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Décryptage

Entretien avec François Malye :

Créer un nouveau rapport de force !

par Alain Barbanel et Daniel Constantin

Grand Reporter au Point et président du Forum permanent des sociétés de journalistes.

Pour quelles raisons avez-vous constitué le Forum permanent des sociétés de journalistes ?

Au départ, il s’agit d’une initiative de François Bazin, de L’Obs, et de Vincent Hugeux, de L’Express, qui se sont mis à contacter quelques sociétés de rédacteurs pour voir si l’on ne pouvait pas se fédérer. Dans un contexte de concentration - l’arrivée d’industriels et de financiers - et de fortes pressions exercées sur les journalistes. Au Point et à L’Equipe, nous avons subi une perquisition, ailleurs, des journalistes ont été écoutés, ils ont été mis en examen, le secret des sources a été contourné par des procédés technologiques nouveaux, en analysant des portables.

Bref, ces deux dernières années, ça a été assez dur, au point que nous avons eu à nous prononcer contre ce genre de pratiques. Tout cela (concentration économique et pressions exercées à l’égard des journalistes) nous a conduit à chercher une espèce de terreau commun. Et on s’est aperçu qu’aujourd’hui, il n’y a pas d’association de journalistes. Quand vous regardez tous les textes sur la presse depuis 1881, il n’y a pas une seule fois le mot « journaliste ». Quand vous regardez la commission Lancelot, ses membres ne voient pratiquement pas de journalistes : ils ne rencontrent que les responsables du Syndicat national des journalistes (SNJ) et les patrons de presse. Or, les sociétés de rédacteurs (SdR) regroupent dans chaque rédaction 80 à 85 % des journalistes. Le Forum est une force constituée de 23 rédactions, et pas des moindres, ce qui représente 2 500 à 3 000 journalistes. Pour commencer, ce n’est pas si mal !

Les syndicats ne vous voient pas arriver d’un bon œil...

Visiblement. Récemment, le SNJ-CGT a déclaré à l’AFP son hostilité aux sociétés de rédacteurs, expliquant que si cela continuait ainsi, ils allaient se retrouver limités à la défense de la feuille de paie et au code du travail, tandis que les sociétés de rédacteurs, gardiennes de la déontologie, auraient le beau rôle. Je pars du principe qu’on est d’abord tous journalistes et que ce type de procès n’a pas de sens. Le syndicat implique une appartenance idéologique que l’on n’est pas obligé de partager comme membre d’une société de rédacteurs. Lorsqu’il a fallu démarquer le journal des propos islamophobes de Claude Imbert, ce n’était pas le rôle d’un syndicat. C’est la collectivité des journalistes du Point qui s’est exprimée. Certains peut-être en fonction de leurs opinions politiques, mais pour la majorité parce qu’ils ne pouvaient pas supporter ces mots-là. Le moment était propice pour dire la position de la société des rédacteurs. Aujourd’hui, faites le tour des rédactions et demandez combien il y a de syndiqués. La crise est la même que dans le syndicalisme au niveau national ! A L’Express ou dans d’autres journaux nationaux, ce sera pareil. L’avantage des SdR, c’est qu’il y a 80 à 90 % d’adhérents. Ce n’est pas une question de chapelle, c’est une question de puissance. Les syndicats ne remplissent plus le rôle qu’ils devraient jouer. Alors d’autres s’en chargent. La nature a horreur du vide.

Mais concrètement, quels sont les missions et les moyens d’action du Forum ?

