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A contre-courant

Confessions d’un "voyou"

par Serge Raffy

Un investigateur repenti plaide pour le retour à l’enquête.

La scène se déroule dans un cabinet de juge d’instruction au troisième étage du Palais de Justice de Paris. Le magistrat est en pleine audition. Il traite une des plus grosses affaires d’Etat de la fin des années 80, qui implique des marchands d’armes, des hommes politiques et des fonctionnaires. Le cabinet donne sur une petite pièce mitoyenne. La porte est ouverte. Un journaliste y est installé confortablement ; il prête l’oreille et enregistre tranquillement toutes les phases de l’interrogatoire. En direct, aux premières loges, il est convaincu qu’il a atteint une certaine forme de perfection dans l’art d’exercer son métier de journaliste d’investigation. Jubilation profonde. Il a réussi le tour de force d’assister à la procédure, donc d’anticiper la rédaction du procès-verbal par la greffière. Ce journaliste, en l’occurrence moi-même, alors enquêteur au Nouvel Observateur, est, bien sûr, en infraction avec la loi. Il piétine le secret de l’instruction avec délectation. Il est en lévitation, convaincu de servir la démocratie en allant au plus près de l’information, sa source. Il participe même aux débats. Il lui arrive alors de conseiller le magistrat, sur tel ou tel aspect de l’enquête. Il n’évoquera jamais dans son journal ses petits glissements vers une posture si peu orthodoxe : il est devenu lui-même un acteur dans la pièce judiciaire qui se joue.

Imperceptiblement, par petites touches, par recherche de l’exclusivité, pour le fameux scoop qui lui permettra de faire ce qu’on appelle, dans notre jargon, de « la reprise » - c’est-à-dire des citations à l’AFP, puis dans les radios et les télévisions, et parfois dans les colonnes de confrères peu jaloux - ce guetteur fébrile, fier de son rôle, est devenu un acteur de la pièce judiciaire. Sans vraiment le percevoir, il a franchi le Rubicon, la ligne rouge : il n’a plus aucune distance avec l’événement. Il est « dedans ». Ivresse du poste. Il n’a certes pas le poids d’un magistrat ou d’un enquêteur, mais il s’est immiscé au cœur de la machinerie judiciaire, et sa seule présence va la dérégler, va en transformer le jeu et les enjeux. Désormais le médiateur qu’il est sensé être n’en est plus un. Il a choisi son camp, celui des auxiliaires de justice. Pendant des années, j’ai agi de la sorte, porté par le besoin de coller au plus près à l’événement. Un jour, Le Canard Enchaîné m’a reproché d’avoir été intégré à une rafle policière dans le sud de la France, d’être avant l’heure un journaliste « embedded », comme on dit depuis la deuxième invasion américaine de l’Irak. L’hebdomadaire satirique n’avait pas tout à fait tort. C’est un des grands questionnements d’aujourd’hui. Dans quelles limites devons-nous agir pour obtenir une information dissimulée ou simplement pour être les premiers à la divulguer ?

Durant les années 90, nous avons assisté à une montée en puissance de ce type de journalisme. Les raisons en sont simples : la presse écrite, quotidienne et hebdomadaire, sous la pression de l’évolution de l’information télévisuelle et radiophonique, de plus en plus rapide, de plus en plus omniprésente, avait un impératif d’efficacité professionnelle, d’anticipation, pour continuer à exercer un rôle dans le paysage. La plupart des news magazines créaient alors des « cellules d’investigation » avec pour objectif de conserver le leadership sur le terrain de l’enquête. La plupart d’entre eux, notamment Le Monde, L’Express, un temps Le Nouvel Observateur, y sont parvenus. Mais à quel prix ? Combien d’entre nous ont dérapé pour gagner cette course de vitesse, jouant parfois les manipulateurs, influençant d’autres fois l’enquête, en réclamant l’exclusivité des informations à des magistrats ébahis par des méthodes de plus en plus mafieuses mais qui les servaient ? Comment ne pas être stupéfaits d’entendre certains juges vous raconter que des confrères les ont menacés d’articles « de rétorsion » s’ils n’obtempéraient pas à leurs injonctions ?

Brutalement, les magistrats se retrouvaient confrontés à des « maîtres chanteurs » d’un type nouveau, des journalistes habités par le besoin de jouer un rôle actif dans les procédures. Ils voulaient tous, à des degrés divers, « être dans le petit bureau », en première ligne, pour que rien de l’instruction en cours ne leur échappe. J’avoue avoir été moi-même un de ces chiens de presse, j’ai méprisé le secret de l’instruction, porté par l’idée de la toute-puissance de la vérité. J’ai fait du troc avec certains juges nécessiteux, aux motivations multiples, certains cherchant un brin de renommée pour compenser leurs bas salaires, d’autres voulant peser sur une hiérarchie trop frileuse ou bien faire progresser leur enquête. Je l’ai longtemps fait avec sincérité, sans réaliser à quel point je m’étais éloigné des fondements de mon métier : faire comprendre le monde et non pas peser sur lui. Le journalisme d’investigation a dérivé vers une nouvelle forme de pratique, celle de l’imprécateur, inquisiteur, se rapprochant insidieusement de ces formes de presse d’avant-guerre qu’on croyait disparues, comme Je suis partout. La mise en accusation est devenue omniprésente.

