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Presse

Robert Solé :

"Dans le journalisme, l’objectivité n’existe pas"

par Alain Barbanel et Dora Staub

Avec quarante ans de carrière au Monde, Robert Solé est le plus ancien collaborateur du quotidien. Après avoir été médiateur pendant huit ans, il est aujourd’hui patron du Monde des livres, et billettiste parfois acerbe. Regard lucide sur un journal en crise.

Votre meilleur souvenir durant ces quarante années de carrière ?

Mon plus beau jour a été celui de mon embauche. Quelle journée formidable ! Pour entrer au Monde, j’étais vraiment prêt à faire n’importe quoi, même à balayer les couloirs ! C’était le journal où je voulais travailler. Par conviction.

Votre pire souvenir ?

Il y en a plusieurs. Les plus récents sont nos conflits internes provoqués par la crise que nous traversons. Ce sont des souvenirs collectifs très pénibles. Je me souviens aussi de la succession de Jacques Fauvet qui a été très dure et qui s’est mal passée même si, dans le même temps, on avait le sentiment d’inventer quelque chose. Pour la première fois en effet, on élisait au suffrage universel le directeur du Monde. Mais on ne savait pas comment procéder. On a tâtonné, enregistré les candidatures, choisi le mode des deux tours, en singeant un peu l’élection présidentielle. Une expérience douloureuse, car on s’est rendu compte qu’il était très difficile d’élire le patron d’une petite communauté de travail. Et ça s’est encore compliqué par la suite ! De l’élection d’un directeur de journal, nous avons été amenés à désigner le patron d’un groupe. C’était un autre métier qui s’ajoutait au premier. Aujourd’hui, nous sommes toujours dans cette difficulté : à la fois journalistes, salariés et actionnaires du journal, nous vivons une certaine « schizophrénie » et une contradiction permanente.

Vous avez été médiateur pendant huit ans, c’était un choix ou une figure imposée dans votre longue carrière ?

On me l’a proposé. J’ai commencé par dire non, puis j’ai accepté, mais avec des conditions. Je voulais exercer différemment, en m’exprimant à la première personne, ce que j’ai fait.

Ce n’était pas le cas avant vous ?

Non, dans la tradition du journal, on ne disait pas « je ». Mon souhait était de créer un rapport de proximité avec le lecteur. Je constate avec plaisir que Véronique Maurus, qui m’a succédé à ce poste, a également adopté ce style. Ce choix me mettait en situation de pouvoir critiquer le journal, et pas seulement de le défendre. D’ailleurs, j’avais titré ma première chronique « Au risque de déplaire ». Entendez : au risque de déplaire au lecteur mais aussi à la rédaction et à la direction. En réalité, j’ai souvent déplu à la rédaction, et surtout à la direction avec laquelle j’étais en désaccord sur les orientations journalistiques, mais qui m’a laissé une totale liberté pendant huit ans. À une exception près : j’ai été censuré au moment de la sortie du fameux livre « La face cachée du Monde [1] ».

De quelle manière ?

Sans m’avertir, on a supprimé quinze lignes dans l’une de mes chroniques. J’aurais pu démissionner, mais j’ai choisi de publier à nouveau la semaine suivante ces quinze lignes, en les développant et en demandant à la direction de s’expliquer. Ce qu’a fait Edwy Plenel. En huit ans, c’est le seul incident que j’ai connu.

Le Monde a-t-il perdu ses repères depuis la parution de ce livre remettant en cause son statut de journal de référence ?

Ce livre nous a porté un coup ! Mais ce n’était pas tellement nouveau. D’autres ouvrages sur Le Monde ont déjà été publiés. Je ne pense pas que Le Monde puisse s’afficher comme un journal de référence. Il essaie déjà d’être un journal de qualité, et je pense qu’aujourd’hui, l’image s’est rétablie. Personnellement, j’étais tout à fait contre les manchettes provocantes, racoleuses, ambiguës parce qu’on ne savait pas si elles exprimaient des positions politiques ou répondaient simplement à des opérations de marketing. Je l’ai d’ailleurs écrit dans ma rubrique du médiateur. Ce choix éditorial nous a fait un tort considérable. Aujourd’hui, c’est fini. Le Monde a peut-être perdu en vigueur, en étonnement, mais il a gagné en sobriété. On lui fait sans doute plus confiance, me semble-t-il.

photos : Charles Duprat
photos : Charles Duprat

« L’enjeu est de résister aux pressions, d’essayer d’être honnête et de rendre compte aussi de livres qu’on n’aime pas. »

En tant qu’observateur privilégié, comment avez-vous perçu les réactions des lecteurs pendant cette période de remise en cause profonde du journal ?

J’ai beaucoup commenté la crise dans ma rubrique. Un constat : les lecteurs ont un attachement passionné pour ce journal, leur journal ! Pour certains, c’était inadmissible qu’on le critique dans un livre. Pour d’autres, ce livre exprimait ce qu’ils ressentaient déjà. En tant que médiateur, je devais prendre acte, répondre aux réactions des lecteurs et donner la réponse du journal mis en cause. M’engager personnellement et librement en apportant un commentaire, une analyse, éventuellement un point de vue. C’est ça le rôle du médiateur : faire écho, donner la réponse et puis commenter soi-même.

