Quand avez-vous ouvert la Chapelle ?
En 2001. Elle était plus ou moins destinée au bulldozer, au cœur d’une cité populaire peuplée en majorité de gitans. Un quartier « difficile » pour employer les euphémismes socioculturels en vogue.
Vous avez eu droit à un tollé général ?
Même pas ! Seulement à cette forme d’indifférence que l’on accorde aux hurluberlus qui croient que ce n’est pas parce que le monde est comme il est qu’il doit le rester. Notre but est de partager, non pas des certitudes, mais des visions artistiques avec un public potentiel. Ce que l’artiste, le créateur, fait vibrer en moi, j’ai envie, j’ai besoin de le partager avec mon voisin. Et s’il ne vibre pas de la même façon, mon devoir est d’essayer de comprendre pourquoi. Vous savez, le public est moins ignare et passif que certaines émissions de télévision tendraient à nous le faire croire...
Comment êtes-vous perçu à la cité Gely ?
Nous sommes en territoire gitan et notre installation a pris du temps. Aujourd’hui, nous faisons partie de ce territoire et de cette communauté humaine. Nous nous sommes pliés à ses us et coutumes, tout en gardant notre indépendance. Ça fonctionne. Mais si Jojo le Gitan, entre autres, n’avait pas voulu que l’on soit ici, nous n’y serions pas !
Pourtant, les spectacles de la Chapelle relèvent de l’expérimental...
Est-ce que la création est obligatoirement expérimentale ? Pour des Inuits ou des Mongols, un spectacle de tango, c’est de l’art expérimental. Surprenant, nouveau, original, exotique, même dérangeant si vous voulez. Mais expérimental ? Je déteste ces termes « expérimental », « marginal », « improvisation », qui laissent penser qu’il n’y a pas, en la matière, de véritable travail, seulement le dilettantisme d’artistes incompris parce qu’incompréhensibles. Balivernes ! Comme il est faux de croire qu’un artiste peut naître en deux mois de travail à Star Academy. La vie artistique est un long cheminement, un travail quotidien, une remise en question constante de ses certitudes. Lorsque Carolyn Carlson ou Keith Jarrett improvisent, ils le font à partir d’une somme de connaissances à la fois techniques et artistiques qui laissent peu de place au dilettantisme ! Pas de réussite sans travail, et la donnée essentielle du succès, c’est le temps.
Vous n’aimez pas les manifestations artistiques grand public ?
Ai-je dit ça ? Nous cherchons justement à mettre en place une formule du type Star Academy ! Cela s’appellerait « la Chapelle Académie » et toutes les formes de création artistique y seraient représentées. On cherche un diffuseur, radio ou télévision, qui tenterait avec nous le pari de montrer le processus de création. En revanche, je n’aime pas qu’un artiste soit traité comme un lave-vaisselle et lancé selon les règles du marketing. Ça passe ou ça casse ! Connu six mois puis oublié. On laisse croire à des jeunes qu’en un coup de baguette magique et un prime time, ils vont devenir des stars... Puis on les renvoie chez eux lorsque le prime time est terminé et que ça n’a pas marché.
« Notre monde est soumis à l’événement. Aujourd’hui, vous êtes serein ? Oui, On se doit d’être dans le choc. »
Vous êtes prêt à intégrer un système qui vous permettrait de faire de la Chapelle un lieu de rencontres internationalement connu ?
Oui, à l’exemple de festivals comme Avignon pour le théâtre, Antibes pour le jazz, Perpignan ou Angers pour la photo... Au tout début, on n’en donnait pas cher, mais ils sont devenus des lieux incontournables où naissent des mouvements nouveaux et des formes d’expression artistique originales.
Quelle est votre stratégie pour faire parler de vous ?