L’un de nos premiers objectifs est très clair : obtenir un projet de loi - que nous sommes en train de rédiger avec des constitutionnalistes - pour que les SdR soient obligatoires dans les journaux, qu’elles siègent au conseil d’administration ou de surveillance suivant l’organe de décision du journal et, enfin, qu’elles disposent d’un droit de veto sur la nomination du directeur de la rédaction. Quand celui-ci met en péril le journal parce qu’il est incompétent, ou extrémiste, ce droit doit pouvoir s’exercer. Cela n’est possible que dans le cadre d’une loi. N’oublions pas qu’une société des rédacteurs est d’abord une association de bonne volonté. Elle n’a aucun pouvoir si, comme au Point, elle ne siège pas au conseil d’administration ou n’est pas actionnaire. Elle peut avoir des réunions avec la direction, mais une fois qu’elle a dénoncé tel ou tel point, on peut lui dire au revoir. Tel n’est pas le cas à L’Express, où la Société de rédacteurs siège au conseil de surveillance, ni au Monde, où elle possède une minorité de blocage.

photo : Charles Duprat
photo : Charles Duprat

« Nous n’allons pas demander à M. Dassault de quitter la presse pour que Le Figaro fasse faillite demain. »

Une fois qu’on a dit qu’il faut respecter le pluralisme, se méfier des concentrations, que peut-on faire d’autre ? Quelle est votre marge de manœuvre réelle ?

Le fait de fédérer nos expériences revient à créer un contre-pouvoir. Nous n’allons pas remettre en cause les concentrations, demander à M. Dassault de quitter la presse pour que Le Figaro fasse faillite demain. Cela n’a aucun sens ! Les actionnaires sont aujourd’hui des industriels et on ne va pas se substituer aux actionnaires. Reconnaissons aussi que si la concentration ne met pas en cause l’indépendance, elle peut entraîner l’autocensure. Ce n’est pas ici que vous trouverez le papier le plus percutant sur Executive Life. Mais quel que soit le patron de presse, il sera toujours sous influence, sous pression du pouvoir. Ce qui est plus gênant, c’est quand il s’agit de groupes qui dépendent de commandes de l’Etat. Une fois ce constat établi, nous cherchons à rétablir l’équilibre non seulement pour Dassault, mais aussi pour Rothschild à Libé, pour Lagardère et Le Monde...

Le Forum est bien une tentative de rééquilibrage, ce qui passe par un nouveau rapport de force. La question est comment faire pour rétablir un semblant d’équilibre dans un pays où les journalistes ne sont pas du tout unis, mais souhaitent défendre leurs journaux et leur ligne éditoriale. Nous revendiquons simplement le droit d’exercer notre rôle de société de rédacteurs. C’est-à-dire stopper les dérives qui peuvent survenir. Elles sont nombreuses : il y a la pression de la pub, le marketing, les unes trop orientées commercialement, etc. Et en cas de crise, savoir créer un rapport de force, ni plus ni moins. Comme cela a été le cas à L’Express lors de la tentative de décapitation du conseil de surveillance. Il n’est pas nécessaire d’avoir des statuts, d’être au conseil d’administration, il suffit d’être puissant. Nous n’avons pas de pouvoir de décision, mais nous tenons à ce rapport de force.

Comment expliquez-vous que le statut des sociétés de journalistes et de rédacteurs soit presque une exception française ?

Il y a tellement d’exceptions françaises ! Par exemple, 11 % du chiffre d’affaires des journaux est dû aux aides à la presse. Il n’y en a pas en Allemagne, il n’y en a pas en Angleterre et ces pays lisent bien plus de presse que nous ! Cela dit, La Libre Belgique fait partie de nos adhérents, des Italiens vont nous rejoindre... La Stampa a une société de rédacteurs. Ce n’est pas tout à fait la même culture, mais les sociétés de rédacteurs existent à l’étranger. Dans l’Italie de Berlusconi, les sociétés de rédacteurs se sont développées. Dans le monde anglo-saxon, il faut tenir compte du fait qu’ils vont économiquement beaucoup mieux que nous. Pourquoi les sociétés de rédacteurs ressurgissent-elles aujourd’hui ? Parce qu’il est temps que les journalistes, face au mal-être de la presse, que celui-ci soit économique ou moral, se concertent. Il vaut mieux faire quelque chose, plutôt que de passer son temps à se désespérer...


 
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