Lorsque vous étiez enfant, quel était votre « environnement média » ?
Je ne lisais pas beaucoup les journaux. Je ne regardais pas la télévision parce qu’on ne l’avait pas et j’allais peu au cinéma. Nous avons eu la télé à la maison quand j’avais 15 ans... J’étais en Angleterre. Ça a changé ma vie ! C’était une nouvelle fenêtre qui s’ouvrait sur le monde.
Quand avez-vous commencé à vous intéresser aux médias ?
Je devais avoir 18 ans. A Londres. Je lisais surtout la presse à sensation qui était loin d’être celle que l’on connaît maintenant en Angleterre. A l’époque, il n’y avait pas ce « culte de la célébrité ». Ça commençait à peine.
Comment s’est passée votre première expérience personnelle avec les médias ?
Ma première grande expérience avec les médias, c’était au Festival de Cannes en 1965. Mon premier film... « Le Knack ou comment l’avoir » de Richard Lester qui a reçu la Palme d’or. Nous étions trois filles à démarrer dans ce film, Jacqueline Bisset, Jane Birkin et moi. De tout petits rôles. Les journalistes et les photographes étaient très excités par les nouvelles starlettes sur la Croisette.
Vous étiez heureuse de cet intérêt ?
C’était très inattendu. Je ne savais pas exactement comment réagir aux questions des journalistes, lesquelles ne me semblaient d’ailleurs pas être d’une importance capitale.
Deux films coup sur coup vous ont rendue célèbre : « Les Damnés » de Visconti et « Portier de nuit » de Cavani. A partir de là, les médias ont donné de vous l’image d’une femme trouble, à la limite de la perversité, voire de la folie intérieure.
Etiez-vous d’accord avec cette image ?
Il est vrai que ces deux rôles, surtout « Portier de nuit », ont forgé cette image. A ce moment-là, j’avais déjà tourné dans pas mal de films et je commençais à comprendre les médias. Je sentais instinctivement comment je pouvais me servir de cette image pour en tirer un bénéfice. Je n’étais plus la petite actrice qui débutait.
Cette image vous gênait ?
Ce n’était qu’une image. Une actrice est une femme qui se dédouble. L’image qu’elle projette a sans doute des fondements dans la réalité, une part de vérité, mais elle n’est pas absolument représentative de tout ce qu’elle est.
Vous en avez rajouté ? C’était un jeu entre vous et les médias ?
En rajouter ? Ce n’était pas nécessaire ! Quant au jeu, disons plutôt que c’était un échange de bons procédés. Chacun, en fait, y trouvait son compte.
Cette image vous a-t-elle servie ou desservie ?
Le cinéma est régi par des lois inconscientes qui font que des réalisateurs s’intéressent à vous pour des raisons qu’on ne définit pas toujours bien. Après les films que vous citez, on m’a bien évidemment proposé des rôles « dans le genre de », mais aussi, comme j’étais devenue une actrice connue, donc susceptible d’attirer le financement des films et le public dans les salles, des rôles dans des films très populaires. Ces films populaires ne m’intéressaient pas. J’ai donc eu une période où j’ai refusé beaucoup de choses.
Vous n’aimez pas l’idée du film populaire ?
J’ai tourné dans des films qui sont devenus populaires parce qu’ils ont attiré le public. Ce n’était pas des films populaires au départ dans le sens « film de divertissement ». « Portier de nuit », « Stardust memories », « Un Taxi mauve », « Zardoz », « La Chair de l’orchidée », « Les Damnés », « Max mon amour », « Sous le sable » ou « Vers le sud », entre autres, ont attiré un grand public... J’ai travaillé avec des réalisateurs éminemment populaires : Claude Lelouch, Jacques Deray, John Boorman, Yves Boisset, Alan Parker, François Ozon, Patrice Chéreau, Woody Allen, Michel Blanc, mais dans des films qui n’avaient pas comme seul but d’être populaires.
Qu’est-ce que vous cherchez en fait ?
J’ai toujours cherché à m’engager dans des films ambitieux sur le plan psychologique. J’ai préféré ne pas aller vers les films de divertissement, mais plutôt vers le cinéma d’auteur, d’art et essai. En Amérique, les médias m’ont agacée parce qu’ils ne voyaient pas dans les films que je tournais ce qu’il y avait à voir en priorité. La critique m’attaquait personnellement et non pas sur mon travail. J’ai de cette époque américaine le souvenir de rapports difficiles avec les médias.
