Peut-on encore dire du mal d’Internet ? Alors que chacun y va de son couplet sur la révolution en cours dans notre cyberespace, s’ébahit des taux de croissance de la pub sur la Toile, des millions de « visiteurs uniques », des dizaines de millions de « pages vues » des plus gros sites d’infos, alors que les grands groupes de presse font leurs emplettes sur le Net, acquérant à prix d’or des sites toujours riches de potentialités, qui ose encore dénoncer non seulement les dérives, les dérapages sur la Toile - c’est vrai, les autres médias ne sont pas en reste -, mais ce qui est quasiment au cœur même de son succès : le recours à l’anonymat, au pseudo ?
Vous avez envie de dire du mal de la star du moment, du people « vu à la télé » ? Vous pouvez lui nuire sans risque, médire à bon compte, dénoncer sans vergogne. Vous pouvez violer sa correspondance, déballer sa vie privée, le filmer à la table d’à côté, le filer dans ses déplacements, commenter ses bourrelets. Armé de votre téléphone portable et de ses cinq millions de pixels, vous êtes toujours en chasse, traquant le visage connu, jouant les paparazzis. À l’abri de votre pseudo, vous êtes le roi du monde, d’un empire de lâcheté, de délation, de couardise. Quand Carla Bruni compare - avant de se rétracter - les auteurs de l’info sur le désormais fameux SMS aux dénonciateurs de palier de la Seconde Guerre mondiale, elle commet une belle bourde. Mais, en même temps, elle touche du doigt un début de réalité.
Au fond, qu’importe qu’une info soit vraie si elle est vraisemblable. Le on, le off, tout cela n’a plus de sens. On déballe, on jette sur le trottoir, on fait les poubelles - mais sans la discrétion d’un Mouron ou d’un Rostain qui, avant de photographier celles des stars, enlèvent tout ce qui pourrait trahir un traitement médical, une préférence sexuelle. Au diable ces précautions ! Je veux tout savoir pour tout répéter : idéal de trou de serrure.
Les adeptes du pseudo ont réponse à tout. Pour eux, l’anonymat c’est, comme l’écrit l’un d’eux - incognito, bien sûr - « volonté d’expression, masque, liberté de penser, volonté d’être plusieurs personnages à la fois [...], expression asexuée de mélange masculin/féminin ». Sans oublier, précise le même, « les internautes qui jouent avec plusieurs pseudos [et] ne souhaitent pas que leurs différentes identités soient recoupées. Certains écrivent des articles politiques engagés, puis tiennent un blog sur un autre sujet et ne veulent pas que leurs points de vue dans un domaine puissent nuire à l’autre et préfèrent donc utiliser des pseudos. » Pardi !
Vous vous étonnez du procédé ? Au mieux, vous êtes un bougon, un grincheux, un ronchon, un scribouillard dépassé par la blogosphère. Au pire, vous faites partie - horreur - de l’élite. Vous êtes un mandarin de l’information ; vous défendez vos privilèges, votre caste. Comme le dit un autre blogueur, lui aussi anonyme, « la parole du tout-venant [vous] gêne à un endroit qu’on n’évoque pas entre gens de bonne compagnie, [c’est] une dépossession symbolique du monopole d’expression [...], bref, l’incertitude, et il n’y a pas que la Bourse qui n’aime pas ça ».
Accueillir les commentaires d’internautes camouflés derrière leur pseudo dans les pages des journaux, c’est accepter ce qu’on n’aurait jamais fait il y a dix ans encore. C’est au nom d’une pseudo-modernité - on a tellement peur de paraître ringard, de rater une mode, de manquer à cette jeunesse qui est l’étalon de toute chose - qu’ont été jetées aux orties quelques règles de ce qu’on appelait, jadis, la presse de qualité. Un peu comme avec ces blogs de journalistes qui leur permettent, disent-ils, d’écrire ce qu’ils ne peuvent coucher dans les colonnes de leurs journaux ou expliquer aux micros de leur station. Un double standard. Et souvent une double morale...
De quoi nourrir les propos d’un Éric Fottorino, le patron du Monde qui, dans un édito titré « Indépendance », écrivait : « Ainsi prospèrent des titres ou sites Internet prétendant, en mauvais alchimistes, changer la rumeur en information, au nom d’un journalisme dit citoyen ou participatif. Le thème lancinant du “On vous cache le plus important”, déclinaison ad nauseam de la théorie du complot, abrite çà et là des entreprises de désinformation qui se parent des habits de la vertu. Il y aurait la presse entravée par ses liens économiques et politiques. Et des médias libres de véhiculer impunément n’importe quoi. »
La Cour européenne des droits de l’homme - à ce seul énoncé, on doit déjà rire sur les blogs - parle d’« intérêt public » pour justifier la publication d’une information au détriment du strict respect de la vie privée, du droit à l’image et autres broutilles limitant la liberté de la presse. Et si le droit dit par des magistrats habillés d’hermine - ils portent même perruque dans certains tribunaux de cette vieille Europe - était, contrairement à ce que nos internautes proclament sur leurs chats, le meilleur rempart de cette liberté d’expression qu’ils affirment chérir ?
