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Charles Enderlin. Il gagne la guerre du soupçon

par Hervé Deguine

France 2 et son correspondant à Jérusalem, Charles Enderlin, ont gagné. Ils avaient porté plainte en diffamation contre le site Media-Ratings et son directeur, Philippe Karsenty qui niaient l’authenticité des images filmées par la chaîne, en septembre 2000 à Gaza, montrant la mort d’un enfant palestinien.

Les procès en diffamation sont toujours une entreprise risquée. Il ne suffit pas d’avoir raison : encore faut-il le prouver. Cela demande du temps et de l’argent, et chacun sait qu’il est beaucoup plus difficile de prouver son bon droit que de calomnier. Cela demande aussi de la diplomatie. Un petit site Internet privé attaqué par une puissante chaîne publique ressemble vite au combat de David contre Goliath. Mais, dans cette affaire, David n’était ni petit, ni isolé, et Goliath a fait preuve d’une très longue retenue. Surtout, la mémoire d’un enfant dont la mort tragique était niée est enfin rétablie.

Le 30 septembre 2000, deux jours après la visite d’Ariel Sharon sur l’esplanade des Mosquées, à Jérusalem, la presse s’attend à des affrontements. Comme ses confrères de Reuters, d’APet de la NHK, Talal Abu Rahma, cameraman palestinien de France 2, a pris place au carrefour de Netzarim, épicentre de la violence dans la bande de Gaza. Jusqu’en milieu de matinée, il filme quelques échauffourées. Puis, tout se déchaîne. Des Palestiniens ont ouvert le feu sur Magen Chalosh, position de l’armée israélienne qui surplombe le site. Les soldats de Tsahal ripostent. Le déluge de feu dure quarante-cinq minutes. Abrité derrière un véhicule abandonné dans la précipitation, Talal Abu Rahma filme par intermittence (il n’a presque plus de batterie) un père et son enfant, réfugiés derrière un cylindre de ciment, à quelques mètres de lui. Soudain, une rafale. Les deux corps s’effondrent. L’enfant est mortellement atteint ; le père, grièvement blessé.

Talal expédie aussitôt ce qu’il a filmé au siège de la rédaction de France 2 à Jérusalem. Conscient de la gravité du reportage et de l’impact qu’il pourrait avoir sur l’opinion publique, Charles Enderlin, citoyen israélien, correspondant de France 2 en Israël depuis 1981, contacte le service de presse de l’armée. Il l’informe qu’il tient à sa disposition une cassette avec des images « très importantes et très graves », espérant ainsi une réaction officielle avant le passage à l’antenne. En vain. Diffusé au journal de 20 heures, le reportage provoque une émotion considérable. Les images sont mises gratuitement à disposition des agences de presse Reuterset Associated Press : comment pourrait-on vendre et gagner de l’argent avec un tel document ? Elles font rapidement le tour de la planète.

Devant l’évidence des faits, l’armée israélienne reconnaît dans un premier temps sa responsabilité, et formule des regrets. Le général Giora Eiland déclare à la BBC le 3 octobre que « les tirs venaient apparemment des soldats israéliens postés à Netzarim ». Il réitère ces propos sur CNN (« apparemment, l’enfant a été tué par l’armée israélienne »), puis le lendemain : « Autant que nous puissions savoir, l’enfant a été touché par nos tirs » (cité par Haaretz le 25janvier 2002). Plus tard, le général Moshe Ya’alon, au cours d’une conférence de presse, ajoute : « L’enfant et son père se trouvaient entre notre position et l’endroit d’où l’on tirait sur notre base. Il n’est pas impossible - c’est une supposition, je ne sais pas - qu’un soldat, en raison de son angle de vue et parce qu’on tirait dans sa direction, ait remarqué quelqu’un caché dans l’axe de tir et qu’il ait lui-même tiré dans cette direction. »

Mais les choses se compliquent. Les images de France 2 sont rapidement instrumentalisées par les Palestiniens et leurs partisans. Elles passent en boucle sur les télévisions du monde arabe, assorties de mises en scène ou d’inserts qui changent la nature de l’information. Tandis que France 2 a filmé deux victimes « collatérales » d’un échange de feu, certains médias propalestiniens en font la « preuve » de l’assassinat délibéré d’un enfant, ce qui ne correspond aucunement à la réalité. Les images d’actualité se transforment en icônes militantes.

C’est la principale raison pour laquelle, dans les jours qui suivent le drame, l’armée israélienne revient progressivement sur ses premières déclarations. Elle veut atténuer sa responsabilité et insinuer le doute. Elle y parvient sans difficulté. Car, lorsque l’on observe dans le détail la topographie des lieux et la répartition des combattants, il demeure une probabilité, certes infime, invraisemblable même dans ce contexte, que le tir qui a tué l’enfant soit d’origine palestinienne. Pour lever le doute, il faudrait une reconstitution de la scène sur place. Or, pour des raisons de sécurité, l’armée rase le site quelques jours après l’incident, détruisant ainsi des éléments de preuve matériels et empêchant toute enquête sérieuse.