Mais est-ce que cette image à la limite du sado-maso n’était pas dérangeante par rapport au « politiquement correct » de l’époque ?
Mais il n’y avait pas de « politiquement correct » dans le cinéma des années 70. Souvenez-vous qu’à l’époque, aux Etats-Unis, même Hollywood osait casser les tabous et les idées établies. C’était le moment, c’était ma génération.
Est-ce que cette image de femme trouble, tourmentée, ténébreuse, largement véhiculée et exaltée par les médias, a influencé le cours de votre carrière en vous amenant à vous cantonner dans un certain type de rôle ?
J’ai toujours choisi mes rôles moi-même. Il ne faut pas donner à la presse et à la critique un pouvoir qu’elle n’a pas. J’ai refusé beaucoup de rôles qui n’avaient rien à voir avec ceux qui m’avaient apporté la notoriété.
Les médias peuvent faire la notoriété, voire la célébrité d’une actrice ?
Ils peuvent y contribuer, mais finalement on touche surtout le public par ce qu’il y a de vérité et d’authenticité en nous. Et puis ça dépend des films. Avoir le bon rôle dans le bon film. Ça c’est une question de chance, de rencontre, d’opportunités.
Les médias aujourd’hui ne sont-ils pas une vitrine obligatoire ?
C’est un lieu d’exposition. Tout dépend de la volonté - j’allais dire de l’énergie - qu’une actrice déploie pour s’exposer. Les médias sont très friands de l’intimité des personnalités publiques parce que les lecteurs et les téléspectateurs le demandent. Jouer ce jeu est un choix personnel. Jusqu’où une actrice est-elle susceptible d’aller pour se faire remarquer par les médias ? Quelle partie d’elle-même est-elle d’accord de donner pour passer à la télé ou être dans les pages des magazines ? Là, chacun voit midi à sa porte...
« L’Angleterre peut-être très cruelle avec une personnalité quand elle déserte le territoire national pour aller s’établir ailleurs. »
Vous aussi vous vous exposez...
Je m’expose ? Bien sûr que je m’expose ! Je fais un métier public ! Je suis dans des films dont on me demande de faire la promotion. Ça fait partie de mon travail. Mais je choisis toujours où je m’expose et comment je le fais. Certains magazines grand public m’ont offert beaucoup d’argent pour que j’accepte de leur donner des interviews et des photos personnelles. Pour gagner ma vie, je préfère faire un film que de vendre mon image dans la presse.
Comment définissez-vous l’image que les médias ont de vous ?
Ça dépend des pays. L’Angleterre peut être très cruelle avec une personnalité quand elle déserte le territoire national pour aller s’établir ailleurs. En ce qui me concerne, cela s’est surtout traduit par de mauvaises critiques. Maintenant ça a changé. Il est vrai que cela fait 25 ans que je vis en France, alors les médias anglais se sont habitués. En France, c’est différent. Je ne suis pas une actrice en butte aux paparazzi, ou que les médias sollicitent en dehors de la promotion des films, sans doute parce que ma façon de vivre n’est pas d’un très grand intérêt pour le public populaire.
Est-ce qu’une mauvaise critique vous blesse ?
Ça ne fait jamais plaisir ! Et c’est difficilement supportable quand elle est injuste, quand elle démolit pour démolir. La critique est blessante quand elle est gratuite ! Mais on apprend à faire avec... Cela dit, la critique m’a été en général plutôt favorable.
Votre côté « Lady » racée, froide, distante, mais à l’allure suffisamment ambiguë et sensuelle pour laisser à imaginer qu’elle porte des sous-vêtements sexy sous sa robe strictement boutonnée jusqu’au col !
Si c’est comme ça que je suis perçue, alors c’est moi qui suis impressionnée !
L’affiche de « Portier de nuit » est dans toutes les mémoires. Seins nus, bretelles, casquette d’officier SS et gants de boxe ! Avec ce type d’image, vous avez fait fantasmer quelques millions d’hommes quand même ! Même un chimpanzé, dans « Max mon amour » d’Oshima !
Je fais fantasmer ? Mais c’est mon fonds de commerce ça... Le fantasme épicé d’un zeste de perversité, d’une larme de trouble, d’une pincée d’immoralité, le tout avec un aspect british et lointain. Voilà ! Je joue sur cette gamme-là parce que ce sont des choses qui font partie de moi et que j’exploite au cinéma.
Vous aimez provoquer ?