Nous sommes dans un monde soumis à l’« événement », ce qui force les créateurs, les organisateurs, les artistes en règle générale à s’interroger sur ce qui va être ressenti comme tel par le public. On se doit d’être dans le « choc ». Titre choc. Événement choc. Spectacle choc. Publicité choc... En fait, on parle rarement du fond quand on sollicite le public. Comme si le marketing suffisait. On reste en surface et, quand le public est au rendez-vous, on souhaite de tout cœur que, même s’il n’est pas venu pour ce qu’il croyait, il repartira heureux, enrichi et surpris d’avoir découvert quelque chose qu’il ne connaissait pas. Nous aussi, nous avons assimilé le système des titres chocs et des événements chocs, pour que l’on parle de nous. Nous avons fait des coups médiatiques qui ont amené la Chapelle à bénéficier d’une visibilité plus large. Nous avons suscité l’intérêt des médias qui, s’ils sont restés silencieux et nous observaient plutôt dubitativement au début, sont maintenant plus volontiers disposés à relayer nos programmes. Parce que, quand même, nous travaillons sur une programmation annuelle qui n’est pas faite que de coups médiatiques ! Nous avons donc besoin des médias tout au long de l’année.
Lorsque vous contactez les médias pour faire passer à la fois votre message et vos programmes, que leur dites-vous ?
Faire parler de soi à Montpellier tient de la gageure ! C’est une ville très particulière car, depuis les années 1980, elle est dotée de nombre de vitrines artistiques. Festivals, rencontres, concerts, expositions, créations théâtrales en ont fait un centre culturel internationalement connu. Nous bénéficions de cette visibilité et, pour le reste... ma foi, on improvise. Petit à petit, on a appris comment il fallait fonctionner : comme les autres. Forcer les portes, harceler les journalistes, faire le siège des télés et des radios régionales. Cette stratégie s’est révélée fructueuse, même si les résultats sont encore timides. Nous n’avons pas encore les ressources pour engager un grand professionnel des relations publiques qui nous amènerait à être connu sur le plan national, voire international, mais nous avons des collaborateurs qui se sont, au fur et à mesure, formés à ce type de contact avec les médias.
Se faire connaître demande de gros moyens financiers ?
Et nous ne les avons pas. Nous préférons investir dans d’autres domaines. Principalement dans la programmation, ou dans l’aménagement intérieur et extérieur de la Chapelle. On pallie le manque de moyens en mettant en avant la spécificité, l’unicité de ce lieu. Nous avons accueilli Duquende, Titi Robin ou Diego Amador lors des festivals gitans 2007 et 2008. En ce moment, nous tentons de décider d’autres artistes de renommée nationale ou internationale à venir se produire à la Chapelle. Je ne peux pas les aborder en disant : « Quel est votre cachet ? » Nous n’avons pas ces arguments-là. Nous misons sur leur compréhension que des lieux comme le nôtre sont nécessaires à la pérennité d’une forme de vie artistique et sociale, et que le fait d’accepter de venir nous aide, bien évidemment, mais est aussi la preuve que leur propos artistique est authentique.
« On parle rarement de fond quand on sollicite le public. Comme si le marketing suffisait. »
Bref, ce qui vous manque c’est de l’argent !
C’est lapidaire, mais c’est exact. Je suis conscient des difficultés à soutenir financièrement chacun de nos projets. La Chapelle demande de la part des investisseurs potentiels un engagement aussi bien politique que citoyen. C’est une forme de partenariat qui n’est pas simple à mettre en place, surtout en région.
Aujourd’hui, vous êtes serein ?
Oui, parce que même si je ne sais pas très bien où l’on va, au moins je sais d’où l’on vient et où on en est. Et participer à une action profondément ancrée dans les besoins et les réalités de ce quartier m’a énormément appris tant sur le plan artistique que sur celui des relations humaines.
« Gitanos », festival gitan en avril 2009.
Les « Guinguettes gitanes », organisées en partenariat avec l’Association des femmes gitanes et sa présidente Lili Baliardo. Fréquence hebdomadaire de juin à septembre.
Programmation annuelle de musique, danse, théâtre, nouvelles technologies.
Accueil en résidence d’artistes toute l’année et « ateliers de créations » destinés aux jeunes et aux moins jeunes...
Contact : www.lachapelle-gely.com

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