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Décryptage

Dans l’enfer de l’empire

par Lucie Morillon

La guerre contre le terrorisme provoque des dommages que l’usage qualifie de « collatéraux ». La prison de Guantanamo en fait partie. Ses détentions en dehors de toute légalité ont fait de la base militaire un symbole d’injustice. Visite (très) guidée.

« La plupart des journalistes qui arrivent ici ont une opinion toute faite sur Guantanamo, affirme le colonel Ed Bush, responsable adjoint du service des relations publiques de la Joint Task Force. Ma mission est de les faire changer d’avis, de leur montrer ce qui se passe vraiment. »

Les visites guidées de médias sont désormais une routine. Plus de 3 000 journalistes sont passés par Guantanamo Bay depuis 2002, dont 40 % d’Américains. À mon tour de constater sur place comment les journalistes peuvent travailler dans l’enclave américaine sur l’île de Cuba.

Pour obtenir une accréditation, je dois fournir des documents administratifs, des articles récents, et m’engager par écrit à respecter un certain nombre de règles, particulièrement contraignantes pour les photographes et les cameramen (voir encadré). Pas de « blanc-seing » en perspective.

Plusieurs mois plus tard, j’emprunte l’une des deux compagnies privées qui desservent Guantanamo depuis Fort Lauderdale, en Floride. Ce n’est pas un vol comme les autres : il ne figure pas sur les écrans de départs et l’avion n’a qu’une douzaine de places assises. Deux journalistes : les autres passagers sont des employés de la base. Trois heures et demie plus tard, nous atterrissons sur la base où le paysage est étrangement paradisiaque. On ne se sent pas à Cuba. Les militaires ont réussi à recréer - à l’écart des prisons - le décor d’une banlieue américaine, avec son McDo, son centre commercial et son église.

Une fois les bagages inspectés, nous sommes chaleureusement accueillis par le 2e classe Robert Clowney, du service de presse de la Joint Task Force. Dans le ferry qui nous amène de l’autre côté de la baie, il nous remet un programme de visite, digne d’un tour-opérateur. Parmi les explications prodiguées, quelques conseils détournés : « Une question fréquemment posée par les journalistes concerne la nature des relations entre la base navale et la Joint Task Force. »

« Il n’y a rien de tel pour mettre les journalistes dans de bonnes dispositions que de bien les nourrir. »

Nous dînons dans un restaurant jamaïquain en plein air, pour à peine 5,50 dollars chacun. Puis direction notre « hôtel ». Ce n’est pas un baraquement militaire, mais une maison. Traitement de faveur ? Robert Clowney précisera plus tard que, selon lui, il n’y a rien de tel pour mettre les journalistes dans de bonnes dispositions que de bien les nourrir.

Le lendemain, nous sommes rejoints à 7 h 20 par deux confrères danois pour un petit-déjeuner briefing avec le colonel Ed Bush. Ce grand rouquin baraqué ressemble à la caricature de l’officier américain, respirant l’autorité et la confiance en soi. Il débute de but en blanc par : « Les États-Unis sont en guerre », assertion reprise tout au long de cette visite dans le discours de nos interlocuteurs. La mission du centre de détention de Guantanamo Bay est de « retirer du champ de bataille de dangereux adversaires » et de « recueillir le maximum d’informations » sur les activités des terroristes. Les détenus sont les « ennemis combattants » d’un nouveau type de guerre. Les Américains ont décidé de leur appliquer les conventions de Genève, quand cela les arrange. D’où la nécessité de ne pas « exhiber les détenus devant les caméras ». Pratique pour eux. Dommage pour les journalistes. Nos demandes de rencontres avec Sami Al-Haj, le cameraman de Al-Jazeera, ou d’autres détenus seront donc rejetées.

Le colonel Bush nous inonde de chiffres. Détenus incarcérés à Guantanamo Bay : 275. Transferts ou libérations effectués : environ 500 ; transferts en cours : 65. Visites d’avocats ces derniers mois : plus de 1 000. Population de Guantanamo Bay : environ 6 000. Militaires de la Joint Task Force : 1 820. Nombre de calories par jour dans la nourriture fournie aux détenus : près de 5 500, etc. Il nie les allégations de torture, met en avant les conditions « humaines » de détention. Surtout, il fait référence au « document de Manchester » qui enseignerait aux terroristes comment se comporter en cas d’arrestation, comment utiliser avocats et journalistes pour diffuser des informations de prétendus mauvais traitements afin de décrédibiliser leurs geôliers. On nous rebattra les oreilles de ce manuel d’entraînement d’Al-Qaida, trouvé en 2000 en Grande-Bretagne et dont des extraits ont été traduits et rendus publics par le ministère de la Justice américain. L’authenticité dudit document n’est cependant pas formellement établie.