« Il faut prendre de la distance, sortir impérativement de la guerre du scoop sous peine de nous transformer en petits Torquemada. »

En anticipant systématiquement les étapes de l’instruction, les journaux ont inventé l’art de survendre les procès-verbaux d’instruction, avec la complicité objective des magistrats instructeurs. Des couples « juge-journaliste » sont apparus, indissociables l’un de l’autre, frères siamois vivant en vase clos, distillant l’information au gré de l’intérêt de l’un ou de l’autre. Ces mariages, aux durées de vie variables, ont soumis le traitement de l’information à une chimie bien étrange. J’ai moi-même été poursuivi dans la procédure engagée contre X à propos de la divulgation par Le Nouvel Observateur du procès-verbal de l’audition par le juge Boulouque de Wahid Gordji, diplomate iranien, soupçonné un temps d’avoir commandité des attentats en France. A l’époque, la justice voulait connaître le circuit qu’avait suivi le document avant de tomber entre mes mains. Le juge avait menacé de m’incarcérer si je ne divulguais pas mes sources. Aujourd’hui décédé, le grand magistrat et l’honnête homme qu’était Gilles Boulouque ne m’en voudrait pas de révéler qu’il m’avait avoué être révulsé par l’image de juge aux ordres que la presse lui avait collée. Il avait alors accepté l’idée qu’un journal clame « sa » vérité et donc publie une part de son travail, en l’occurrence l’interrogatoire du diplomate iranien.

C’est ce que nous avions fait dans Le Nouvel Observateur, sans avoir tous les éléments du dossier, en particulier l’enquête de la DST sur les liens de l’officiel iranien avec certains réseaux terroristes. Notre travail était donc parcellaire et ne donnait pas toutes les clés parce que nous ne les possédions pas. Mais peut-on toujours attendre d’avoir des éléments indiscutables, définitifs, avant de jeter en pâture à l’opinion les pièces d’un puzzle qu’on ne pourra reconstituer souvent que plusieurs années plus tard ? Evidemment, non. Mais auparavant, il faut appliquer la règle de la prudence absolue, prendre de la distance, sortir impérativement de la guerre du scoop sous peine de nous transformer en petits Torquemada. Les récentes affaires Allègre et Outreau sont significatives de ce dérapage non contrôlé.

La première, celle de Toulouse, est un modèle de délire collectif, de valse des PV, de course insensée au sensationnel, sans aucun garde-fou, sans le moindre contrôle. En privilégiant la publication des procès-verbaux de témoins impliquant Dominique Baudis sans la moindre preuve, sans le moindre élément objectif, nous avons atteint le fond. Nous sommes passés dans le camp des inquisiteurs, multipliant les unes suspicieuses, pires que celles des tabloïds anglo-saxons. Le traitement de l’affaire dans l’affaire, le cas Baudis, c’est-à-dire l’incroyable glissement du réel au fantasme, devra un jour être raconté méticuleusement pour que nous ne répétions jamais pareille indignité. Là encore, les journalistes, en fonction de leurs sources, de leurs capacités à livrer de l’information, ont choisi leur camp, multipliant erreurs et manipulations, sans même parler de Karl Zéro, allant jusqu’à « piger » des témoins de l’accusation pour garantir le scoop. A-t-on pour autant donné au lecteur l’occasion de saisir les enjeux de l’affaire, les manipulations des uns et des autres, magistrats, policiers, gendarmes ?

Les coulisses de l’enquête, pourtant capitales pour comprendre, ne sont jamais éclairées, comme si la cuisine des journalistes devait rester dans l’ombre, une zone interdite à l’opinion. Or, il ne faut pas avoir peur de faire part de ses doutes, de ses interrogations, et aussi parfois de ses regrets, en publiant des excuses pour des erreurs commises, sans attendre systématiquement un droit de réponse. Les journalistes d’investigation, et les autres, s’honoreraient à reconnaître de temps à autre leurs dérapages ou leur enthousiasme excessif pour une piste qui se révèle fausse. Or, l’investigation génère une certaine forme de paranoïa, une vision du monde manichéenne, où le Bien et le Mal sont tracés à grands traits.

Il est rare qu’un enquêteur reconnaisse qu’il a fait fausse route dans une enquête. Il dira plutôt que ses sources l’ont trompé ou que la vérité est ailleurs. Mais jamais il ne l’écrira dans son propre journal. Jamais il n’ira évoquer publiquement ses errements. Il reste profondément imprégné de cette idéologie trouble de l’inquisition. La faute à qui ? A la vitesse de l’info, à la nouvelle ruée vers l’or qu’est l’exclusivité pour le 20 heures ? Au système de la consommation des nouvelles, de plus en plus émietté, protéiforme, en « zapping », où l’on privilégie les clichés et les émotions fortes, qui pourrait, si l’on n’y prend garde, prendre des formes « fascistoïdes », comme on le voit aujourd’hui dans certains médias américains ? Sans aucun doute. Peut-être faut-il se débarrasser une fois pour toutes du vocable « investigation », expression trop policière, trop accusatoire, et revenir au mot « enquête », plus souple, moins rugueux, qui donne l’idée de complexité et de compte rendu. Le journalisme d’investigation ne mène ni croisade, ni chasse à l’homme. Il donne à voir et à penser, comme les autres genres de notre métier, ni plus, ni moins. Il faut de toute urgence sortir du « petit bureau » du juge, de cette bourrasque effrayante que constitue la pratique de la dénonciation. Ce n’est pas une reculade. Rester à sa place est une tâche très noble.

Serge Raffy est écrivain et journaliste au Nouvel Observateur.