Mais ce doute « infime », conjugué à l’impossibilité de toute vérification rigoureuse, est une aubaine pour la contestation, puis la négation. Tout commence par l’initiative personnelle de Nahum Shahaf, physicien, chef d’une petite entreprise travaillant pour l’armée. Il a déjà fait parler de lui en contestant l’authenticité du film vidéo amateur établissant la responsabilité d’Yigal Amir dans l’assassinat d’Itzhaq Rabin en 1995. Trois semaines après la mort de Mohamed Al-Dura, le 19 octobre, il prend contact avec le général Yom Tov Samia, commandant de la région militaire Sud. Il lui propose de prouver, au moyen d’une reconstitution, que les soldats israéliens ne peuvent pas être responsables de la mort de l’enfant. Bien que Shahaf n’ait absolument pas les compétences professionnelles requises pour conduire ce type d’enquête, le général, soucieux avant tout de dégager sa responsabilité personnelle, met à sa disposition les moyens de l’armée.

Totalement approximative, ne reposant sur aucune base scientifique - nul expert en balistique n’est convié à y participer -, la « reconstitution » organisée dans le Negev le 23 octobre tourne à la confusion. Sans attendre la fin de l’« enquête », le principal collaborateur de Shahaf, l’ingénieur Yossef Duriel, déclare à CBS que le père était un « acteur », et qu’il ignorait que son fils serait réellement tué pour les besoins de la scène... Duriel n’est pas un inconnu. C’est un proche de Moshe Feiglin, extrémiste du Likoud condamné pour « sédition » à l’époque de l’assassinat de Rabin. Le surlendemain de la mort de Mohamed Al-Dura, il avait écrit une lettre au quotidien israélien Haaretz, dans laquelle il affirmait, avant même de se livrer à l’examen des faits : « L’armée doit dire que les Palestiniens ont tué l’enfant à des fins de propagande. » Le général Samia le met à l’écart de l’enquête.

Censée établir l’innocence de l’armée, la reconstitution organisée par Shahaf la ridiculise. La chaîne américaine CBS, qui s’est vu accorder l’exclusivité télévisée pour couvrir cette reconstitution, produit un « 60 Minutes » accablant. Haaretz titre : «  L’armée se tire une balle dans le pied. » Le 27 novembre, le général Yom Tov Samia organise néanmoins une conférence de presse durant laquelle il tente de tirer parti du travail de Shahaf et Duriel. Il affirme qu’« il est plus probable qu’il [Mohamed Al-Dura] ait été tué par des Palestiniens que par des Israéliens », mais ne convainc guère son auditoire. Pire : intervenant devant la commission des Affaires étrangères et de la Défense, le chef d’état-major de l’armée, Shaul Mofaz, prend ses distances en révélant que l’équipe enquêtant sur les circonstances de la mort de Mohamed Al-Dura a été constituée à l’initiative personnelle du général Samia, et non sur requête officielle.

En Israël, l’affaire en reste là. Pas en France. Début 2002, la polémique sur les circonstances de la mort de Mohamed Al-Dura est relancée par un documentaire d’Esther Shapira produit pour la chaîne de télévision allemande ARD, « Trois balles et un enfant mort ». Ce documentaire, qui s’appuie pour l’essentiel sur les thèses de Shahaf et Duriel, n’apporte aucune information nouvelle. Mais il confère à « l’enquête Shahaf » et aux « recherches » de Yossef Duriel une nouvelle légitimité. Dans le climat de surexcitation qui anime les milieux extrémistes juifs parisiens, il n’en faut pas davantage pour « prouver » que France 2 a « menti ». La Ligue de défense juive, organisation extrémiste violente (et interdite en Israël) dirigée par Pierre Lurçat, décerne à France 2 et à l’AFP le « Prix Goebbels de la désinformation » et organise, le 2 octobre 2002, une manifestation sous les fenêtres de France 2. Des pétitions circulent sur Internet, exigeant queFrance 2 diffuse le documentaire d’Esther Shapira.

Ce coup d’éclat est aussi un coup d’envoi. En janvier 2003, Jacques Tarnero et Philippe Bensoussan produisent un film, « Décryptage », destiné à dénoncer selon eux le parti pris propalestinien des médias français, supposés à la botte d’un pouvoir politique proarabe depuis 1967. Au même moment, Gérard Huber, qui se présente comme « psychopathologiste pour enfants », publie « Contre-expertise d’une mise en scène », un livre qui reprend pour l’essentiel les conclusions de Shahaf, avec lequel il travaille : Mohamed Al-Dura n’a pas pu être tué par les soldats israéliens. Tout simplement parce que l’événement n’a pas eu lieu. Les médias du monde entier ont été bernés ; ils sont victimes d’un vaste complot propalestinien. Ce n’était que mise en scène : l’enfant, son père, les passants, tous étaient des acteurs. Les cameramen présents sur place - des free-lances palestiniens - étaient complices. Huber dénonce une énorme supercherie.