Evidemment.
Encore une fois, quand on fait un inventaire des rôles que vous avez eus...
Je ne considère pas ces rôles seulement comme une provocation, mais comme le besoin de donner envie au public d’entrer dans un cinéma pour y voir des films différents... Et puis, j’accepte un rôle quand le personnage m’intéresse, m’amuse, me concerne, quelquefois me dérange, en tous les cas m’interpelle suffisamment pour tenter l’aventure. Ensuite, j’espère que le spectateur aura envie de suivre.
Ce genre de rôles c’est quand même un danger, non ?
Mais je n’ai rien contre le danger. Au contraire, c’est le moteur de l’engagement, de l’exploit. Non seulement dans le cinéma en fonction des rôles, mais aussi tout simplement dans la vie. Le danger et le risque nous donnent la possibilité de nous dépasser, de nous surpasser, de nous surprendre. Quant au cinéma, ce n’est qu’un danger rêvé, non ?
Cela dit, cette image vous correspond-elle vraiment ?
Ah ! Mais vous y tenez à cette image ! Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise... Je ne suis pas une tricheuse. Il y a là-dedans une part de vérité personnelle et une part de jeu. Je suis simplement une femme qui est actrice !
Dans les années 90 vous avez eu une longue absence cinématographique. Les médias vous ont-ils abandonnée pour autant ?
Non... C’est plutôt moi qui les ai abandonnés. J’ai d’ailleurs abandonné le monde à cette époque. Mais j’ai toujours joué franc-jeu avec les journalistes. Quand j’ai des films à promouvoir, je donne beaucoup et je ne contrôle pas. Je n’ai pas souvent eu l’occasion de le regretter.
Vous avez vous-même choisi de faire cette traversée du désert. Je crois savoir qu’à force de vous pencher sur les douleurs et les déchirements de vos personnages, vous aviez négligé les vôtres.
Je me suis éclipsée. C’était un choix de survie.
Qu’est-ce qui intéresse le plus les journalistes qui vous approchent ?
J’ai toujours attiré les médias, depuis le début. Pourquoi ? Sans doute parce que les journalistes subodorent un mystère derrière l’apparence et quelque chose de plus derrière le mystère. Donc, je protège mon mystère vrai ou supposé et ça continue à intriguer.
Est-ce à dire que vous manipulez les médias ?
Les médias ne sont pas aussi manipulables que vous semblez le penser ! Je donne aux journalistes ce qu’ils pensent attendre de moi et je brode sur ce thème.
Vous avez le sentiment d’être mystérieuse ?
Je suis comme je suis. Dans une interview, je pars du principe qu’on a le droit de me poser toutes les questions mais que, moi, j’ai le droit de répondre ou non. Je choisis ce que je veux dire de moi. Je ne suis pas de celles qui contactent les médias quand elles ont un message à faire passer.
Mais vous avez besoin des médias pour conforter votre notoriété ?
Et eux ont besoin de moi. C’est un échange.
Il vous est arrivé d’appeler un journaliste parce que ses propos vous avaient blessée ?
Non.
Vous êtes blindée ?
Pas du tout. Je suis pudique, maligne, et je fais avec. Après tout, pourquoi voudraient-ils me blesser ?
« Est-ce que moi je pose des questions sur leur vie privée aux gens qui viennent voir mes films ? »
Quel est le type de média le plus important pour une actrice ?
Ça dépend de ce que l’on doit y faire. La critique presse est importante pour la sortie d’un film, mais l’image physique passe par la télé. C’est direct. On s’installe dans l’œil du téléspectateur. Un jeu périlleux parce que, en fait, on n’a guère le temps de dire ce que l’on a à dire. C’est extrêmement rare une interview en profondeur à la télé, mais c’est magnifique quand ça existe. On s’installe dans la vérité directe. Mais, faute de ça, je pense que l’image plus profonde, plus personnelle, passe par l’interview papier... C’est ce que je préfère dans ma relation avec les journalistes.
Ce temps dont vous avez besoin pour vous exprimer, vous l’avez déjà exigé sous peine de ne pas participer ?
Oui, chez Fogiel. J’étais seule, en première partie de son émission, sans intervention extérieure, et avec le temps de répondre sans être coupée parce qu’une autre question arrivait. Je comprends parfaitement que des émissions de ce type sont des spectacles, mais il faut toujours s’entendre sur le rôle qu’on va et qu’on veut y jouer et être à égalité avec le présentateur.
