Toutes enregistrées, elles sont toutes les trois diffusées le samedi, puis rediffusées le dimanche. Les trois émissions hebdomadaires consacrées aux médias jouent sur le même terrain. Par ordre d’entrée en scène, « Médias, le magazine » sur France 5, « + Clair » sur Canal+, et « Pif Paf » sur Paris Première se disputent une poignée de téléspectateurs. Des accros du petit écran, mais aussi des producteurs, des directeurs d’antenne, et les patrons de chaînes qui sondent en direct l’image de leur télévision, et celle de ceux qui la font.
« Médias, le magazine », l’émission de Thomas Hugues sur France 5, est la plus sobre, à l’image de son présentateur, costume sombre et col ouvert. Avec un plateau sans public et un chroniqueur, Benjamin Vincent, qui fait le job, pro et souriant, dans « L’Hebdo du Web ». Et un vrai plus, la table tactile, une sorte d’iPhone géant qui permet d’ouvrir des infographies en tapotant du doigt, ou de lancer les sujets enregistrés. Ce système multi-touch permet des transitions plus fluides et n’existe qu’à la BBC et sur F5 !
C’est l’émission qui donne le plus de place à l’ensemble des médias, « même s’il y a une prime à la télé, plus spectaculaire, reconnaît l’ancien meneur de revue du 7 à 8, la presse écrite y a sa place ». On apprend ainsi au fil des mois que Métro allège sa rédaction et ferme son édition espagnole. Les Inrockuptibles supprime ses pages télé et six journalistes. On découvre les coulisses d’un junket de cinéma, où Marina Foïs, une actrice en promo, déclare : « Il y a des jours où je dis n’importe quoi. » Et que Marc-Olivier Fogiel n’a pas attendu d’aller sur Europe 1 pour avoir une carte de presse... « Élizabeth Tessier en avait une aussi », lâche, perfide, un journaliste de Marianne.
Enregistrée le vendredi au Studio 107 à La Plaine-Saint-Denis, en banlieue, (c’est moins cher, audiovisuel public oblige), l’émission nécessite six caméras, dont une LiteCam au bout d’une perche, et un Junior pour des travellings circulaires, qui est piloté à distance avec des pédales et en chaussettes, pour avoir une meilleure sensibilité. Il y a du monde sur le plateau : six cadreurs, donc, cinq techniciens à la lumière, quatre à la vidéo et deux au son, c’est ça aussi le service public. « 1 h 13’ 22” », décompte la script en régie, il va falloir couper. Huit minutes de débord, c’est la moyenne chaque semaine. Le montage se fait chez Jara Production, où Thomas Hugues passe avant les coupes. « On programme les thèmes forts en seconde partie, dit-il, parce qu’une émission, c’est une promesse, et qu’en fin de matinée on bénéficie d’une arrivée de téléspectateurs avant le déjeuner. »
« Quelques perles, comme lorsque Christophe Hondelatte se demande s’il n’est pas "plus facile de vivre avec des caniches qu’avec des confrères". »
Qu’est-ce qu’on voit sur « Médias » ? Jean-Louis Missika, le sociologue de l’audiovisuel y déclare qu’il est « absurde de ne pas augmenter la redevance au lieu d’imaginer un système biscornu pour trouver des financements ailleurs ». On voit Christophe Barbier, le directeur de la rédaction de L’Express, démarrer son marathon médiatique à 7 h 18 avec une chronique sur LCI, enregistrer son édito vidéo quotidien avec sa célèbre écharpe rouge, puis diriger la conférence de rédaction, et terminer la journée sur les planches en jouant un cocu dans une pièce de Feydeau. « En fait-il trop ? », se demande Michel Labro, son homologue du Nouvel Obs que l’on n‘a jamais vu sur un plateau. « Je fais le service avant-vente », répond Barbier, le joker multimédia des news magazines.
Fin d’émission très réussie avec « Mon zapping à moi », où un people donne ses programmes favoris. Serge Lama, inconditionnel de « “Questions pour un champion”, la dernière émission culturelle ». Roger Karoutchi, fan de « MCM Top ou Pop, MTV Base et MTV Pulse ». Ainsi que Jacques Attali, qui regarde « évidemment Arte ». On sort aussi du cercle des initiés de la télé, le jour où « Médias, le magazine » a demandé à tout un immeuble ce que les gens regardent, étage par étage.
