Chine Nouvelle est une relique communiste que les autorités continuent à traiter avec respect, comme on ménage un vieillard en bout de course. L’architecture même du bâtiment, agressive, conquérante, invite aux lectures symboliques. C’est un doigt accusateur pointé vers le ciel, une épée vengeresse qui châtie les méchants de ce monde et absout les gentils. Xinhua, c’est aussi le bâton du berger que suit le troupeau sans hésiter ni réfléchir, même s’il le conduit à l’abattoir. « Un sexe géant qui viole l’opinion publique chinoise », dit un collègue chinois.
« Les hommes de Xinhua marchent tête baissée. Penser le moins possible. Travailler. Pour le Parti, pour la nation. »
On peut consumer une vie entière sans quitter l’enceinte de Xinhua. Banques, postes, supermarchés, coiffeurs, restaurants, mini-parcs, salles de ping-pong et terrains de badminton : Xinhua prévient tout besoin. C’est une ville dans la ville. Au centre, se dresse l’aiguille, obscène incubateur de journalistes formatés. Autour de l’aiguille - du « stylo » selon la métaphore officielle - du béton. L’été, on se croirait dans le 93, l’hiver dans quelque village palestinien de la bande de Gaza.
Partout, des immeubles aux façades crasseuses, lacérés de cicatrices noires. L’eau suinte des conduites d’air conditionné. Les vêtements pendent aux fenêtres, les fruits cherchent un peu de fraîcheur sur les balcons. Au pied des immeubles, quelques carrés d’herbe offrent aux enfants un terrain de chamaillerie. Ils jouent dans l’herbe, seuls à sourire. De Xinhua émane un sentiment de tristesse silencieuse, mêlé à une acceptation de son destin. Les hommes de Xinhua marchent tête baissée. C’est ce qu’on leur apprend depuis leur enfance. Penser le moins possible. Travailler. Pour le Parti, pour la nation. Alors, ils inclinent la tête. Devant les soldats, en entrant dans l’agence, en travaillant, en sortant, en mangeant, en dormant peut-être.
L’agence est un immense rectangle de vingt-six étages, surmonté d’un triangle scalène à trois dimensions. À l’intérieur, seul le vide occupe l’espace. L’esprit curieux pourra y découvrir les témoins d’un passé glorieux parmi les toiles d’araignées et la poussière. Au mur, des posters jaunis des années 1970 célèbrent l’agence. Ça et là, des coupures de presse de journaux africains citant l’agence, affichées avec ostentation dans les couloirs les plus fréquentés. Peu importe qu’il s’agisse de la gazette de Ouagadougou, disparue il y a dix ans : Xinhua n’a plus les moyens de s’arrêter à ce genre de détail. Une dépêche, datée du 7 novembre 2001, fête les 70 ans de l’institution : « Xinhua est le plus grand centre de collecte et de distribution d’informations en Chine. Elle emploie 8 400 personnes, dont 1 900 journalistes [...]. L’agence possède des branches dans l’Armée populaire de libération de Chine, et des antennes dans la Police armée du peuple chinois. Elle compte plus de 10 000 abonnés chinois ou étrangers, etc. » Un autre éloge est consacré à Nan Zhenzhong, rédacteur en chef de Xinhua et secrétaire adjoint du PCC de l’agence Chine Nouvelle, qui a publié une vingtaine de livres, aux titres évocateurs : « Comment j’ai appris le métier de journaliste », « Yeux du journaliste », « Réflexions de journaliste », « Découverte du journaliste », « Vues stratégiques du journaliste ». Ce monsieur Nan a obtenu en 1984 le titre « d’excellent journaliste national », conféré par l’Association nationale des journalistes chinois.
« Chaque mois, d’énormes panneaux multicolores exhibent les meilleurs travailleurs de l’agence. Les vedettes sont les meilleurs communistes. »
À côté de cela, chaque mois, d’énormes panneaux multicolores exhibent les meilleurs travailleurs de l’agence. Les vedettes sont les meilleurs communistes. Une cinquantaine de visages souriants. Le meilleur employé du mois doit-il publier le maximum de dépêches ? Non, le bon communiste est celui qui se tait. Ainsi la patronne de la section arabe est-elle un modèle de discrétion. Nul ne l’a jamais entendue prononcer le « ni hao » matinal. Elle se racle la gorge, crache, c’est tout. Personne ne connaît son nom. Etre un bon communiste, c’est n’être personne. C’est ne pas être.
