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Décryptage

Claude Cabanes, l’homme qui voulait changer l’Humanité

par Yves Harté

Souvenez-vous. Au tout début d’une gauche glorieuse au pouvoir, soit vers les années 80, arriva sur les écrans de télévision un grand couteau à l’accent inimitable, aux yeux verts, aux sourcils circonflexes, mi-Méphisto, mi-séducteur, coupant, tranchant, parfois capable de s’attendrir, voire de conseiller des lectures inattendues et le plus souvent de bon goût. Il était rédacteur en chef de L’Humanité. L’Humanité alors était encore un journal considérable. Et Claude Cabanes son éditorialiste. Le studio de télévision dans lequel ses happenings avaient lieu était celui de Michel Polac. « Droit de réponse ». Droit de foutoir aussi, tel qu’on ne peut plus l’imaginer dans une télévision soumise aux formatages des maisons de production.

Claude Cabanes imposa un style. Etait-il personnel ? Oui, pour l’accent gascon qu’il imposait, pour ses convictions littéraires, et pour sa dialectique originale. Non, car il s’inscrivait parfaitement dans l’histoire de son journal, celle de ces dirigeants qui semblent négliger les consignes d’un PC gris terne, cultiver une différence et parfois étonner pour une apparente indépendance. Dandy communiste. Il eut droit à ce qualificatif comme, avant lui, et dans un decrescendo, on le dit de Roger Vailland, de Roland Leroy. Après tout, c’était loin d’être indigne. Claude Cabanes : œil perçant, doigt pointé, sourcilleux à l’excès, capable par un simple mouvement de bouche, une simple exclamation, de réduire l’interlocuteur à néant. Il y avait chez lui la certitude de l’acier et la précision d’une lame.

Saint-Denis. Le métro vous laisse au milieu d’une cité commerciale indigente. A deux pas, un centre-ville qui rappelle les années 30, une mairie surmontée d’un beffroi curieux et dont régulièrement l’horloge entonne « Le temps des cerises » dans une réponse au bourdon de la basilique où reposent les rois de France. Juste à côté, entouré d’architectures mal maîtrisées, est posé l’admirable ovni de L’Humanité. « Le nouveau siège du journal a été inauguré le 27 avril 1989. Nous avons quitté la rue du Faubourg Poissonnière, au cœur du Paris des journaux. Pour moi ce fut un regret. Mais à l’époque, notre tirage était encore conséquent. Oscar Niemeyer, qui était l’architecte préféré du Parti, avait conçu notre immeuble sur plan et sur photo mais dans un respect de forme et comme une réponse à un passé historique, en utilisant l’espace à côté de la basilique. C’est beau, non ? »

Un instant, on retrouve le Claude Cabanes du plateau de « Droit de réponse ». La voix interroge impérieusement. De la fenêtre, on voit, proche à la toucher, la rosace de la basilique. Le bureau de Claude Cabanes est un refuge sentimental. Une « querencia » colorée dans un univers glacé. On y trouve une affiche de la feria de Vic-Fezensac de 1989 signée de son beau-frère, le peintre Jean-Paul Chambas, un portrait de Pouchkine, deux photos de Bettina Rheims et un Karl Marx ramant sur une pauvre barque au milieu d’une tempête que l’on croirait voir s’abattre sur la grève d’Hossegor. Et dans un coin, un tableau atterri ici on ne sait comment, une scène d’octobre 1917 réinterprétée par le réalisme soviétique de l’entre-deux-guerres : une vieille femme fait face à des hommes en tenue de combat. On ne sait si elle les insulte ou si elle les adjure de se battre.

Claude Cabanes fut-il journaliste parce que déjà communiste ? Il hésite avant de répondre. « Au fond j’étais communiste sans le savoir. Mais pour des raisons obscures, je ne l’ai jamais vraiment su jusqu’au jour où il m’a bien fallu regarder qui j’étais et ce que j’étais devenu. » Il est vrai que, lorsque l’on considère son histoire, on comprend mieux comment le destin de l’enfant de Fleurance (Gers) a pu un jour l’amener jusqu’au faîte de ce qui fut une Humanité triomphante.