« + Clair » sur Canal+, est présenté par une starlette de l’info qui joue la carte fashion à fond, alternant jupe courte et bottines, ou robe gitane, avec décolleté, sourire mutin, fossettes et grain de beauté : Charlotte Le Grix de la Salle, 35 ans, connaît la musique depuis ses débuts sur LCI, Canal+, et iTélé.
Plateau sans public et chroniqueur punchy, Christophe Beaugrand envoie des images en rafale et pratique l’autodérision. C’est l’émission la plus ouverte sur l’international, d’abord avec le « Media Planet », qui passe en revue les programmes étrangers. Mais aussi avec des reportages, comme l’impact médiocre de Katie Couric depuis son arrivée sur CBS en septembre 2006, diffusé lors des débuts de Laurence Ferrari au 20 heures de TF1. Comme quoi une « anchorwoman » ne suffit pas à garantir les audiences, pas plus aux États-Unis qu’en France.
« Critic TV », autre rubrique, donne la parole à des chroniqueurs extérieurs, mais en incrust sur un fond d’images, avec des profils différents : décalé comme celui de Jean-Marie Durand, des Inrockuptibles, ou expert tel Emmanuel Berretta du Point. Inégale, en revanche, « L’Envoyée très spéciale », avec Raphaëlle Baillot qui raconte gentiment comment elle rate la moitié de ses interviews. Quelques perles, cependant, lorsque Christophe Hondelatte se demande s’il n’est pas « plus facile de vivre avec des caniches, qu’avec des confrères ». Et une interview de Nagui, sur un air de zouk. Bref, beaucoup d’images, et c’est l’émission la plus chère des trois. Combien ? « Les sous, c’est pas mon affaire », se défend CLDLS, fille et femme de banquier.
« Le Cahier de tendances », permet de savoir ce qui est in et out, de noter les débuts de l’hiver avec « l’arrivée du col roulé sur les plateaux télé ». Car, hormis « Koh Lanta » qui cartonne et les « Delaruades » qui ont privé de direct le ludion à l’oreillette, avant d’être finalement débarqué de « Ça se discute »
au bout de quinze ans, le fait majeur de ces dernières semaines, c’est que « Plus belle la vie » sur France 3 devance désormais quotidiennement le 20 Heures de David Pujadas et commence à menacer celui de Laurence Ferrari sur TF1. France 3 rassemble ainsi à 20h10, 4,71 millions de 4 ans et plus (24 % de pda), contre 22 % pour France 2. L’info moins belle que la vie,ça sent déjà les vacances à la télé.
Sur le plateau de « + Clair », un cube génial de trois mètres de haut oblige les invités à monter neuf marches, en les mettant sous haute pression avant de passer à la question. C’est la même idée qu’à « Dimanche + », tourné dans le même studio de Boulogne. « Certains invités sont libérés par la montée des marches », remarque Charlotte. Exemple, Bruno Masure, qui vient de sortir « Journalistes à la niche ? », et qui balance sur Carolis : « À ses débuts, il était discret jusqu’à la transparence. »
« Pif Paf », sur Paris Première, avec Philippe Vandel aux manettes, est un talk-show avec une brochette de chroniqueurs, et du public. L’animateur et journaliste vedette, 46 ans, dispose en fait d’une double commande, puisqu’il joue à la fois sur des chroniqueurs qu’il fait tourner, et sur des invités.
Dans la première catégorie, il compose son cocktail avec les ingrédients de base que sont les rédacteurs en chef des magazines télé : les consensuels Thierry Moreau de Télé 7 Jours, et Rémy Pernelet de Télé 2 semaines, pimentés par Catherine Rambert, de Télé Star, une pertinente Madame Sans-Gêne jamais à court de munitions. Tout comme Isabelle Morini-Bosc, la langue bien pendue de RTL, à qui donne parfois la réplique Emmanuel Maubert d’Europe 1, capable lui aussi de quelques piques du style : « Comment TF1 ose encore produire ce genre de merde », en parlant de « L’amour, aller-retour » programmé le 12 janvier.