Après la visite de la bibliothèque, direction le camp Delta, qui regroupe les quatre camps de détention en activité. Première étape, le camp IV, de type communautaire, où sont retenus les prisonniers considérés comme « coopératifs », habillés en blanc. Le commandant de la prison nous montre, dans l’une des cellules, les objets fournis aux détenus, soigneusement disposés sur un lit : tapis de prière, brosse à dents, tongs, jeux de cartes, etc., ainsi que les espaces extérieurs de « loisirs ».

Voir les premiers prisonniers procure un sentiment de malaise. Ils ont l’air en bonne santé. De loin. Deux d’entre eux vaquent à leurs occupations sans nous prêter attention. Un autre nous observe avant d’aller s’asseoir plus loin, à l’abri de nos regards. Nos guides nous montrent un panneau « type » affichant des articles de presse, en anglais, arabe et français. Une dépêche AFP traite de la mort d’un détenu de Guantanamo, un extrait du site de la BBC de l’assassinat de Benazir Bhutto. Impossible de vérifier que ce panneau n’a pas été installé à notre seul usage.

Étape suivante : l’hôpital, pour y constater la qualité des soins fournis aux prisonniers. Pas de patients à l’horizon, mais le médecin-chef s’attendait à nos questions et exhibe l’un des tubes utilisés pour nourrir les grévistes de la faim lorsque leur situation est jugée critique. « Ma mission est de préserver la vie des détenus. » Une psychologue nous affirme avec une candeur ou un aplomb également imparables que les méthodes d’interrogatoire n’ont jamais eu aucune conséquence sur l’état mental des détenus. Le colonel Bush la reprend : quant à lui, il éviterait d’utiliser le mot « jamais ». Bémol rare dans cette communication univoque. Il précisera que les interrogatoires sont de « simples conversations ».

Après le déjeuner, le colonel Bush affirme que cette mission est l’une des plus excitantes qu’il ait eues, que « c’est le meilleur poste pour quelqu’un qui travaille dans les relations publiques » car «  le monde a les yeux braqués sur nous ». À Washington, ses supérieurs ne sont pas toujours d’accord sur le type de déclarations à faire sur Guantanamo. Son défi est de «  définir un message clair » pour le public et pour son équipe de «  vingt-cinq professionnels des médias », réservistes ou militaires en activité. Il évoque son expérience comme garde national à La Nouvelle-Orléans pendant le cyclone Katrina en 2005 : « Les médias ont diffusé de fausses rumeurs de viols et de meurtres. Cela nous a rendu la tâche plus difficile... Ici, je me retrouve à nouveau dans un endroit où les médias grossissent l’histoire, manipulent la vérité. »

« Une psychologue nous affirme que les méthodes d’interrogatoire n’ont jamais eu aucune conséquence sur l’état mental des détenus... »

Selon lui, les médias internationaux sont restés « bloqués sur de prétendues tortures », alors que «  les médias américains se concentrent désormais sur la question légale. Pourquoi les médias reproduisent-ils à la lettre les déclarations des avocats sur les conditions terribles de détention ? Pourquoi les journalistes ne soumettent-ils pas les avocats au même examen minutieux que nous ? » Argument massue : un récent sondage Gallup montre que les Américains font plus confiance à leurs forces armées qu’aux avocats.

Le colonel si bien nommé détesterait-il les journalistes ? « Pas du tout. Ce sont des bosseurs, ils ont une vie difficile. J’aime discuter avec eux. Parfois je suis content de la couverture des médias, parfois je suis déçu. La plupart des journalistes sont justes avec nous. » Serait-ce un conseil à notre intention ?

Guantanamo, une catastrophe en termes d’image pour les États-Unis ? « Ce n’est pas la meilleure réponse, mais quelle alternative possible ? » nous réplique-t-il sur un ton passionné. «  Il ne faut pas fermer Guantanamo, mais le faire comprendre au public. »

L’après-midi, nous rencontrons des gardiens, Jason, 32 ans, et Bethany, 20 ans. Cette dernière admet n’avoir pas entendu parler de Guantanamo avant d’y être envoyée. Elle se dit agacée par les médias qui relaient les accusations de mauvais traitements des détenus. «  Ce sont les gardiens qui sont victimes d’agressions et d’insultes. » La plupart du personnel militaire est en poste pour six mois, un an maximum. Comme il ne reste aucun gardien contemporain de l’arrivée des premiers prisonniers (2002), personne ne peut nous fournir une perspective à long terme, ni des preuves d’évolution.

Les camps haute sécurité V et VI, qui regroupent les deux tiers des prisonniers, ressemblent davantage à de « véritables prisons » que le camp IV. Nous pouvons apercevoir certains détenus portant le fameux uniforme orange. L’effet est saisissant. La guide militaire, tendue, refuse d’être photographiée. On nous montre à nouveau les flèches indiquant la direction de La Mecque. Nous visitons une cellule-type. Les prisonniers les plus « récalcitrants » se voient confier le minimum d’« objets de confort ». La guide nous explique que le statut d’un détenu dépend notamment de son comportement. À ma question : « S’adresser aux médias est-il considéré comme une faute ? », le colonel Bush intervient pour lui dire de ne pas répondre. Plus tard, il me propose sur le ton de la plaisanterie de me donner un uniforme orange. Une équipe de la BBC avait été expulsée en 2003 pour avoir parlé à un détenu...