D’autres visages apparaissent plus loin : ceux des « traîtres », que tout le monde doit connaître car ils ont divulgué des informations à des journaux de Hong Kong ou écrit sur Taiwan. Je regarde souvent ces visages. Je me souviens de la triste mésaventure de ce journaliste, chassé de Xinhua, humilié, après avoir dénoncé un cas de SRAS en province sans accord préalable. Un autre s’est vu retirer sa carte de journaliste pour avoir laissé entendre que le milieu du football était corrompu. Xinhua sait briser les hommes.
On entre à Xinhua, on en part rarement. Xinhua humilie, dompte les esprits frondeurs, mais ne licencie que dans des cas précis. L’agence n’attirant plus personne, elle a inventé un système contre les mauvaises surprises : le bâton sans la carotte. Les passeports des nouveaux venus sont confisqués dès qu’ils signent leur contrat. Impossible pour eux de fuir l’agence en catimini. S’ils souhaitent sortir de Pékin, pour visiter leur famille, ils sont contraints d’en référer au chef de leur section. Les experts étrangers sont assujettis au même rituel pour tout déplacement supérieur à vingt-quatre heures hors de la capitale. Une lettre doit mentionner les raisons du voyage, le lieu de villégiature, le nom de l’hôtel et un numéro de téléphone mobile.
Chine Nouvelle n’aime pas les surprises. L’employé désirant quitter l’agence pour exercer ailleurs, entreprise étrangère ou journal privé, s’acquittera d’une amende égale au salaire que l’agence lui aurait versé jusqu’à la fin de son contrat. Quand on signe, c’est pour cinq ans au moins. Une jeune collègue de 21 ans, originaire de Shanghai, s’ennuyait à Xinhua. Elle économisait pour « se racheter ». « Ma liberté n’a pas de prix », m’avait-elle chuchoté, avec un sourire triste. L’agence a longtemps bruissé de la fuite d’une autre consœur aux États-Unis. Censée interviewer un responsable américain, elle s’est évanouie dans la nature, aidée sur place par son mari, immigré depuis un an. Elle est aujourd’hui interdite de territoire en Chine.
Xinhua sous-paie ses employés comme ses experts et jongle avec les déboires financiers. L’agence a diminué de 40 % les salaires de la section des infos générales, sans explication pour ces jeunes qui reçoivent en moyenne 1 500 RMB (environ 150 euros) par mois. Quelques mois auparavant, Xinhua fêtait en grande pompe l’intronisation du nouveau leader Hu Jintao. Les représentants du PCC étaient venus de toutes les régions. La plupart logeaient au « Friendship Hotel », où ils faisaient l’objet de toutes les prévenances : le restaurant et les infrastructures de l’hôtel leur étaient réservés. Interdiction aux clients et experts de fréquenter les lieux si l’un d’eux s’y trouvait. Pour l’occasion, l’agence a offert trente jeeps rutilantes, exposées plusieurs semaines, aux grands responsables du Parti.
À côté de cela, Xinhua appelle les jeunes salariés à verser une contribution à la lutte contre le sida, la sauvegarde des personnes âgées, diverses associations caritatives auxquelles l’agence affirme destiner chaque année une aide non négligeable qui, finalement, ne lui coûte pas un yuan.
La section française se trouve au troisième étage, immense open-space où s’entassent 400 personnes dans de petites cagettes [1]. Lors de ma première visite, j’ai été pris de vertige. Une ruche grouillante sous un ciel de néons. Chaque abeille, rivée à son écran d’ordinateur, lance de temps à autre de petits coups d’œil inquiets autour d’elle, avant de revenir à sa tâche. Les sections sont séparées par de fines cloisons en contreplaqué bleu ciel. Ces séparations, symboliques, ne dépassent pas le mètre de hauteur afin de faciliter l’espionnage mutuel. Chacun regarde tout le monde et vice-versa. Les postes de télévision crachent leurs nouvelles en continu et les abeilles les recrachent sur papier. Les nouvelles sont ensuite relues par d’autres abeilles, avant d’être envoyées à la reine mère qui se dore au sommet de la ruche, antennes en éventail.
