans la loi.
Oui, et je pense qu’il y a des risques à vouloir tout inscrire dans la loi. L’ordre de la loi et l’ordre de l’histoire ne sont pas les mêmes. On peut et on doit condamner moralement certaines choses sans les condamner judiciairement. Je suis croyant, chrétien, mais pour des questions de société ou de gestion du pays, je peux être en désaccord avec l’Église. J’étais opposé, par exemple, à l’inscription des racines chrétiennes dans la Constitution européenne. Car l’ordre de la loi n’est pas l’ordre de la foi.
Pour revenir sur les lois mémorielles, n’a-t-on pas ouvert la boîte de Pandore avec la loi Gayssot ?
Ce qui s’est passé à l’endroit du peuple juif, sur notre terre européenne, n’est pas tout à fait du même ordre que les autres génocides. Il faut le dire avec prudence et précaution, mais l’élimination planifiée et industrielle d’un peuple ou d’un groupe d’hommes en raison de son origine et de sa religion ne s’était jamais produite. Cette Shoah-là est unique dans l’histoire de l’humanité à ce jour.
Les bons sentiments ne dictent-ils pas parfois de mauvaises lois ?
Sans doute. La loi ne relève pas du sentiment.

Revue Médias















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