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Crise d’indépendance dans la presse économique

par Laurent Mauduit

Les conflits d’intérêts semblent décidément être une autre « exception française ». Et certainement pas la plus recommandable. Rappel instructif aux Échos et à La Tribune.

De graves menaces pèsent sur l’honnêteté et la fiabilité de l’information économique en France... De prime abord, on pourrait penser qu’il y a de l’outrance dans cette observation. Qu’il s’agit d’une provocation. Certes, une crise grave, dans le courant 2007, a ébranlé la vie des deux principaux quotidiens économiques français, Les Échos et La Tribune, quand Bernard Arnault, PDG du groupe de luxe LVMH, a acquis le premier titre et a rétrocédé le second à Alain Weill, patron du groupe NextRadioTV, qui regroupe RMC, BFM et BFM TV. Mais, ensuite, la colère des deux rédactions ne s’est-elle pas éteinte ? Passée l’inquiétude, bien compréhensible, des journalistes au moment de semblable cession pouvant mettre en cause leur indépendance, la sérénité n’est-elle pas revenue ? Les nouveaux actionnaires ne se sont-ils pas révélés moins interventionnistes que certains pouvaient le redouter ?

Telles sont les apparences. De la crise des Échos et de La Tribune, on ne dit plus rien. Preuve que les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés. Pas un article, plus une ligne sur le sujet. Affaire classée ! La presse répugne à parler d’elle-même. Et tout particulièrement la presse économique. Qui oserait donc prétendre aujourd’hui que celle-ci justifie un débat ? De prime abord, on pourrait même penser qu’il y a de l’inconséquence à poser la question. Car si, du Monde à Libération, en passant par Le Figaro, L’Équipe ou encore Le Parisien, tous les grands quotidiens nationaux traversent une crise gravissime, dont l’effondrement des ventes continue d’être le symptôme le plus flagrant, la presse économique semble, elle, un îlot de prospérité dans la tempête. Parce que Les Échos se portent financièrement bien ; et parce que La Tribune sortie, au moins provisoirement, des turbulences, connaît une période de répit.

Et pourtant, ces apparences sont trompeuses. Car si les rédactions ont repris le travail, si la fronde est retombée - sans doute était-ce inévitable -, il faut regarder les choses telles qu’elles sont : la crise est plus que jamais là. Elle n’est plus visible, mais elle couve toujours. C’est une crise d’indépendance.

Replongeons-nous en effet dans le contexte de l’acquisition par Bernard Arnault des Échos et de la rétrocession de La Tribune, de l’été à la fin 2007. À l’époque, la rédaction du premier de ces deux quotidiens est quasi unanime et se dresse contre le possible rachat par le patron de LVMH. Et cette colère, on en comprend bien les raisons.

« Comment tenir librement la chronique de la politique économique française quand l’actionnaire du journal est l’un des obligés du palais ? »

D’abord, l’acheteur est un ami proche du nouveau président de la République. C’est même un intime, puisqu’il a été, aux côtés de Martin Bouygues, le témoin de son premier mariage. L’opération vient donc achever la mise sous tutelle des grands quotidiens parisiens par des proches de Nicolas Sarkozy, dont la singularité, pour beaucoup d’entre eux, est de ne pas être des industriels de la presse. Après l’entrée d’Édouard de Rothschild, ami intime lui aussi de Nicolas dans le capital de Libération ou encore d’Arnaud Lagardère dans celui du Monde, sans parler de TF1, qui est la propriété de Martin Bouygues, le conflit d’intérêts qui se profile alors aux Échos est donc majeur. Comment tenir librement la chronique de la politique économique française quand l’actionnaire du journal est dans le même temps l’un des obligés du palais ?

Ce n’est d’ailleurs pas seulement Bernard Arnault qui est en cause, et qui justifie les craintes, à l’époque, de la rédaction ; c’est tout autant Nicolas Bazire. Ancien directeur de cabinet d’Édouard Balladur à Matignon, il est devenu le bras droit de Bernard Arnault au sein du groupe LVMH et veille à la bonne marche de la maison. Très lié à Nicolas Sarkozy - il a, lui, été le témoin de son second mariage avec Carla Bruni -, la rumeur parisienne le donne périodiquement comme le probable futur secrétaire général de l’Élysée, dans l’hypothèse où Claude Guéant quitterait ce poste pour devenir ministre.

Quand, à l’été 2007, la rédaction des Échos entre en rébellion et fait signer par des dirigeants politiques et des figures connues du monde des affaires une pétition en défense de son indépendance, Nicolas Bazire monte au front. Et quelques grands patrons signataires de la pétition ont la surprise de recevoir des coups de téléphone vengeurs de sa part leur annonçant qu’en rétorsion, LVMH rompra toute relation d’affaires avec leur groupe. Nicolas Sarkozy, lui-même, entre dans la danse et interpelle vivement une délégation de journalistes des Échos venus l’interviewer, leur faisant grief de refuser son ami Bernard Arnault comme futur actionnaire, et leur annonçant dans la foulée que Nicolas Beytout sera le futur patron du quotidien.