Deux types d’abeilles travailleuses s’activent dans chaque section : les éditeurs, dont le travail est de traduire les articles de l’anglais vers le français (articles ensuite corrigés par nos soins) et les journalistes, seuls habilités à rédiger. Les experts se trouvent au centre du processus. Pris en sandwich entre une butineuse traductrice et une butineuse relectrice, ils n’ont aucune prise sur l’information finale publiée sur le fil. Impossible de connaître la tonalité de la nouvelle qui ira échouer dans les bacs. Les correcteurs étrangers participent à la crédibilité de l’agence. Tout comme le titre d’« experts » d’ailleurs.
Experts en quoi ? J’étais l’un des seuls à avoir suivi des études de journalisme : il y avait parmi nous un chef de chantier, un diplomate déchu, un avocat raté, des militaires en fuite, un loustic qui avait flirté avec le terrorisme, et même une religieuse, Thérèse.
Composée d’une vingtaine de membres et de trois experts, la section française, informations internationales, est la plus jeune et la plus dynamique de Xinhua. Elle propose un spectre révélateur de la société chinoise. Avec ceux qui se taisent et ne pensent pas, ceux qui se taisent mais n’en pensent pas moins, et ceux qui osent parfois, par courage, inconscience ou péché de jeunesse, remettre en cause les lois ancestrales de la ruche. Chacun s’arrange pour survivre avec les moyens du bord. La section bruit de petits drames, de tragédies à hauteur d’hommes, dont nul n’entendra jamais parler, mais qui condamnent bien souvent au silence, ou à l’oubli, les dernières velléités contestataires.
Il y a X., jeune homme brillant qui arbore une singulière et involontaire coupe afro. Son écriture est devenue limpide le jour où il est tombé amoureux de la grammaire française. Envoyé au Cameroun faire ses premières armes de journaliste, il a été rapatrié sur ordre exprès de l’ambassadeur chinois pour avoir eu une liaison avec une femme moderne, qui faisait du commerce et qui, affront suprême, n’avait pas sa carte du Parti communiste ! Il est revenu à Pékin et vit dans dix-huit mètres carrés avec son enfant et l’élue de son cœur - qu’il a finalement épousée, malgré les menaces de l’agence. Pour lui, les voyages, c’est fini. Interdiction de quitter la Chine. Xinhua l’a condamné aux geôles de l’ennui. À vie.
Il y a Y. Il parle un français châtié, avec un goût prononcé pour les proverbes et les expressions idiomatiques. Si je lui dis : « Tiens, tu es bien habillé ce matin... », il répondra : « L’habit ne fait pas le moine. » Ou simplement « Comment vas-tu, aujourd’hui ? », il arrivera à placer : « Ça va, ça vient, avec des hauts et des bas, mais demain est un autre jour. » Lui, c’est une autre histoire. Il aurait eu une relation avec une jeune fille, une étudiante. Cela s’est su et il a été exclu du Parti. Certains lui avaient proposé de fuir l’agence, de s’affranchir, le travail ne manquant pas pour les Chinois bilingues. Est-ce par manque de courage ? Aurait-on fait pression sur lui ? Toujours est-il qu’il n’a jamais osé contester l’arbitrage de la déesse Xinhua. En aparté, il se morfond sur son sort, à coups de « si j’avais su... ».
Il y a S., un pur, ancien de la place Tiananmen, contestataire maté par les exigences de la vie de famille, grand connaisseur de rock, fan des Rolling Stones. Son niveau de français est excellent et, contrairement à d’autres, c’est un vrai journaliste, formé en France. Il se trouve relégué aux tâches les plus ingrates pour avoir refusé d’adhérer au Parti. L’agence se gardera bien de lui confier des responsabilités car elle craint comme le SRAS les esprits indépendants. Jamais S. n’aura l’occasion de devenir rédacteur. Pour le briser, l’agence l’oblige à corriger des dépêches, quand d’autres vont à Paris avec deux mots de français en guise de vocabulaire. Les supplices chinois sont d’une infinie délicatesse.
L. est un ami. Un jeune homme intelligent, vif, cinéphile, capable de parler des débuts de Godard, des chuchotements de Bergman ou des plans-séquences de Buñuel. Mon ami a eu le malheur de s’interroger sur le système qui oblige les nouveaux venus à s’exiler deux ans en Afrique. Comble de l’impolitesse. L. sera privé de dessert. Personne ne veut se rendre en Côte d’Ivoire, agitée par des troubles ? L. ira, tandis que les anciens somnolent à Genève ou à Paris.
