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Comment Facebook est devenu ma cour de récré...

par Bruno Marlière

Paris s’éveille, les gratuits sont imprimés, les Vélib’ sont déprimés, les gens se lèvent, ils sont tous reliés... Pas moi... Et c’est là que tout a commencé.

François me dit : « Mais Facebook, tu sais bien ! »

Alors là, je suis cuit. Si mon pote François comprend que j’ignore totalement ce qu’est Facebook, je suis grillé, intellectuellement maudit jusqu’à la treizième génération ! J’opine mollement pour gagner du temps. Il me précise : « Mais si... Il te faut un réseau... sinon t’es fini. »

J’étais venu, tranquille, boire un petit jus avec un ami, et voilà qu’il m’annonce, tel un mandarin numérique, que j’suis foutu, espérance de vie sociale : zéro. Tricard à Paris, bon pour la cure, les bains de boue, les pensions de famille en juillet dans la Manche avec géraniums à tous les balcons ! C’est quoi un réseau, c’est quoi Facebook... ?

Je rassemble les indices, éparpillés façon puzzle, je note réseau, et puis fessebouc, je raisonne, c’est sûrement des Anglo-Saxons qui ont fait ce... fessebouc. Alors je l’écris en gros : « Facebook » ; pour montrer à mon interlocuteur que je ne suis pas largué... Vivre dans son époque, qu’il dit ! Tu t’isoles six mois pour faire une exposition de peinture, coupé du monde dans ton atelier de Saint-Denis (93), juste un téléphone de temps en temps. Quand tu reviens... tu ne comprends plus rien et en plus on te traite de tyrannosaure Rex informatique. Il est neuf heures, Paris s’éveille, les gratuits sont imprimés, les Vélib’ sont déprimés, les gens se lèvent, ils sont tous reliés... pas moi... C’est là que tout a commencé.

1er jour - 10 heures

Devant la page d’accueil de mon moteur de recherche favori, je tape Facebook. Log in ? Sign in ? Come home ? .uk, .com, .fr ? Bon je tape .fr et bingo ! C’est la page d’accueil de Facebook.

Ici, j’apprends que Facebook est un réseau social qui me relie à ceux qui comptent pour moi. Je m’inscris, nom, prénom, adresse mail, mot de passe, rien que de très normal pour l’instant. Sexe ? Oui... plutôt sexe que pas de sexe ; je regarde les possibilités : femme ou homme. Bon, moi être homme. Anniversaire ? OK, pourquoi pas !

J’ai tapé « Entrée » d’un geste rageur ; point de retour en arrière envisageable, point final, poing sur la table ; le clavier claque comme le tiroir d’une vieille caisse enregistreuse. C’est parti. Je suis connecté au monde, lié socialement. Communauté humaine, j’arrive ! Village planétaire, me voici ! Ah ! Je ris de me voir si beau dans le miroir de mon écran plat : enfin... je ris tout seul car je n’ai AUCUN AMI. Je fais tapisserie sur la grande toile. Si quelqu’un me voit avec zéro ami, je serai la risée de... tous mes amis !

Photo, informations générales, personnelles, coordonnées, formation et emploi : c’est la Sécu ! Je recherche François, celui par qui tout est arrivé et qui m’a promis de m’initier. Je tape son nom et... ça y est, je l’ai ! Je vois sa photo dans une sorte d’encart. Ajouter comme ami ? Je clique. Il doit confirmer que nous sommes amis. Il faut que j’attende une réponse de sa part, j’espère qu’il est connecté... Alors pour voir, je clique sur son nom et là, j’accède à ses propres amis. Surprise, je retrouve un certain nombre de mes connaissances. Je les ajoute illico dans ma liste : trente demandes, quand même...

2e jour - 10 heures

« D’un coup d’œil, je suis informé sur tout mon réseau d’amis, leurs pensées, leur état d’esprit, ce qu’ils font, où ils sont ; c’est incroyable ! »

Sur ma messagerie une dizaine de réponses positives ! Ça y est, j’ai une chouette bande d’amis numériques.

Et là, tout s’enchaîne. Sur l’onglet « statut » de ma pageFacebook, je retrouve ma bande ; certains disent qu’ils partent à Bruxelles, d’autres qu’ils sont séminaristes pendant trois jours, certains perdent leur portable, rentrent à Paris, pensent... et c’est un scoop, sont happy, beaucoup de phrases en anglais. D’un coup d’œil, je suis informé sur tout mon réseau d’amis, leurs pensées, leur état d’esprit, ce qu’ils font, où ils sont ; c’est incroyable !

illustration : Laurence Guibaud
illustration : Laurence Guibaud

Facebook me demandait avec insistance depuis deux jours : Que faites-vous en ce moment ? C’est à ce moment précis et seulement que je comprends l’intérêt de remplir mon statut : être présent à l’esprit de mes amis.