Il lui a fallu un livre pour dire les ressorts inavoués « Le Siècle dans la peau » [1], roman non autobiographique selon la formule, mais qui révèle tellement de parts de vie... Comment devient-on journaliste communiste ? Ou comment est-on journaliste et communiste ? Pendant de longues années Claude Cabanes ne s’est jamais posé la question. Il est né en 1936 - est-ce un hasard si sa naissance coïncide avec la guerre d’Espagne et le Front populaire ? Sa mère, une institutrice gersoise. Son père, un instituteur qui a fait, comme l’Ecole normale le voulait, ses classes de sous-officier à Saint-Maixent. Quand la guerre éclate, il est sur le front. Démobilisé, il entre dans la résistance en 1941. Claude Cabanes ne le voit que fugacement. Ses grands-parents ? Côté maternel, des journaliers qui louaient leurs bras pour que leur fille puisse avoir à 12 ans une bourse de l’Etat. Côté paternel, un fils d’ouvrier de Fumel aux aciéries de Pont-à-Mousson qui, comme ultime ambition, entend sortir de ce servage d’acier. La mère aime les livres, « tellement que pour mes 17 ans elle m’a offert "Les Hommes de bonne volonté" de Jules Romains, 27 volumes alignés dans la cuisine entre l’huile d’olive et le sel fin » - Claude Cabanes, s’il avait été homme de radio, aurait été aujourd’hui une figure vocale.

La brisure vient de plus loin. En 1946, le colonel FTP, le père, à peine aperçu lors d’un de ses rares raids qui le faisaient sortir du maquis, revient à la maison. L’institutrice perdue au fond de sa province n’a pas attendu. Procès et, chose rarissime à l’époque, l’enfant de 10 ans est enlevé et confié au père. Première révolte. C’est avec les femmes que Claude Cabanes entend vivre. Son silence, sa grève non dite de la faim en finiront avec la décision paternelle. «  Pourtant je l’admirais. Il était une figure totémique, le Parti lui avait confié l’encadrement des forces d’ordre du Sud-Ouest. Je me souviens, enfant, l’avoir accompagné sur les quais de Bordeaux où il dirigeait les dockers. Mais je voulais ma mère. » Claude Cabanes est revenu dans le Gers et n’a jamais revu son père.

En 1960, il est appelé sous les drapeaux. Pendant deux ans, il part en Algérie. « C’est très certainement là que je me suis forgé définitivement une conscience politique. Bien sûr, j’étais déjà communiste par les livres. La folie de lecture de ma mère m’avait conduit à connaître tous les textes révolutionnaires qui me tombaient sous la main. Saint-Just, Robespierre, Frantz Fanon, bientôt Sartre et puis, bizarrement, Proust. Tout ce qui était, au fond, le ferment de la contestation du monde. Ces années de guerre au 7e RIMa étaient étonnantes. J’étais un seconde classe, docteur en droit public pour avoir débattu sur l’arrêt Barel. Virgile Barel, fils d’un député communiste, avait été refusé à concourir à l’ENA. Et le Conseil d’Etat avait considéré cette décision injuste. Je me retrouve avec un sergent sénégalais analphabète qui me dit : “Tu as quitté ton papa et ta maman, maintenant ton papa et ta maman, c’est moi.” J’étais assez heureux de souscrire à cette adoption qui comblait mes convictions tiers-mondistes. »

De retour à Paris, Claude Cabanes reprend des études, rencontre une étudiante en sociologie. Un enfant naît. « Il fallait bien que je trouve du travail. Ce qui peut paraître inouï aujourd’hui, c’est qu’en vingt-quatre heures j’en ai trouvé en lisant les annonces du Monde. Je suis entré au service culturel et politique de l’agence Infos SVP. C’était très simple, toute personne qui avait besoin de renseignements nous appelait et nous fournissions aussitôt l’ensemble du dossier de presse. J’y étais très heureux jusqu’à ce qu’une grève éclate. »

Du jour au lendemain Claude Cabanes, qui vient d’adhérer au Parti communiste, en devient le leader, s’oppose à son patron, M. de Turckheim, père de Charlotte, gagne la partie et se retrouve viré le lendemain. « Le Parti communiste m’a proposé alors un poste permanent dans le Val-de-Marne. J’ai véritablement découvert le monde ouvrier, un monde qui m’était absolument étranger. Ce dont je me souviens le plus est la très profonde fraternité qui unissait les travailleurs d’alors. »

