Il y a un moment délicat, dans la vie d’un journaliste, c’est quand il a lui-même affaire à d’autres journalistes. Prenons un exemple au hasard : le mien. J’écris non seulement des articles, mais également des livres. Disons que je suis à la fois journaliste et auteur. Du même coup, je m’expose au jugement (plus ou moins bienveillant) de mes chers confrères, qui font métier de lire les livres et de les critiquer. C’est normal. C’est la règle du jeu. Je ne vais tout de même pas me plaindre s’il arrive qu’un de mes livres se fasse éreinter, quand je pense à toutes les horreurs que j’ai pu écrire sur Untel ou Untel, du temps où j’étais critique de télévision.
Après tout, personne ne m’oblige à écrire des livres. Je l’ai bien cherché. Ce qui est plus problématique, c’est quand on s’aperçoit qu’un critique (un confrère, donc) a mal lu votre livre. Ou n’a lu que la quatrième de couverture, qu’il reproduit mot à mot. Ou bien n’a lu que la moitié du livre. Ça m’est arrivé un jour, dans un grand quotidien. J’avais écrit un livre qui, vers la moitié, basculait du bonheur vers le malheur, du paradis vers l’enfer. Le critique n’a lu que la partie bonheur. Il a parlé de mon livre comme d’une tendre et douce élégie. En plus, il était court, mon livre. Vraiment très court. Il aurait tout de même pu le lire en entier.
Une autre fois, pour un autre livre, j’ai été interviewé, sur une télévision régionale, par le présentateur du journal. Juste avant, il avait tenu à me dire combien il avait aimé mon livre, qui l’avait tellement touché. Pendant l’interview, il s’est mis à me poser des questions sur l’histoire, sur les personnages. Et je me suis aperçu qu’il ne l’avait pas lu. Qu’il mélangeait avec un autre livre. Croyez-moi : pour rattraper le coup, en direct, il faut faire une sacrée gymnastique. J’ai fini par me poser à moi-même les questions. Et puisqu’on parle d’interviews...
Combien de fois ai-je lu avec effarement, avec consternation, dans tel ou tel journal, les propos qui m’étaient prêtés ? Avais-je vraiment dit cela ? Etait-ce possible ? Dans un de mes livres, je racontais que l’université où j’avais fait mes études, à Rome, était située juste à côté de la Fontaine de Trevi. Là où Fellini, quelques années plus tôt, avait tourné « La Dolce Vita ». Sous la plume du confrère (qui était une consœur), c’est devenu : il a fait la dolce vita à Rome. Si seulement...
Vous n’imaginez pas ce que ça rend modeste, d’un seul coup, sur son propre métier de journaliste. J’ai fait des dizaines d’interviews, des dizaines de portraits. Et je suis tétanisé à l’idée de mes propres bourdes, de mes propres âneries. Combien d’interviewés, à la lecture des propos que je leur avais prêtés, se sont exclamés : mais c’est pas vrai ! Quel abruti ! Combien de fois ai-je moi-même mal compris, mal interprété ? Rude leçon, que de se retrouver de l’autre côté de la barrière. Et comme on comprend, soudain, pourquoi l’opinion fait de moins en moins confiance aux journalistes...
Quand on sort un livre, on se plie au rituel du « service de presse ». Pour ceux qui l’ignorent, cela consiste, avant la mise en vente du livre, à l’envoyer, muni d’une dédicace, à une palanquée de journalistes, dans l’espoir qu’ils en rendront compte. Généralement, ça se passe dans une pièce exiguë, sinistre, en sous-sol. Sur la table, il y a la pile de vos livres. Dans vos mains, la liste des journalistes. On lit la liste. Elle a été préparée par votre éditeur, qui vous a demandé de cocher ceux que vous connaissez. Parce que, forcément, vous en connaissez. Mais la plupart : aucune idée. Ni qui ils sont. Ni ce qu’ils font exactement. On prend un livre. On écrit une dédicace. Et ainsi de suite. Jusqu’à extinction de la pile. Et de la liste. C’est long. Très long. Au début, on est plein d’allant. Plein d’espoir. A la fin, on ne sait plus trop ce qu’on fait. Ni si ça sert à quelque chose. Combien, dans toute cette liste, liront votre livre, l’aimeront, en parleront ? On n’en sait rien. On doute. On a un coup de blues. Le soir, accablé, on rentre chez soi. On ouvre le courrier. Tiens, un livre. Dédicacé par l’auteur. Ah ! oui, c’est vrai, je suis journaliste. Je suis sur la liste...
Dernier ouvrage paru : « Je marche au bras du temps », éditions du Seuil, janvier 2006.

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