Pour donner davantage d’échos à sa thèse, Huber se rapproche de La Ména (Métula News Agency), un modeste site Internet d’information créé par Stéphane Juffa en mai 2001 à Metula, dans le nord d’Israël. La Ména, qui entend se démarquer de la langue de bois des « médias officiels » - c’est-à-dire des autres médias - n’en attendait pas tant. L’affaire Al-Dura est une chance inespérée : traitée quasi quotidiennement, de façon presque obsessionnelle, elle assure le véritable lancement de l’agence. Des centaines de pages d’articles, de dépêches, d’interviews sont diffusées jour après jour, dans un style outrancier et injurieux. Cinq ans après, le succès commercial est au rendez-vous : basée en Israël, enregistrée aux Îles Vierges britanniques, comptabilité en Suisse, comptes en banque au Luxembourg, La Ména emploie 22 journalistes salariés et bénévoles - sans carte de presse et non accrédités auprès des autorités israéliennes-, et ne revendique pas moins de 230 000 abonnés.

illustrations : France 2 / Bureau de Jérusalem
illustrations : France 2 / Bureau de Jérusalem

Juffa récupère les idées de Huber et associe Shahaf à la production d’un film destiné à démontrer, image par image, la falsification de France 2. Sur ce film d’une quinzaine de minutes, ralentis, arrêts sur image, flèches pédagogiques et gros plans - tellement gros qu’on finit par ne plus rien voir - se succèdent sans relâche à un rythme soutenu. Le spectateur n’a pas vraiment le temps de comprendre, encore moins de réfléchir. De toute façon, la démonstration se veut sans appel. Les éléments de preuves que ce film est censé apporter sont déconcertants de naïveté, de bêtise et de mauvaise foi.

Peu importe. Philippe Karsenty, directeur de société et candidat malheureux dans la 6e circonscription des Hauts-de-Seine, condamné à un an d’inéligibilité pour défaut de présentation de ses comptes de campagne, apporte en France un exemplaire du film de La Ména et en fait une copie à l’insu de celle-ci, l’exploitant à son profit. Karsenty connaît le sujet : depuis le début de l’affaire, il participe à toutes les manifestations, à toutes les pétitions, à toutes les émissions. C’est un militant convaincu doublé d’un lobbyiste infatigable. Au printemps 2004, il crée une agence de notation des médias, Media-Ratings, et un site Internet, m-r.fr. Véhément, il se positionne désormais en chef de file de la contestation. Fort du soutien de l’écrivaine américaine Nidra Poller, il tente - non sans succès - d’attirer l’attention de médias néoconservateurs américains. Peut-être espère-t-il aussi lever des fonds aux États-Unis, comme réussit à le faire un universitaire dont il est proche, Richard Landes. Ce spécialiste des peurs millénaristes a saisi le filon et exploite à son tour le film de La Ména, contre la volonté de Shahaf, qui le menace de poursuites...

Le boycott de Charles Enderlin prend de l’ampleur. On accuse même le correspondant de France 2 d’avoir provoqué l’Intifada, voire d’être à l’origine indirecte des attentats du 11 Septembre ! Les sites de dénonciation se multiplient : acmedias.org de Patrick Van Straaten ; Desinfo.com et debriefing.org de Charles Gouz ; Laverite- maintenant.org, animé par le correspondant de La Ména à Paris, Serge Farnel... En 2004, Juffa charge un journaliste du Monde à la retraite, également correspondant de La Ména à Paris, Luc Rosenzweig, d’approcher deux journalistes de renom : Denis Jeambar, directeur de L’Express, et Daniel Leconte, producteur et réalisateur de l’émission « Doc en stock » sur Arte. L’affaire fait long feu : se rendant bientôt compte qu’ils sont piégés et manipulés, Jeambar et Leconte font marche arrière. Ils publient un article en demi-teinte dans Le Figaro du 25janvier 2005, qui ne les exonèrera en rien des dépêches insultantes de La Ména.

En Israël, cette polémique franco-française ne rencontre aucun écho. Les relations de France 2 avec les autorités israéliennes n’en ont jamais été affectées. Aucune enquête d’aucune sorte n’a jamais été ouverte à l’encontre de Charles Enderlin, journaliste particulièrement estimé. Les partisans de la théorie du complot ne se sont jamais intéressés à ce paradoxe : pourquoi leurs théories n’intéressent pas le gouvernement israélien, alors qu’elles devraient lui profiter ? De guerre lasse, en novembre 2004, après trois ans de pressions, de mails d’insultes, de menaces et de harcèlements divers (Charles Enderlin et sa famille ont été contraints de déménager), France 2 s’est résolue à engager des poursuites judiciaires. Mais le combat n’est pas fini : condamné à l’euro symbolique, Karsenty a fait appel. Pour sa part, Nahum Shahaf affirme avoir retrouvé la trace de Mohamed Al-Dura sur un marché de Gaza...


 
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