« Que faites-vous en ce moment ? » me demande Facebook. Mais que fais-je exactement en ce moment ? Heu... Je tape sur mon clavier, heu... je réfléchis à ce que je vais mettre dans mon statut, heu... je me prends la tête... Alors, je me lance et tape : « Bruno est cool. » Ce qui est loin d’être le cas.

Quelques minutes plus tard, un message. François commente mon statut : « Tout le monde s’en fout que tu sois cool, Bruno ! Le statut, c’est un jeu, et le jeu consiste à interloquer, étonner, voire inquiéter ses amis. Écris sur ton statut : “Bruno... pas cool”, c’est plus efficace ! »

Quelques secondes plus tard, c’est l’avalanche de commentaires et de suppositions. Tout y passe, les commentaires répondent aux commentaires, c’est une joyeuse cacophonie bon enfant, franglaise, souvent drôle et toujours amicale. Je suis comblé. Fin du deuxième jour, j’ai une bande de 15 copines et copains qui passent beaucoup de temps sur Facebook.

3e jour - 11 heures -

« Dire que Facebook est une drogue est faux. Ou alors l’amour est une drogue, l’amitié aussi. »

12 heures - 15 heures - 18 heures - 19 heures... Vendredi, c’est le troisième jour. J’ouvre mon Facebook en même temps que ma messagerie.

Dossier important à rendre à la fin de la journée. Mais le temps d’ouvrir Word, et j’ai déjà une dizaine de notifications et de messages. Commentaires sur mon statut, mes photos ; réponses de nouveaux amis ; je commente les statuts, photos et autres commentaires et à douze heures trente je me surprends à ne pas avoir commencé à travailler.

Facebook, c’est comme une cour de récréation disponible 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Je la regarde derrière ma fenêtre de salle de classe avec envie, et l’heure de la récré sonne au rythme des notifications et messages en tous genres. Ma fenêtre, c’est Windows ; ma salle de classe, ce dossier qui traîne.

D’autres cours de récréation s’ouvrent à moi. Des groupes « comité de soutien pour la téléportation », « Fondation Chirac », « Les anciens pingouins du Val-André », « Pour que Coyote arrive enfin à choper Bip Bip et lui défonce la gueule ! », « série policière : l’Évangile selon Jacques Lucas et bientôt sa suite ».

Je suis membre, je suis fan, je suis sollicité, il se passe toujours quelque chose sur Facebook. Parmi les dizaines de milliers de groupes qui comptent entre un et plusieurs milliers de membres, il y a des artistes, écrivains, politiques, radios, ONG, groupes de copains, communauté de goûts, d’intérêts, c’est l’abondance, la surabondance, la croissance, infinie. Après quatre heures de vertige, je ferme à regret la fenêtre de récréation Facebook et fais resurgir ma salle de classe, ma page Word.

Un léger vide m’envahit, un vide de séparation, de celui que chacun ressent quand il raccroche au téléphone et quand le « bon ben, salut ! » semble dérisoire, faible, mal assuré. C’est un vide d’impossibilité de faire, de celui que chacun a ressenti lorsque, dispensé de piscine car enrhumé, il restait assis au bord du bassin à regarder ses copains de classe faire des longueurs. C’est un vide d’absence.

Dire que Facebook est une drogue est faux. Ou alors l’amour est une drogue, l’amitié aussi. Aimer se marrer, manger avec des potes, se raconter des histoires, jouer, aimer tout court, c’est seulement aimer la vie. Dès lors, comment ne pas comprendre l’attraction pour un réseau perpétuellement connecté, où séparation et disparition ne sont qu’actes volontairement et individuellement consentis ?

Entre la page Bruno Marlière et celle de Léa, ma fille de 17 ans, il y a un monde, il y a des siècles. Pourtant, c’est le même outil. Mon Facebook semble statique, littéraire, confiné, organisé, comparé à celui de Léa, si mouvant, rapide, synthétique, expansionniste et surprenant. N’est-ce pas la preuve que Facebook n’est qu’un outil, certes génial, mais seulement un outil de réseau social ? N’est-ce pas aussi la preuve que notre conception de l’amitié et la représentation qu’on en a changent tout au long de notre vie ?

Vivement que j’ai de nouveau 17 ans !

Merci à François Liénart, mon coach Facebook.


 
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