Quel rôle joue l’American Association of Retired People (AARP) dans le débat public aux États-Unis, en particulier dans la période électorale ? L’AARP est en première ligne dans les débats sur la crise économique et le modèle social américain. L’organisation, qui compte presque 40 millions de membres, a créé une coalition non partisane composée de plus de 80 organisations américaines représentant dans un très large tour de table les intérêts sociaux, économiques et communautaires de la population américaine face aux deux problèmes majeurs que sont l’accès à la santé et la sécurisation des pensions de retraite dans un climat plutôt incertain.
L’AARP est la principale organisation représentant les seniors, mais de quelle façon ceux-ci y interviennent-ils ? Y a-t-il une forme de démocratie interne ? La gouvernance de l’AARP est extrêmement complexe. Elle est composée d’au moins deux grandes entités distinctes : un organe à but lucratif (for profit) et une fondation à but non lucratif. Théoriquement, les associations fondatrices détiennent le pouvoir et la présidence. Mais le directeur et les cadres supérieurs sont des professionnels issus de l’administration ou de grandes entreprises ; ils disposent d’un pouvoir important et ne sont pas retraités eux-mêmes mais salariés de l’association.
L’AARP intervient dans l’espace public à travers un dispositif médiatique d’exception qui va de la presse à la télévision. Comment s’est-il construit ? L’AARP a développé une stratégie d’internalisation médiatique qui consiste à tenter de maîtriser les vecteurs, les canaux et les contenus de l’information en devenant lui-même un opérateur média d’amont en aval de la production d’information. C’est le cas dans la presse écrite. Depuis sa création, en 1958, l’AARP édite AARP The Magazine, un bimensuel du même type que Notre temps en France mais publié à plus de 24 millions d’exemplaires. L’organisation publie également The AARP Bulletin, un mensuel destiné à tous ses membres sur la vie de l’association et sur la défense des droits.
« L’assimilation des personnes âgées à un fardeau pour les ressources publiques constitue l’un des terrains de lutte des “Panthères grises”. »
L’AARP communique en direction de ses membres mais également à destination des décideurs et des médias, tant sur le plan national qu’international. Récemment, elle a sorti à grands frais The Journal, revue destinée à un public international intéressé par les problématiques du vieillissement, ses politiques publiques, et destiné à servir de courroie de transmission à ses projets de développement international.
Les journalistes et les producteurs des différents médias de l’AARP sont-ils tous professionnels ou y trouve-t-on des militants, des bénévoles ? Il s’agit essentiellement de professionnels. C’est l’intérêt de cette structure : elle est associative, mais professionnelle dans son approche de défense des intérêts, contrairement au milieu associatif retraité hexagonal dont l’amateurisme rend leurs actions généralement inefficaces.
Quid du volet audiovisuel ? Chaque semaine, l’AARP produit des vidéos sur des sujets très variés. Elles sont distribuées gratuitement aux télévisions et agences de TV par câble, sur tout le territoire des États-Unis. Des extraits de ces vidéos sont souvent utilisés par les médias au moment des JT. L’AARP produit également une émission de radio hebdomadaire intitulée « Prime Time » ainsi que « Mature Focus Radio », programme qui offre une grande variété d’opinions et d’intervenants sur les sujets qui intéressent les plus de 50 ans. Ces deux émissions sont distribuées gratuitement à l’ensemble des radios. Les raisons qui ont amené l’AARP à produire elle-même reposent sur la conviction que les télévisions et radios commerciales ne sont pas totalement « libres » du fait qu’il leur faut conquérir ou conserver des annonceurs. Le financement des programmes dépend de l’audimat. Les émissions de l’AARP élargissent le panel de contenu en abordant des questions qui ne sont pas traitées, ou insuffisamment, par les diffuseurs commerciaux.
L’AARP constitue une importante source de renseignements sur l’ensemble des questions du vieillissement. Lorsqu’elle enquête sur ce sujet, la presse américaine se tourne régulièrement vers l’organisation dans la mesure où celle-ci fournit de nombreuses sources d’informations, statistiques, opinions, commentaires et conseils.
Existe-t-il une autre stratégie aussi performante que celle de l’AARP ? Pas à ma connaissance, mais une expérience intéressante a été initiée dès les années 1980. Au contraire de l’AARP, elle procède d’une stratégie d’externalisation du pouvoir médiatique en mobilisant les membres d’une organisation mythique aux États-Unis : les Grey Panters (« Panthères grises »). L’association a été créée par Magie Kuhn en 1970, à Philadelphie. Elle regroupe des aînés et des jeunes. L’objet de l’organisation est de lutter contre la discrimination par l’âge et de promouvoir la justice sociale, les droits civiques et la paix. La lutte contre la discrimination représente un axe majeur pour les Panthères grises aux États-Unis. Leur action porte à la fois sur la représentation et l’exclusion par l’âge. Avec le Grey Panthers Media Watch National Committee, l’organisation a créé une cellule d’observation des médias. Ses membres font des rapports sur les émissions télévisées et relèvent celles qui véhiculent des stéréotypes négatifs. Les Panthers exercent des pressions sur les médias à travers cette cellule de veille destinée à réagir à la diffusion de contre-vérités sur les personnes âgées mais aussi sur la politique de la vieillesse. L’assimilation des personnes âgées à un fardeau pour les ressources publiques, par exemple, constitue l’un des terrains de lutte de ce type de programme. L’organisation agit en « groupe de pression » visant, non pas le pouvoir politique, mais les protagonistes du monde médiatique qui contribuent à façonner l’opinion…

Revue Médias















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