Michael Hoyt est Executive Editor de la Columbia Journalism Review (CJR), l’organe de la Columbia School of Journalism et la plus réputée des revues consacrées aux médias aux Etats-Unis. Nommé à ce poste en 2000, il est un observateur expérimenté de la scène médiatique américaine.
Dans l’éditorial d’un des derniers numéros de la CJR, intitulé « On Mission », vous exprimez votre inquiétude sur la situation de la presse aux Etats-Unis. Et vous appelez les journalistes et éditeurs à réagir et à remplir leur mission, c’est-à-dire faire vraiment leur travail. Pourquoi êtes-vous aussi inquiet ?
J’ai le sentiment que nous traversons une crise. Les bons journalistes semblent avoir perdu une partie de leur confiance en eux, en leur mission. On a l’impression qu’ils sont sans cesse attaqués et critiqués, parfois pour de bonnes raisons, parfois pour de mauvaises raisons.
Les chaînes de télévision nationales sont en déclin - leur couverture de l’information n’est plus ce qu’elle était. Dans de nombreuse villes, la télévision locale a beaucoup décliné, elle n’est souvent que l’ombre d’elle-même, elle n’est plus de qualité. Nos meilleurs journaux restent magnifiques, mais une bonne partie de la presse régionale - de grands journaux qui faisaient notre fierté - est maintenant vide de contenu. Ce n’est pas qu’elle soit vraiment mauvaise, mais elle n’offre plus la substance, la profondeur qu’elle apportait.
En même temps, notre pays est devenu très partisan, très divisé. Le résultat, c’est que les lecteurs préfèrent le journalisme qui renforce leurs propres convictions, et n’aiment pas celui qui les contredit. On accuse souvent la presse d’être partisane. Cette critique est parfois justifiée, souvent elle ne l’est pas. Soumis à une critique incessante, les journalistes se sentent en sursis, sur la défensive. C’est un vrai problème.
Ce que vous décrivez n’est pas vraiment nouveau, la situation s’est-elle aggravée ?
Oui, et je crois que c’est en bonne partie dû à cet esprit partisan, au nom duquel certains groupes dénigrent tout ce qui ne va pas dans leur sens, et surtout la presse. L’autre raison, c’est la surabondance de médias dans notre pays. Je soupçonne nos concitoyens de se sentir agressés par les médias, de penser qu’il y en a trop. Qui cherche à s’informer a l’impression de se noyer ! Naturellement, le public résiste. Tout ceci désoriente la presse.
Les médias sont de plus en plus aux mains de quelques grandes entreprises. Cette concentration est-elle à l’origine de certains de ces problèmes, ou n’est-elle pas en cause ?
Pour moi, il est clair que la concentration joue un rôle : plus les compagnies propriétaires de médias s’agrandissent - pensez à Disney ou à General Electric - plus le poids relatif de la partie journalistique de leurs activités diminue. Le rôle de service public devient de plus en plus insignifiant, il n’influence pas la culture de ces compagnies géantes, qui est bien sûr une culture de profit. Il n’est donc pas surprenant que puisse disparaître le sens de la mission journalistique.
Notre presse régionale est, dans la plupart des cas, aux mains de grandes chaînes de journaux. Certaines d’entre elles cultivaient l’excellence. Cette culture est maintenant subordonnée à des objectifs les obligeant à faire 23 ou 25, voire 30 % de retour sur l’investissement. Je ne suis pas certain que ces deux cultures soient compatibles... Pour obtenir à court terme un taux de profit élevé, on coupe souvent les effectifs des journalistes. Mais un contenu plus limité va finalement chasser lecteurs ou téléspectateurs. On entre ainsi dans un cercle vicieux.
Conscientes du rôle public de leur département « médias », ces grandes compagnies les géraient différemment. Cette différence justifiée est-elle en train de disparaître ?