« J’ai reçu un coup de fil de la chaîne, sourit-il, hors antenne. Je suis un homme libre. » Vandel ajoute quelques glaçons à son cocktail, pour tempérer le débat, et ouvrir le jeu vers la presse écrite, avec Marc Pellerin du Parisien, ou Guillaume Fraissard du Monde Télévision, ou encore Renaud Revel de L’Express, toujours bien informé. Quelques zestes d’expertise avec Christine Lentz, productrice, et Joël Wirsztel, de Satellifax, une newsletter quotidienne sur l’audiovisuel. Bref, un petit panel maison dans lequel Frédéric Siaud, le rédacteur en chef de l’émission, pioche chaque semaine six intervenants, payés 300 euros. « C’est Fred qui fait le casting, souligne Philippe Vandel, ça me laisse plus libre. »
À cette « belle bande de journaleux », dixit Maubert, s’ajoute Éric Dussart, un bateleur-dézingueur, qui tient à lui tout seul trois rôles. « Le Pafomètre » qui prend la température des audiences et allume tous azimuts. Un billet d’humeur qui taille le portrait de l’invité en plateau, et le « Dussaravu », qui fait office de zapping. Un mot inventé, paraît-il, ou importé par Philippe Vandel. « Il paraît pas, c’est vrai, dit-il. Je l’ai ramené des USA, et utilisé dans Actuel en 1986, pour détruire une idée reçue : les enfants qui regardent beaucoup la télé auraient de mauvaises notes. » Du héros de BD Buck Rogers et son rayon de la mort, le « zap », Vandel a gardé le look dents blanches et tee-shirt noir que l’on retrouve sur le plateau de « Pif Paf ».
« La télé tourne-t-elle en rond, au risque de la consanguinité ? »
« C’est une émission politique ? », demande Bernard. « Sur quelle chaîne ça passe ? », interroge sa voisine. « Sur la trois, je crois », répond Jeannine. Bref, le public n’est pas au parfum, mais content d’être là. C’est de la télé, en vrai, quai André-Citroën, dans l’ancien siège de Canal+. Six caméras en plateau, le red chef en régie, en contact avec Vandel via l’oreillette. Juste pour lui souffler une question, un chiffre ou une précision. « Le Télé Chiffres » sert de ponctuation entre les séquences : bénéfice de La Chaîne Parlementaire 3 124 euros, celui de Public Sénat 11 396 euros en 2008. TF1, qui a récolté 96 des cent meilleures audiences en 2008 (dont 47 épisodes des « Experts »), a provisionné 31 millions d’euros pour couvrir quinze indemnités de départ, d’après le magazine Capital (soit 2 millions d’euros par personne).
Sur « Pif Paf », Sophie Davant, présentatrice d’une quotidienne le matin à F2, explique son succès par « le direct, qui met en confiance les invités, parce qu’ils savent que rien ne sera coupé », et se dit « très contente d’être prisonnière de sa case ». Après 50 « Journal du Hard » et 1 240 « Nulle part ailleurs » en direct, le Pifpafeur en chef, lui, n’a plus qu’un seul but : « Durer. » Il écoute, relance, sûr de son audience : 3 %, contre 1 % en moyenne pour la chaîne, insouciant du coût de son émission (55 000 euros), l’œil rivé sur le prochain enregistrement.
« Pas plus qu’aux chroniqueurs, je ne demande l’exclusivité aux invités, on n’est pas assez gros pour avoir l’exclu, précise Vandel. On aimerait, mais c’est difficile, quatre émissions en comptant Morandini, et cent têtes d’affiche, le vivier est limité. »
Il a trouvé la parade en variant les chroniqueurs, une idée qui vient de la chaîne. On peut donc voir Rémy Pernelet de Télé 2 semaines, une fois sur Paris Première, et la semaine suivante à « + Clair », traiter Geneviève de Fontenay de « mégère ». Canal+, en revanche, veut l’exclusivité pour la semaine. Ça permet de jolis coups, comme Jean-Luc Hees, nommé à la tête de Radio France avec son « complice » Philippe Val, et invités de « + Clair » dès le 16 mai. Mais n’empêche pas les doublons du côté des invités, où l’on se marche souvent sur les pieds. Christine Albanel invitée de « Pif Paf » le 8 novembre, et de « + Clair » huit jours plus tard. Masure, présent le 24 janvier à « + Clair », et le samedi suivant sur « Médias ». Fogiel, en première semaine sur « + Clair » et « Pif Paf », le 22 novembre, puis à « Médias » le 17 janvier. Drucker, « l’homme qui est vendu avec le poste » d’après « + Clair », est hors concours.