Vous êtes tout de même dépendant d’un journal qui vous emploie et qui a une ligne éditoriale à défendre. Cette fonction n’est-elle pas intenable, prisonnière de l’autocensure ou de la manipulation ?

Bien sûr, il y a une certaine ambiguïté, puisque le médiateur est un salarié nommé par le directeur du journal, qui lui propose de s’exprimer librement. L’autocensure ? Je l’exprime de la façon suivante : tout ce que j’écris, je le pense, mais je n’écris pas tout ce que je pense. C’est une règle que j’ai appliquée pendant huit ans, et qui m’a parfaitement convenu.

Qu’avez-vous appris pendant toutes ces années ?

J’ai porté sur le journal un regard différent, celui du lecteur et, en prenant plus de recul, je suis devenu plus exigeant. Une expérience très enrichissante, un peu troublante aussi. Le médiateur fait part des critiques des lecteurs à la rédaction, écoute les journalistes mis en cause, le cas échéant refait l’enquête... Pourquoi cette une ? Pourquoi ce titre ? Connaissant lui-même la machine de l’intérieur, le médiateur est capable d’apprécier la qualité d’un titre, d’évaluer son ambiguïté, de savoir pourquoi tel ou tel mot a été utilisé. Après tant d’années passées à ce poste, au service de mon journal, j’ai eu la sensation de le redécouvrir.

Vous vous sentiez vraiment utile ?

J’ai en mémoire un exemple où j’ai vraiment eu ce sentiment. Lorsque Daniel Schneidermann a été licencié pour avoir écrit un livre sur le journal, on a reçu des centaines de lettres ou de messages de soutien. La direction ne souhaitait pas que je fasse écho à ce courrier. J’ai insisté pour le faire car c’était mon travail. J’ai demandé à Jean-Marie Colombani - ce fut la seule et unique fois - de répondre aux lecteurs dans ma chronique afin de s’expliquer, et il a accepté. Je pense avoir rempli, ce jour-là, un rôle de médiation entre les lecteurs et le journal. J’ai publié une page en sélectionnant moi-même le courrier, avec des avis partagés sur ce licenciement et en donnant la parole au directeur. J’ai ensuite apporté un commentaire, sans me prononcer car je n’avais pas à le faire, sinon je sortais de mon rôle. Il y a eu d’autres temps forts. Dans l’affaire Baudis par exemple, j’ai été très critique à l’égard du journal.

Est-ce à l’écrivain que vous êtes devenu que vous devez votre nomination de responsable du Monde des livres, ou à votre parcours de journaliste ?

Je pense que les deux ont joué. J’écris des romans, des essais, ce qui a certainement joué dans cette nomination. On perçoit toujours différemment un journaliste qui devient romancier. Nous sommes plusieurs dans ce cas au Monde. À commencer par Éric Fottorino, l’actuel directeur. Au fond de lui-même, tout journaliste a plus ou moins l’envie de devenir romancier. Personnellement, je l’ai souhaité avant de devenir journaliste. Je crois que j’ai fait l’école de journalisme parce que je voulais écrire. À l’époque, je n’avais pas forcément compris le sens de l’information. C’est venu ensuite.

Quel est selon vous le profil idéal pour assumer la fonction de critique littéraire avec objectivité ?

L’objectivité n’existe pas dans le journalisme et encore moins dans le domaine de la critique littéraire. Un critique littéraire juge un livre avec toute sa subjectivité. L’important, évidemment, est de garder son indépendance. J’appartenais à trois jurys littéraires dont j’ai démissionné quand j’ai été nommé. C’est la règle au Monde des livres.

Parce qu’il y a conflit d’intérêts ?

Il pourrait y avoir confusion des genres. En revanche, je poursuis ma carrière d’écrivain, et je publie dans des maisons d’édition auxquelles je ne me sens absolument pas lié. La plupart de mes livres sont publiés aux éditions du Seuil et je ne m’interdis pas de rendre compte d’un livre publié par cet éditeur, parce que je me sens totalement indépendant et libre d’écrire ce que je veux.

Mais vous subissez des pressions ?

On en subit mille en permanence ! Chaque éditeur, chaque auteur veut qu’on parle de ses livres. L’enjeu est de résister aux pressions, de conserver son indépendance, d’essayer d’être honnête et de rendre compte aussi de livres qu’on n’aime pas !

Avez-vous une charte déontologique au Monde des livres, ou chacun raisonne-t-il en fonction de sa conscience ?

Nous n’avons aucune charte écrite, mais une tradition suivie avec scrupule. Par exemple, un collaborateur régulier du Monde des livres qui dirige une collection chez un éditeur ne traitera jamais un livre publié par cette maison. Autre règle, récente celle-ci : quand l’un de nos journalistes publie un livre, il a droit à une simple notice avec un traitement équivalent pour tout le monde, ce qui n’était pas le cas auparavant. De la même façon, on se doit de parler du plus grand nombre de maisons d’édition, petites et grandes. Je ressens beaucoup de satisfaction quand je vois dans nos pages des articles concernant, en moyenne, une vingtaine de maisons d’éditions. La tentation consisterait à ne s’occuper que de la production des plus grandes !