Oui, c’est exactement notre crainte. La concentration des médias suscite bien sûr d’autres inquiétudes, par exemple celle de l’homogénéisation - quand toute l’information est transmise par le canal d’un nombre de plus en plus petit de cultures d’entreprise, tout se ressemble de plus en plus ; la variété des voix et des perspectives souffre.
« Les journalistes sont si déprimés, si inquiets, qu’ils s’autoflagellent chaque fois que l’un d’entre nous commet une erreur. »
Quels sont les autres facteurs expliquant la crise ?
Le « blogging » - phénomène majeur - joue un rôle. C’est pour la presse une arme à double tranchant. Le « blogging » a un côté très attirant : il concentre sur les sujets à traiter une puissance intellectuelle supplémentaire et des yeux nouveaux. De ce fait, la presse est délogée de son piédestal, il y a un déplacement d’autorité à son détriment. Ce n’est pas nécessairement un mal ! Mais, et c’est le côté négatif des blogs, la plupart des « bloggers » ne font pas du journalisme : ils émettent des avis et des opinions, et ils agissent souvent en bandes, se liguant contre leur cible du moment. Dans ce cas, il s’agit moins d’un phénomène démocratique que d’une psychologie d’émeutiers. Mais il y aura toujours un appétit pour une information sérieuse - c’est ce que la presse doit fournir.
Quelles sont les solutions ?
Mieux nous défendre. Les journalistes peuvent donner de la voix, nous pouvons mieux nous expliquer. Et il faut impliquer le public, le faire participer aux débats - lui dire ce qu’il pourrait perdre. Les journalistes sont si déprimés, si inquiets, qu’ils s’autoflagellent chaque fois que l’un d’entre nous commet une erreur. Nous ne réagissons pas, nous n’expliquons pas assez bien notre métier. Nous devons nous défendre bien plus vigoureusement, faire un meilleur travail de relations publiques. Et surtout, faire le journalisme dont le public a besoin en démocratie.
Vous plaidez donc en faveur d’un retour aux sources du journalisme plutôt que de suivre les tendances ou les modes...
Oui. Les études de marché ressassent ce que les gens désirent - vous pouvez suivre leurs recommandations jusqu’à ce que mort s’ensuive... Nous pourrions remplir nos journaux de photos de nus et en vendre beaucoup, mais nous ne voulons pas le faire. Nous devons en revenir à l’essentiel : le journaliste est là pour défendre le citoyen. Il faut saisir ce que le public doit savoir pour survivre. La vie moderne est très compliquée ! Les citoyens sont les cibles d’immenses machines de relations publiques, et soumis à un gouvernement très puissant. La tâche du journaliste reste la même - les aider, les défendre.
Les médias sont très critiques envers eux-mêmes. Cela contribue-t-il à la détérioration de l’image de la presse ?
Oui. Le journalisme sur les médias risque d’être vu seulement comme une pression de plus, une voix malveillante. Pour être respectée et écoutée par les journalistes, cette voix doit trouver un équilibre délicat entre fermeté et sympathie. Il faut avoir un pied « dehors », pour être ferme, et un pied « dedans », pour comprendre à quoi sont confrontés les journalistes et leur manifester de la sympathie, comme si c’était la voix d’un ami ou d’un frère. C’est cette voix qu’ils seront prêts à écouter. Dans leur situation, un mot amical compte vraiment - nous ne le faisons parfois pas assez.
Aux Etats-Unis, le journalisme a toujours attiré des étudiants de grand talent. Cet attrait pourrait-il diminuer avec la perte de prestige de la profession ?
Je suis venu au journalisme à l’époque du Watergate - lorsqu’il était clair que la presse pouvait changer le monde. Aujourd’hui, toutes ces critiques pourraient dévaluer la profession, lui faire perdre une partie de son attrait. Mais je suis stupéfait de la qualité des étudiants que nous continuons à attirer à l’Ecole de Journalisme de Columbia, sachant bien sûr que c’est une excellente école. Ils sont extraordinairement doués, intelligents, passionnés, travailleurs, intéressés - ils continuent de venir. Le pourcentage de femmes augmente constamment, c’est aussi un bon signe. Ce qui nous aide peut-être, c’est que nous ne sommes plus à l’époque où tout le monde voulait gagner des millions en quelques années...
