Revue Médias
Carte blanche

Carte blanche à Alain Rémond

Dans les choux

Monsieur Gilbert Ribouldingue, bonsoir et bienvenue sur ce plateau. Vous êtes professeur à la Sorbonne, spécialiste en droit public de la vie privée mais aussi, ce qui ne gâche rien, en droit privé de la vie publique. C’est à ce double titre que nous vous avons invité, pour éclaircir le débat sur la vie privée des hommes publics, qui passionne nos téléspectateurs. Jusqu’où les hommes politiques peuvent-ils aller dans l’exposition de leur vie privée ? Jusqu’où les journalistes peuvent-ils aller dans la révélation de la vie privée des hommes politiques ? Professeur Ribouldingue, vous avez la parole.

illustration : Pierre Chassagnard
illustration : Pierre Chassagnard

— Eh bien, voyez-vous, ce qu’il faut d’abord bien comprendre, dans ces rapports complexes et dialectiques entre vie privée et vie publique, c’est que le droit au public, pour un homme public, est un droit fondamental, dont il ne saurait être privé. Être privé de public, pour un homme public, est une atteinte aussi grave que l’atteinte à la vie privée, sinon pire, car touchant à son identité même. Alors vous me demandez si on peut tout dire de la vie privée d’un homme public. On pourrait tout aussi bien se demander si on peut tout dire de la vie publique d’une personne privée. Mais j’aimerais à mon tour vous poser une question : suis-je ici en tant que personne privée ou personnage public ?
— Euh... Disons que vous êtes invité comme spécialiste du public dans le privé et vice-versa quoi-que réciproquement, qui vous exprimez en public sur une chaîne privée, ce qui, n’est-ce pas... - Je ne vous le fais pas dire. Donc, pour répondre à ma propre question, il est de ma responsabilité de juger de ce que je peux ou ne peux pas dire en public de ma vie privée. Par exemple, si je dis que je déteste le chou farci, j’autorise d’une certaine façon le public à pénétrer dans ma sphère privée...
— Si je puis me permettre, vous avez tort...
— De faire étalage publiquement de ma vie privée ?
— Non, de ne pas aimer le chou farci. Et la choucroute, c’est pareil ?
— Ah ! non, la choucroute, c‘est différent. J’adore la choucroute. Et aussi le... Mais je vois bien que vous voulez m’entraîner sur une pente dangereuse, celle de l’exhibitionnisme gastronomique. Je ne parlais de mon aversion pour le chou farci qu’à titre d‘exemple, j’aurais pu aussi bien...
— La choucroute, oui. Mais pas le chou farci. C’est intéressant. Et votre femme, est-ce qu’elle se fait du chou farci pour elle toute seule ?
— Ma femme est née dans les choux, si vous voulez tout savoir.
— Comme tous les enfants, ah ! ah !
— Non, pas du tout, elle est née dans une famille d‘agriculteurs, qui cultivaient le chou. Et donc, pour revenir à...
— De plus en plus intéressant. Vous n’aimez pas le chou, dans lequel est née votre femme. Certains pourraient y voir un transfert négatif qui... Vous êtes sûr d’aimer votre femme ?
— Ma femme et moi-même sommes séparés depuis... Mais de quoi sommes-nous en train de parler ? Nous nous égarons complètement. Revenons au débat qui nous occupe. Quelle était votre question ?
— Et elle est repartie dans les choux, je veux dire dans sa famille ?
— Voyons, je vous en prie, cette histoire n’intéresse personne...
— Détrompez-vous ! Elle intéresse le vaste public de cette chaîne privée ! Elle montre qu’on peut être un professeur renommé, spécialiste en public du privé et vice-versa et avoir néanmoins été quitté par sa femme qui...
— Mais ce n’est pas ma femme qui m’a quitté ! C’est moi qui...
— Ah bon ? Si vous avez des choses à dire en public, ne vous privez pas ! Donc, si je comprends bien, c’est vous qui... Vous aviez une maîtresse ?


 
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