Mais le record est battu avec PPDA, convié le 18 septembre, par l’ex-mari de Laurence Ferrari, pour commenter les sous-performances de la dame du 20 heures. Il passe à « + Clair » le 16 octobre où il est de retour le 10 janvier pour la promo de sa nouvelle émission sur F5, « La traversée du miroir ». Une diffusion confidentielle, « que j’ai choisie, assure-t-il, la pleine lumière, je connais ». Qualifié de « François Mitterrand du journalisme » par Laurent Delahousse, le week-ender de F2, Poivre est le même jour sur le plateau de « Pif Paf », ravi d’être sur la télé publique où il a « trouvé une niche où on peut s’exprimer longuement ».
« Au sein de cette grande famille où les renvois d’ascenseurs sont la règle, ces émissions permettent de soigner ses réseaux... »
La machine à laver de l’info tourne à plein régime, mais ne pratique l’essorage qu’à petite vitesse. Jacques Expert, directeur des programmes de Paris Première, trouve que « Vandel a de l’appétit pour le produit, il a le sens de la repartie. On ne fait pas une émission passe-plat, ni un tribunal. Le ton est convivial, mais sans concession ». Thomas Hugues se veut pour sa part « incisif, sans être agressif, je cherche à casser la langue de bois, sans servir la soupe ». Approche identique à Canal+, et « “+ Clair” n’est pas un censeur des médias, on ne donne pas de leçons, souligne Charlotte Le Grix de la Salle, d’abord parce que ça pourrait se retourner contre nous ».
La sauce n’est pas la même partout pour autant. Le choix des invités autorise quelques banderilles dans le dos de ses concurrents : Francis Guthleben, un ancien de F3, qui vient d’écrire un livre sur les scandales à France Télévisions, détaille pour « Pif Paf » les primes de scooter ou d’escalier des employés de l’audiovisuel public. Avec en écho Jean-François Téaldi, le représentant de l’intersyndicale, qui répond « non », à l’idée de faire des économies. Ou Daniela Lumbroso, qui trouve « la chaîne de décision complexe sur France 2 ». Ce n’est pas Vandel qui, après avoir goûté au public et au privé, dira le contraire : « Une petite chaîne, c’est une plus grande liberté. » Faux, réplique Stéphane Bern sur « Médias, le magazine », « la radio permet plus d’impertinence que la télé ».
Au sein de cette grande famille, où comme dans tout milieu les renvois d’ascenseurs sont la règle, ces émissions permettent de soigner ses réseaux. L’autopromotion du groupe y a sa part d’antenne : « + Clair » filme iTélé tournant les coulisses de l’investiture d’Obama ou invite Françoise Laborde, tout juste nommée au CSA et responsable des chaînes payantes, comme Canal+. Thomas Hugues, lui, donne le micro à Sylvie Genevoix du CSA, en charge des télévisions publiques, et un autre jour à Christopher Baldelli, président de M6 Thématique, ex-DG de France 2, et ancien collaborateur de Sarkozy à Bercy, souvent cité pour la succession de Patrick de Carolis. Hugues a également une société de production, Story Box Press (CA : 5,7 millions d’euros en 2008) qui fournit toutes les télés : cela facilite les contacts, et les contrats.
Ces émissions ? Une formidable vitrine pour les chaînes et leurs invités. Ainsi Jacques Expert est toujours sur le tournage de « Pif Paf », avec toute la presse télé sous la main. Rien de tel pour pousser une émission ou nuancer un flop. La télé tourne-t-elle en rond, au risque de la consanguinité ? « Le métier est devenu très compliqué, avec une exigence de rapidité, la concurrence y est exacerbée, confie Thomas Hugues (42 ans, dont vingt ans de télévision). Ce petit monde qui se regarde, gagne à être observé de près. Qui va présenter le nouveau JT de M6 à la rentrée ? A vos postes, prêts, partez !
Thierry Dussard est journaliste et maître de conférence à Sciences Po.

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