Vos vues sur le rôle que doit jouer la Columbia Journalism Review changent-elles du fait de la crise que vous décrivez ?
Eh bien, cette crise me galvanise ! Plus que jamais, ce que fait notre revue répond à un vrai besoin. On écrit beaucoup sur la presse, sur ses gaffes surtout, mais peu essaient de prendre du recul et de réfléchir aux standards et aux pratiques de la presse. C’est maintenant qu’il faut travailler aux grandes questions telles que la concentration des médias. Aussi, chacun sait que les choses ne vont pas bien, que le sol se dérobe sous nos pieds. Les journalistes en activité sont davantage prêts à écouter. Si nous travaillons bien, ils sauront le reconnaître, ils seront plus ouverts. C’est un phénomène assez nouveau.
« La plupart des bloggers agissent en bande. Dans ce cas, il s’agit moins d’un phénomène démocratique que d’une psychologie d’émeutier. »
Voulez-vous fournir une aide plus directe aux journalistes, sous la forme de « best practices » par exemple ?
Nous ne voulons pas devenir un magazine de conseils pratiques - d’autres publications le font déjà. Nous sommes là pour promouvoir le bon journalisme, combattre le mauvais, et aider à réfléchir aux problèmes qui sont les nôtres. Je pense que notre travail est plus que jamais d’actualité et d’importance.
Dans quelle mesure vos activités sur Internet contribuent-elles au succès de la CJR ?
Elles sont très importantes. Elles nous permettent une sorte de double punch - un crochet du droit par le magazine, posé, réfléchi, et tous les jours un rapide direct du gauche par Internet. Nous pouvons mieux nous battre. Nous nous efforçons d’harmoniser ces deux opérations, de les faire bouger ensemble. L’unité de doctrine est assurée par le fait que toutes deux dépendent de moi, avec un éditeur de poids en charge du côté Internet. Nous venons d’engager un webmaster, les deux sites (celui de la revue - www.cjr.org - et celui de nos activités Internet - www.cjrdaily.org) vont être fusionnés et remis au goût du jour. Ceci devrait nous aider... et nous valoir de nombreux abonnements nouveaux ! Nous espérons aussi lancer une version digitale du magazine.
En dehors de cette fusion de vos sites Internet, quelles sont vos priorités ?
Nous allons être davantage sur le terrain, ce qui nous aidera à être moins obnubilés par les grands de la profession, à parler davantage du reste des médias, de ces organes de presse et d’information plus petits, auxquels se fient tant de personnes. La priorité essentielle, c’est de voir grand : choisir des questions majeures telles que la propriété des médias, l’objectivité, le parti pris, l’éthique, les pressions économiques sur la presse, etc. Et les traiter en profondeur, avec des articles de fond écrits par des professionnels de poids. Nous voulons aussi injecter un peu plus d’humour dans notre magazine, recourir davantage à l’ironie - c’est peut-être la meilleure des armes...
Comment devient-on Executive Editorde la Columbia Journalism Review ?
En y restant suffisamment longtemps ! Après une dizaine d’années de carrière en tant que journaliste de presse quotidienne puis comme pigiste pour des magazines, je suis venu à la CJR il y a 18 ans, tout en bas de l’échelle des rédacteurs. Ma femme et moi sommes arrivés ensemble et nous nous sommes partagé la tâche, l’un contribuant à un numéro pendant que l’autre travaillait comme pigiste, et inversant les rôles au numéro suivant. Travailler ici m’a tout de suite beaucoup plu, écrire sur les médias, c’est écrire sur tous les sujets - les médias touchent tous les aspects de notre vie, de la religion au baseball !

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