Imagine-t-on ailleurs, dans une autre grande démocratie, une telle endogamie, entre l’actionnaire du principal quotidien économique du pays, et le chef de l’État ? Ailleurs, cela ferait scandale. En France, non. Quelques politiques - pas très nombreux - ont signé la pétition des Échos. Quelques grands patrons, très rares, car en vérité, beaucoup ont eu peur de déplaire au chef de l’État en même temps qu’à son ami, la plus grande fortune française et la septième fortune mondiale. Et puis, l’affaire a cessé de faire débat. Le conflit d’intérêts n’en subsiste pas moins - et il est majeur.

Celui-ci ne porte d’ailleurs pas que sur les sujets de politique économique ou de politique sociale. Il porte tout autant, et même plus, sur tous les sujets qui concernent la vie des affaires. Car d’un groupe aussi puissant que LVMH, numéro un mondial de l’industrie du luxe, qui comporte un nombre incalculable de filiales et de marques, un journal comme Les Échos doit parler sans cesse.

Mais comment parler d’un PDG qui, en matière de rémunérations, manifeste une boulimie sans commune mesure en France ? Difficile ! Bernard Arnault, par exemple, est arrivé en 2007 au sommet du hit-parade des patrons français les mieux payés, avec un revenu global, plus-value sur stock-options comprise, dépassant 80 millions d’euros, soit dix fois plus que le PDG le mieux payé l’année précédente, en l’occurrence Daniel Bouton (Société générale). Il s’est aussi attribué à lui-même la même année pour 37 millions d’euros de nouvelles stock-options, soit une somme supérieure à la totalité de l’intéressement revenu, la même année, aux quelque 70 000 salariés du groupe. Et ce n’est pas faire injure aux journalistes des Échos, qui font dignement leur travail, que d’observer que ce quotidien n’est évidemment pas des plus pugnaces sur ce front-là. Ils s’en sortent en usant de subtilités vaticanes, pour faire comprendre à ceux qui savent les lire entre les lignes, qu’ils ne goûtent guère ce conflit d’intérêts qu’ils ont refusé mais auquel on les a, envers et contre tout, contraints.

Autre exemple : comment expliquer les raisons pour lesquelles Bernard Arnault et le fonds Colony Capital (les deux principaux actionnaires du géant de la distribution Carrefour) ont évincé en novembre dernier le patron exécutif de la firme, José Luis Duran ? Où a-t-on lu, clair et net, que le projet des deux investisseurs, au-delà de cette éviction, pourrait être, à l’instar des fonds rapaces souvent dénoncés par Nicolas Sarkozy, de dépecer le groupe ou de vendre les murs des magasins ? Encore une fois, ce n’est pas médire des journalistes de la maison que d’observer que, là aussi, ils sont contraints à des ruses de Sioux pour dire sans dire vraiment, pour suggérer sans écrire jusqu’au bout. Bref, pour pratiquer un genre particulier : le journalisme diplomatique.

« En réponse à la demande des Échos de créer un "comité d’indépendance éditoriale", Bernard Arnault y a dépêché son fils, Antoine, pour y siéger. »

Il faut dire que, de ces conflits d’intérêts, Bernard Arnault se moque visiblement. Il s’en moque même radicalement puisqu’en réponse à la demande de la rédaction des Échos de créer un « comité d’indépendance éditoriale », pour veiller à ces conflits d’intérêts, aux questions d’éthique et de déontologie, il a donné son accord. Mais, manifestant son mépris à l’endroit de cette initiative, il a dépêché son fils, Antoine, pour y siéger. Antoine Arnault, qui a longtemps écumé les tournois de poker, est aussi le directeur de communication de Louis Vuitton...

Les journalistes des Échos ne sont d’ailleurs pas les seuls à être placés dans une situation pour le moins embarrassante face à LVMH. De nombreux autres titres le sont aussi, qui ont le groupe de luxe pour premier annonceur. C’est le cas, tout particulièrement, du Figaro, où il est de notoriété publique qu’il n’est vraiment pas conseillé de faire un article un tant soit peu rugueux ou corrosif sur la firme que préside Bernard Arnault.

Par contraste, les difficultés auxquelles La Tribune se trouve confrontée semblent moins graves. Il ne faudrait pourtant pas les sous-estimer. À de nombreuses reprises, la rédaction s’est en effet inquiétée des conséquences de la « mutualisation des contenus » laquelle semble guider la création d’un groupe associant presse écrite, radio et télévision. Une logique, pour parler clair, non pas de journalisme de qualité mais de journalisme low cost...

En bref, des Échos et de La Tribune, plus personne ne parle. Et, en vérité, c’est bien cela qui inquiète. Car à écouter, off, les confrères des deux quotidiens, on devine qu’ils en ont plus que jamais gros sur le cœur. Comment ne pas les comprendre, surtout dans le cas des Échos ? Dans un capitalisme plus vertueux, qui pourchasse le conflit d’intérêts, dans une démocratie plus équilibrée, qui interdit les systèmes de connivence et d’endogamie entre vie publique et vie des affaires, jamais un tel journal n’aurait dû tomber entre les mains d’un tel patron.

CQFD. Sans même parler de la remise au pas de l’Insee et du projet de démembrement qui le vise, de lourdes menaces pèsent effectivement sur l’information économique, en France. Mais cette simple évidence, qui peut encore l’écrire ?


 
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