Avez-vous des débats politiques lors de l’organisation des pages ? Par exemple, la polémique engendrée par l’invitation des écrivains israéliens au Salon du livre a-t-elle été abordée ?

Dans le cas du dernier Salon du livre, la question s’est évidemment posée. J’avais eu une proposition du journal israélien Haaretz pour faire un numéro commun avec Le Monde des livres. Je m’y suis opposé. En revanche, comme c’est un bon journal, je souhaitais utiliser ses journalistes pour réaliser un numéro sur la littérature israélienne. Nous avons sorti avec eux un numéro spécial complet de onze pages sur Israël. J’ai tenu à ce qu’il y ait dans ce numéro une voix palestinienne. J’ai fait moi-même un article sur l’autobiographie du président de l’université al-Qads de Jérusalem, Sari Nusseibeh. Je pense que nous avons fait un bon numéro. Le simple fait de faire un numéro spécial nous positionnait contre le boycott. En revanche j’ai souligné, dans un éditorial, la maladresse d’avoir choisi d’inviter les écrivains israéliens au Salon du livre l’année du soixantième anniversaire de l’État d’Israël. La visite d’État de Shimon Peres a donné une coloration politique inutile au Salon.

Comment voyez-vous le métier de journaliste aujourd’hui. Est-il sérieusement menacé par internet ?

Non, il n’est ni menacé ni condamné, même si les supports changent. Vous « couvrez » aujourd’hui une manifestation exactement comme il y a cinquante ans. Vous descendez dans la rue avec votre calepin, vous comptez avec votre doigt mouillé le nombre de manifestants, vous regardez, vous en rendez compte strictement de la même façon. Ce qui change c’est le support, la présentation, la longueur. Est-ce que je vais le faire pour le journal ou sur son site Internet ? Telle est la nouvelle donne. Le lecteur va-t-il réagir immédiatement sur Internet à l’instinct, ou prendra-il son temps pour m’écrire ? Demain, le compte rendu de la manifestation sera-t-il sur mon téléphone portable ? Sans doute.

« L’autocensure ? Je l’exprime de la façon suivante : tout ce que j’écris, je le pense, mais je n’écris pas tout ce que je pense. »

À terme, les supports payants de la presse quotidienne, notamment ceux de la presse nationale, ne sont-ils pas condamnés ?

Il est évident qu’en dessous d’un seuil de numéros vendus, un journal payant n’est pas légitime et ne peut exister. Au Monde, la complémentarité entre l’imprimé et le site est une question concrète que nous nous posons quotidiennement. Le journal doit-il devenir plus mince, plus dense, plus centré sur certains sujets et laisser par exemple à Internet le soin de compléter ? Faut-il maintenir la tradition, en restant le « journal de l’honnête homme », où l’on trouve un peu de tout, avec des sujets qui n’intéressent pas forcément tout le monde ? Entre l’édition papier et l’édition électronique, laquelle faut-il privilégier ? Ce sont deux supports complètement différents. Nous sommes dans la préhistoire d’Internet. On n’a encore rien vu.

Vous avez des réponses ? Un journal existe à la seule condition qu’il soit unique et indispensable. S’il se banalise, il n’y aura pas de place pour lui dans un secteur attaqué par le phénomène de la gratuité. Paris Match est à sa façon unique et indispensable, Le Parisien et Courrier international aussi... Ces dernières années, Le Monde a tenu ce cap. Il le tient encore et ne ressemble à aucun autre quotidien. Prenez le dessin de Plantu. Certains ici pensaient qu’il était ringard et qu’il fallait le remplacer par une photo ! Je me suis battu pour le garder car c’est une spécificité du Monde.

Encourageriez-vous un jeune à devenir journaliste ?

Bien sûr ! Ce métier a toujours été difficile. C’est encore plus vrai aujourd’hui. Mais il ne faut surtout pas se décourager quand on a une passion. Moi, j’ai la passion des mots, de l’écriture, de l’expression. Je ne passe pas une journée sans consulter cent fois le Petit Robert, qui est mon livre de chevet. Je pourrais me passer de tous les autres !

D’origine égyptienne, Robert Solé a publié une dizaine de romans, d’essais et d’ouvrages historiques sur l’Égypte, notamment aux éditions du Seuil, parmi lesquels « Le Tarbouche » (1992), « Le Sémaphore d’Alexandrie » (1994), « La Mamelouka » (1996). Il est aussi auteur du « Dictionnaire amoureux de l’Égypte » (Plon 2001) et coauteur de « Alexandrie l’Égyptienne » (Stock, 1998) et « Fous d’Égypte » (Bayard 2005).

Notes

[1] La face cachée du Monde », de Pierre Péan et Philippe Cohen, aux éditions des Mille et Une Nuits, 2003.


 
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