Il y a Z., W. et Y., chefs et sous-chefs sans personnalité, qui ont troqué leurs oripeaux de mouton pour des peaux de serpent. Ils sont faibles mais se croient puissants, et utilisent ostensiblement leurs miettes de pouvoir. En Chine, voilà le principe : tu n’es rien, tu es tout petit et il se trouvera toujours un mini-chef pour te faire comprendre à quel point ton existence est inutile. Un jour, le petit, le moins que rien, se verra offrir l’opportunité de prendre sa revanche. Il sera nommé mini-chef et trouvera, à son tour, un faible à humilier. Ainsi de suite. L’humilié devra subir en silence : il ne s’agit pas de faire perdre la face à son chef. Jusqu’au jour...
Il y a les « pandas ». Ce surnom leur a été attribué par les salariés de l’agence car leur activité principale consiste à ne rien faire. Situés à l’écart, dans un box spécial, ils sont les yeux et les oreilles du gouvernement. Les veilleurs sans scrupule, les collabos de l’agence. « On les appelle ainsi car ils sont précieux », me sermonne Jessica, une collègue de la section anglaise, outrée que l’on puisse remettre en doute les compétences d’un employé de Xinhua. Les pandas travaillent quinze minutes par jour, de 9 heures à 9 heures et quart. C’est à eux que revient l’honneur, chaque matin, de faire connaître les directives du Parti : « Le Parti a dit : le SRAS doit être passé sous silence », « Le Parti interdit que l’on parle des massacres de Saddam Hussein », « Le Parti attend de vous », « Le Parti veut », « Le Parti ordonne ». Tête baissée, les chefs des différentes sections notent la parole divine au feutre rouge. Le reste du temps, les pandas le passent à lire et à regarder la télévision.
« La fascination des Chinois pour les chiffres égale en intensité le respect qu’ils vouent aux tampons. »
Enfin, il y a le terrifiant huitième étage. Là-haut vivent trois femmes, chargées de distribuer leur salaire aux experts. Ceux-ci n’y montent qu’à cette occasion. La patronne se rengorge dès qu’on lui adresse la parole - Plaît-il ? Elle ne daigne jamais descendre au troisième étage. Se mêler à la plèbe serait déchoir. Elle est en charge des experts pour une raison simple : c’est l’épouse de l’un des multiples sous-directeurs de l’agence, petit homme factice, à la déontologie anémique. Son adjointe, une adolescente bégayante, connaît trois mots d’anglais. Elle est malgré tout devenue l’interlocutrice privilégiée des experts. La dernière ne parle que japonais. Elle pose un regard rond et vide sur les choses qui l’entourent, et ne sait exprimer ses émotions que par une série de gloussements - un si elle est ravie, deux si elle est surprise, ou trois si elle est surprise dans son ravissement.
Le bureau du huitième étage sert d’interface entre l’agence et l’hôtel de l’amitié. Celui des experts de l’hôtel espionne à la solde du huitième étage, auquel il fait un rapport détaillé sur les diverses activités des experts. Le huitième étage dispose de dossiers sur chacun des travailleurs étrangers dont ils partagent les informations avec le bureau de l’hôtel. Big brother is watching you.
Comme à l’école, Xinhua distribue bons et mauvais points au monde entier. Règne du noir et blanc. Triomphe du manichéisme. Analyse interdite. Seuls importent les chiffres. La fascination des Chinois pour les chiffres égale en intensité le respect qu’ils vouent aux tampons. Pour les journalistes, le bon article doit comporter une foule de pourcentages, calculs, figures, graphiques, agrémentés de croquis, de pyramides ou de camemberts. Le nombre devient source de véracité. D’où ces dépêches surréalistes consacrées à « la hausse du prix du poivre au Viêt-nam » ou à « l’envolée du cours de la cajou ». C’est le syndrome rouge. La doctrine communiste aime les chiffres car c’est tout ce qu’elle peut mettre sous les dents du peuple affamé. Vous souffrez, dit le chiffre, mais ce n’est pas en vain : regardez la formidable hausse des usines sidérurgiques, appréciez le bond inouï de la production de chaussures ! Le chiffre, donnée miraculeuse, entretient l’esprit de sacrifice.