Sinon ?
Sinon on n’y va pas. Ou alors, si les conditions ne sont pas respectées, on se lève et on s’en va.
Vous vous protégez beaucoup des indiscrétions ?
Je n’ai pas besoin de me protéger... Les médias me laissent tranquille. Etre une personnalité publique autorise les médias à dire de vous, sur vous, des choses que vous ne contrôlez pas. Jusqu’à un certain point, ils en ont tout à fait le droit. La presse est quand même libre, non ? En même temps, je suis très détachée de tout cela parce que, sinon, l’opinion des autres finirait par influencer le cours de ma vie. Je ne veux pas tomber dans ce piège.
Toutefois, le public qui aime une personnalité considère qu’elle fait un peu partie de la famille et veut avoir sur elle des informations plus personnelles, plus intimes que celles que l’on connaît.
Je parle peu, mais quand je parle, je parle en profondeur. Je dis la vérité sur moi, sur ce que je suis, ce que j’aime, ce que je n’aime pas. Tout dépend de la façon dont on me pose les questions et de mon état de réceptivité à ce type de questions, dites « personnelles ».
Et pour le reste, vous l’exprimez dans vos rôles ?
Quand j’accepte un rôle c’est qu’il correspond à quelque chose que j’ai envie de dire, sur moi, sur la société dans laquelle je vis, sur mes révoltes, mes angoisses, mes rêves, mes joies et mes peines. Quand le public décrypte cela, il est en phase avec ce que je suis parce que si j’ai accepté de jouer ce rôle à ce moment-là, c’est que c’était un moment de ma vie où j’avais envie ou besoin de jouer ce rôle. Pourquoi aller plus loin ? Est-ce que moi je pose des questions sur leur vie privée aux gens qui viennent voir mes films ?
Vous voulez dire que vous n’acceptez pas un rôle « par hasard ».
Le hasard fait qu’un metteur en scène a envie de moi.
Est-ce que vous lisez la presse en dehors des pages spectacles ?
La presse m’intéresse surtout en dehors des pages spectacles. Je vis dans le monde contemporain et je suis tributaire des choix qui s’y font. J’ai par contre une grande chance, c’est que je peux lire en français, en anglais, en italien et en espagnol. J’ai donc accès à un grand nombre d’opinions différentes.
Pensez-vous que les médias ont un réel pouvoir sur l’opinion publique ?
Enorme ! C’est d’ailleurs pour ça que je préfère lire la presse plutôt que de regarder les informations télévisées. Je n’aime pas que l’on me forge une opinion ou que l’on me force à adhérer à une idée toute faite, bien présentée. L’image télévisée a un impact immédiat, presque définitif, comme si ce qui était montré était la vérité et la seule. L’information à la télévision doit aller vite, spécialement sur ces nouvelles chaînes qui diffusent en continu et en temps réel. C’est le matraquage de l’image répétée à satiété. La réflexion, je la trouve plus souvent dans l’écrit, parce qu’il fait davantage appel aux capacités d’imagination et de réflexion. J’aime les analyses de la presse écrite. J’aime aussi les éditorialistes qui, quelle que soit leur opinion, disent les choses à voix haute et s’engagent plus en profondeur.
Vous n’êtes pas sensible à l’image ?
Je ne suis pas sensible à l’image donnée trop rapidement pour choquer. Par contre j’apprécie les photos qui se passent de commentaire, celles qui sont à la fois un témoignage précis et un regard personnel sur un moment donné dans une histoire donnée. Un instant arrêté dans sa vérité. 20 photos dans une année servent à comprendre ce qui s’est passé d’important. Life faisait ça à une époque. L’année en photos...
Pensez-vous que l’information soit dirigée ?
Est-ce que l’on connaît les informations qui sont derrière l’information ? Pourquoi est-ce que l’on privilégie telle nouvelle plutôt qu’une autre ? Quel est le critère de ce choix ? Et sommes-nous obligés de nous plier à ce choix ? Ou il faudrait lire toute la presse et tous les essais et autres livres d’enquêtes qui sortent à grande cadence. Lire tout ça, ce n’est pas mon métier. Donc, je ne donne jamais une opinion tranchée sur un sujet, parce que je n’aurai jamais tous les éléments de réflexion. Mon opinion sur tout cela reste ambiguë.
Et cela vous suffit ?
Cela me convient, par défaut.

Revue Médias















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