Dernière visite : le tribunal actuellement en fonction et « Camp Justice », le nouveau tribunal en construction. Tant d’efforts pour montrer que l’armée américaine accorde de l’importance à la légalité, alors que la réalité des procédures ne justifie pas d’avoir deux tribunaux. Seules quelques audiences préliminaires ont eu lieu, aucun véritable procès.

J’ai pris près de deux cents photos au cours de la journée. Il est désormais temps de les soumettre à un agent du service de sécurité opérationnelle. Le « censeur » m’en fait effacer neuf (voir encadré). Les raisons avancées ? Pas de surprise. Elles étaient déjà stipulées par les règles que nous avions acceptées au préalable. Surtout, l’autocensure marche très bien. J’avais fait attention dès le départ à ne pas photographier les visages des détenus, des gardes non consentants ou les dispositifs de sécurité. Je serai encore plus vigilante demain. C’est le but poursuivi.

La deuxième journée débute par la visite du camp X-Ray, qui a accueilli les premiers détenus, de janvier à avril 2002. C’est ici qu’ont été prises ces photos des prisonniers en tenue orange qui ont fait le tour du monde. Le camp est visiblement à l’abandon, envahi par la végétation. Les cellules grillagées, très rustiques, sont à même le sol et en plein air. On veut nous montrer à quel point Guantanamo a changé.

Après un passage par la porte nord-est, frontalière de Cuba, l’après-midi est ponctué par des interviews avec des responsables de Guantanamo. Le capitaine Theodore Fessel détaille le fonctionnement des revues administratives annuelles (ARB) qui émettent les recommandations de transfert des détenus ou de comparution devant les commissions militaires.

Le commandant de la Joint Task Force, le contre-amiral Mark H. Buzby, nie lui aussi les accusations de torture : «  Je n’ai vu ni lu quoi que ce soit qui me laisserait croire cela. Quelques interrogateurs ont pu aller trop loin. Des enquêtes ont été menées dans trois cas et elles ont déterminé qu’il ne s’agissait pas de torture. » Il rencontre des journalistes chaque semaine. « C’est à travers vous, journalistes, que je peux faire passer mon message. Si le dialogue n’a pas lieu, alors l’image de Guantanamo restera mauvaise », affirme-t-il.

Une partie de la couverture médiatique lui paraît injuste, focalisée sur des pratiques des débuts de Guantanamo, les assimilant à Abu Ghraib en Irak. « Beaucoup de choses dont nous sommes accusés n’ont jamais eu lieu ici. Le monde entier nous regarde, nous ne pouvons pas nous permettre la moindre erreur. Tout doit être constamment en conformité avec la loi. D’un point de vue opérationnel et tactique, si le fait de garder des détenus ici a pu sauver des vies américaines sur le champ de bataille, alors Guantanamo se justifie. »

Il reconnaît que nous ne pouvons pas rencontrer des détenus en raison des conventions de Genève mais aussi parce qu’il n’a « aucun intérêt à les aider à diffuser leur propagande ». Nouvelle référence au document de Manchester et au fait que les détenus seraient « entraînés très spécifiquement pour manipuler les médias ». À nos protestations - laissez les journalistes se faire une idée par eux-mêmes, c’est leur métier -, le colonel Bush répondra plus tard : « Le problème est que vous n’avez pas le temps nécessaire. Et dans tous les cas, comment vérifier le témoignage d’un détenu ? » Nous lui faisons remarquer que les mêmes soupçons pèsent sur ses affirmations. « L’armée a très mal communiqué avec les journalistes, reconnaît le colonel Bush. Nous avons parfois menti dans le passé, nous avons caché des choses, mais il est encore temps de restaurer cette relation. »

Dans l’avion du retour, je passe en revue les événements de ces derniers jours. Le colonel Bush avait raison : je suis arrivée à Guantanamo pleine d’idées préconçues. Mais a-t-il réussi à me faire changer d’avis, à atténuer les images anciennes que nous avons encore tous en tête ? Je n’ai vu que ce que l’on a bien voulu me montrer. La visite guidée des médias à Guantanamo est une mise en scène bien rodée, une chorégraphie impeccable, mais le doute subsistera tant que les journalistes n’auront pas accès aux coulisses, à l’envers du décor. Le camp VII, celui qui abrite une quinzaine de détenus parmi les plus dangereux, ne figure pas au programme de la visite, ni d’ailleurs sur les cartes qui nous ont été remises.


 
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