Si j’avais eu dans l’idée de rédiger un recueil d’humour chinois, j’aurais pu me contenter de recopier, telles quelles, les dépêches de l’agence Xinhua. Il y a là matériel à thèse, voire à encyclopédie. Les premières semaines de mon arrivée, j’imprimais les dépêches drôles, ridicules, surprenantes, tout ce qui sortait du commun AFP ou Reuters. Au bout de quelque temps, je fus envahi par les dossiers et mon appartement se mit à déborder de nouvelles, relatant la crise de la cerise en Papouasie, la saleté naturelle des minorités chinoises ou les turpitudes de Taiwan. Je réalisais l’immensité de ma tâche. Je m’étais attelé à une Tour de Babel. Je revisitais le tonneau des Danaïdes. Il faut dire que les journalistes-traducteurs doivent remplir un quota : une soixantaine de dépêches par mois. Ils sont payés à « la pièce ». D’où ces thèmes sans queue ni tête, résultats d’une sélection arbitraire. Lorsque le quota de dépêches est atteint, le travail s’arrête. Les stakhanovistes de l’information rangent leurs outils.
« Les rares abonnés à Xinhua le sont pour faire plaisir à la Chine, non pour que les qualités journalistiques de l’agence. »
Il y a les dépêches bouche-trous, le vide en chiffres ou en sigles. Celles que Xinhua préfère. Elles réapparaissent par phases, au gré des vacances ou des moments de fatigue. Ces infos possèdent en effet le double avantage de s’ajouter au quota mensuel, tout en permettant la sieste. Il y a bien entendu les dépêches de pure propagande, capables de déclencher un mouvement nerveux des zygomatiques, ce « fou rire provoqué par un humour involontaire ». Il y a celles qui engendrent sueurs froides et tachycardie. Lorsque le fou rire devient jaune. Il y a enfin ces dépêches d’autosatisfaction, d’édification permanente du mythe communiste par glorification du passé. Elles balisent la route vers un avenir rayonnant, de grandeur et de richesse, les deux termes étant devenus indissociables.
Ces nouvelles suggèrent soit le rire, soit la colère. Après avoir essayé la colère, j’ai choisi d’en rire. Après tout, les rares abonnés à Xinhua le sont pour faire plaisir à la Chine, non pour les qualités journalistiques de l’agence. Je fais le dos rond. Les dépêches glissent sur moi, ne m’atteignent plus. Qu’importe que Mao soit le plus démocrate des leaders ou que le crocodile remonte le Yang-Tsé avec une régularité d’horloge, car au fond, tout au fond de moi, je m’amuse. Et s’amuser au cœur même du système de propagande, n’est-ce pas là l’ultime acte révolutionnaire ?
Longtemps, je me suis plaint de l’absence de transparence, à l’intérieur même de la section française, c’est-à-dire dans un cadre suffisamment stable et limité pour que chacun puisse essayer la confiance. J’avais même proposé une espèce de « pacte de non-agression » - si le terme paraît exagéré, je trouvais qu’il sonnait bien. Au final, j’ai entretenu d’excellents rapports avec la plupart de mes collègues, et demeure en relation avec nombre d’entre eux. Toutefois, l’agence sachant jouer de la méfiance et favoriser la délation, il est extrêmement difficile de connaître vraiment quelqu’un. Xinhua vit dans le mensonge permanent. Lorsque je posais une question un tantinet personnelle, je savais que la réponse serait tronquée, voire inventée pour l’occasion. Cette attitude a longtemps joué avec mes nerfs jusqu’au jour où j’ai décidé de l’accepter. Le mensonge fonctionne comme une protection. Le repli sur soi, la discrétion, la dissimulation ? Autant de réflexes de survie dans un environnement hostile.
Chine Nouvelle, résidu anachronique figé dans le temps et dans l’espace, continue de crâner, sans que le peuple chinois n’y prête plus attention. Pour Xinhua, la guerre froide n’est pas finie. Les Américains sont ses ennemis ; Castro et Kim Jong-il les derniers héros capables de leur tenir tête. L’agence n’est que la partie immergée de l’iceberg. Derrière elle existe tout un système de surveillance et de dénonciation, en vigueur depuis l’arrivée de Mao au pouvoir. La Chine évolue et se modernise, les médias français et étrangers le ressassent, mais, sous le vernis des 9 % de croissance, qu’est-ce qui a vraiment changé depuis cinquante ans ?

Revue Médias















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