Mais ce n’est pas tout. Claude Cabanes rencontre alors le jeune leader de la fédération du Val-de-Marne, Georges Marchais. Peut-on parler de fascination mutuelle ? Peut-on croire qu’il y a eu entre l’ancien ouvrier métallurgiste et le jeune docteur en droit un coup de foudre ? Peut-être. A son côté, Cabanes apprend tout ce qui est nécessaire en termes de rapports de forces et d’intelligence politique dans une ville, une société ou une entreprise. Il devient ainsi permanent du Parti communiste un 2 avril 1968 tandis que sa première femme, Marie-Claude, admiratrice de Bourdieu, prépare déjà une révolution à laquelle il ne croit pas. Sa seule certitude est qu’il faut certes dépasser le droit bourgeois qui oppresse les peuples, mais en élaborer un autre, inconnu encore, qui s’emparerait de l’Histoire et pourrait fonder une autre nation. Claude Cabanes en est là quand Georges Marchais, pour qui il écrit des discours, lui propose de travailler à L’Huma Dimanche.

« Quand je suis entré dans le journal, rue du Faubourg Poissonnière, j’étais saisi du poids de l’Histoire. Pour ceux qui, avant moi, avaient été publiés dans ces mêmes colonnes. Tous ces écrivains qui avaient adhéré à ce parti et donc à ce journal. Mon premier papier : la nécrologie de Donald Trumbo, scénariste hollywoodien, condamné par le maccarthysme. Mon premier reportage : les Rolling Stones à Bruxelles. Là, j’ai su que j’étais fait pour ce métier, que ma vie était là. »

Mais comment alors ce docteur en droit, ce lecteur fervent, cet écrivain rentré a pu devenir l’éditorialiste et la figure de L’Humanité des années 80 ? Il ne faut jamais mésestimer les traces dans lesquelles on met les pas. Quand on arrive et que l’on est remarqué par René Andrieu ou par Roland Leroy, que l’on écrit dans le journal de Jaurès, dans lequel Paul Nizan en 1933 remarque le travail d’un jeune psychanalyste nommé Lacan, quand « Les Caves du Vatican » y ont été publiées en feuilleton, une forme de croyance finit par tenir lieu de conscience d’éveil. Quand on demande à Claude Cabanes quels sont les éditoriaux qu’il pourrait renier, il réfléchit et en toute sincérité en donne un, celui sur la mort de Brejnev. En 1984, il devient rédacteur en chef.

« Je le reconnais, j’étais un journaliste et communiste stalinien. Mais tellement heureux de ce métier, vingt heures par jour, que cela m’aveuglait. Quel journaliste a beaucoup de marge de manœuvre par rapport au journal qui l’emploie ? Inutile de donner des brevets de vertu aux autres. Ce que nous n’avons pas vu, c’était ceux qui nous quittaient peu à peu, en silence le plus souvent, toujours avec dignité. Une hémorragie, ceux qui partaient étaient ceux qui écrivaient avec le plus de talent. »

La marche du temps a parfois d’inutiles cruautés. Quand Roland Leroy décide en 1985 que L’Humanité doit quitter le cœur de Paris, il ne sait pas encore qu’il scelle le sort d’un journal. Juin 1989, L’Humanité déménage. 10 novembre 1989, le mur de Berlin est rayé par une décision venue de Moscou. En 15 ans, le lectorat de L’Humanité s’effondre. « Pourtant je croyais vraiment et je crois toujours qu’il était possible de construire et de vendre un quotidien différent, qui fédérerait toutes les contestations du monde tel qu’il est. Une grande voix qui rassemblerait l’intelligence et l’intuition populaires. Le triomphe de l’argent est le triomphe du néant. Sans chimères, il n’y a plus d’imaginaire. J’ai rêvé d’un journal qui sauve la marchandise du néant. Mais ce journal ne pouvait être la voix d’un parti. »

Pendant deux ans, Claude Cabanes arrive à imaginer et à réaliser ce quotidien. « En trois mois, nous avons gagné 2 000 exemplaires. C’était en 1999. Et puis un matin, autour d’une table, on nous a dit qu’il était hors de question de continuer sur cette ligne-là. Au fond, les besoins d’un parti politique sont opposés au besoin d’un grand quotidien. » Depuis cinq ans Claude Cabanes n’est plus directeur de L’Huma. Il a conservé son titre de rédacteur en chef et en demeure l’éditorialiste. Dans son bureau en désordre, le regard est toujours ombrageux dès qu’on le contrarie. Et pourtant demeure une curieuse impression, celle de parler à un enfant du Sud, qui cherche au-delà de l’Histoire, une histoire non écrite.

Notes

[1] « Le Siècle dans la peau », Maren Sell Editeurs


 
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