Dieu merci, des rédacteurs en chef, des directeurs de publication - bref, la hiérarchie - refusent encore de tout confondre. Et de rappeler, encore une ringardise, que les chartes et autres déclarations signées par les journalistes les engagent. Celle de Munich - elle date de 1971 - rappelle les droits mais aussi les devoirs des professionnels - encore un gros mot - de l’information. On en citera quelques-uns, pour mémoire tant ils semblent appartenir à une ère révolue : « Publier seulement les informations dont l’origine est connue ou les accompagner, si nécessaire, des réserves qui s’imposent [...]. Ne pas user de méthodes déloyales pour obtenir des informations, des photographies et des documents [...]. S’obliger à respecter la vie privée des personnes [...]. Rectifier toute information publiée qui se révèle inexacte [...]. S’interdire le plagiat, la calomnie, la diffamation et les accusations sans fondement... » Arrêtons-là. C’était il y a un peu plus de trente-cinq ans. Le siècle dernier. On est vraiment des vieux cons.
Il fut un temps - et il est toujours des contrées - où l’on risquait sa liberté pour un brûlot, un pamphlet, une enquête dérangeante. On prenait, et on prend, alors un nom de guerre, un nom de plume. Vous pouvez aujourd’hui, grâce à Internet, braver la censure, dénoncer les puissants, au risque encore d’un procès et de la prison. Ils sont des dizaines pour la seule Chine « populaire » à en avoir ainsi payé le prix. Mais ici, confortablement installés dans leur living-room, c’est bien sûr en toute impunité que beaucoup jouent au justicier. Louis XIV, Valcop, Babydoll, Aka ou Grusgrus nous font rire, ou pleurer. À la manière d’un sobriquet, d’un surnom ou d’un diminutif un peu ridicule. Mais enfin, Napoléon signait bien d’un « Nap. » ses lettres à Marie-Louise...
Au lendemain de Mai-68, on expliquait dans les amphis squattés par les gauchistes qu’il était essentiel de « savoir d’où l’on parle ». Un argument qui permettait de déconsidérer tout point de vue formulé par une personne d’un autre bord : stalinien, social-traître, réac, facho... On se souvient encore des commentaires de certaines de nos grandes consciences de l’époque jetant au caniveau telle ou telle information sous le seul prétexte qu’elle émanait des colonnes de Minute. On n’en est plus là, fort heureusement. Mais a-t-on gagné au change ? Avec Internet, il n’y a plus ni oubli, ni prescription ni rectificatif. À l’échelle planétaire et à perpétuité.
Véronique Maurus, médiatrice au Monde.
Vous êtes la médiatrice du journal Le Monde. De son site Internet également ?
Ma fonction concerne principalement l’édition papier. Les réactions auxquelles je suis confrontée sont très différentes de ce que l’on peut trouver sur lemonde.fr. Pendant la dernière campagne présidentielle par exemple, lorsque André Glucksmann a pris position dans nos colonnes pour Nicolas Sarkozy, notre site a reçu de nombreuses réactions violentes, alors que de mon côté, j’en ai eu très peu, peut-être une petite dizaine, la plupart des autres étant très mesurées. Je n’ai pas d’explication à cela. Sur le Net, les réactions sont plus spontanées. Elles ne concernent souvent qu’un seul article. Alors que les courriers que je reçois portent sur plusieurs papiers, quelquefois sur l’ensemble du journal. Ce ne sont pas des réactions à chaud : elles sont envoyées après un délai ; leur ton est plus mesuré. Il nous arrive aussi de recevoir des lettres d’insulte mais c’est rare : une ou deux de temps en temps. Sur la Toile, les réactions sont également moins personnalisées.
Le courrier que vous recevez est-il toujours signé ?
Les mails et les lettres sont signés. On ne publie rien d’anonyme, c’est la politique de la maison. Et on vérifie les adresses. Exceptionnellement, on peut permettre à une lettre d’être publiée sous pseudonyme, si le lecteur le demande et si ses raisons sont valables. On a adopté le modèle anglo-saxon de la signature assumée. On demande le nom, le prénom, la ville. Et on s’y tient.
Vous recevez beaucoup de courrier ?
Nous sommes le journal qui reçoit le plus de courrier : l’équivalent de ce que reçoit France 2. Le chiffre varie en fonction de l’actualité, mais quotidiennement, je reçois entre 100 et 150 lettres. Autour de 2 800 par mois. C’est beaucoup plus que Sud-Ouest, par exemple. On essaie de répondre à tous, pour cela on a quelques lettres types. On ne répond pas aux anonymes et aux injures. Il y a une cinquantaine de gens qui écrivent quasiment tous les jours, c’est une sorte d’exercice pour eux. On ne leur répond évidemment pas à chaque fois. Derrière le courrier, on perçoit quatre types de motivation : commenter l’actualité en général, commenter la manière dont on traite l’actualité, corriger les erreurs et apporter un témoignage.
Qu’est-ce qui motive les courriers les plus violents ?
Le Moyen-Orient est une sorte de fil rouge, une constante. La Belgique (conflit Flamands-Wallons) est en train de suivre le même chemin, les lettres sont de plus en plus violentes. Il y a aussi l’écologie, la politique, les mouvements sociaux, les grands événements internationaux, la religion. Les pages « Débats » font beaucoup réagir. Les sujets liés à la science et à l’environnement aussi : c’est une nouveauté. Les OGM, les énergies nouvelles, l’eugénisme, etc.
On a eu récemment le cas d’un homme qui a abreuvé le journal de courriers, sur un ton insultant. Il écrivait à tous les services, tout le temps. Il se fixait sur les erreurs concernant les énergies nouvelles, il relevait toutes les imprécisions, les erreurs de mesure, etc. Je l’ai appelé et ses insultes ont redoublé. C’est un fou, un cas quasiment pathologique, un homme qui prend plaisir à insulter les gens. J’ai d’ailleurs écrit une chronique à ce sujet (« L’imprécateur », 12/11/2007).
David Corchia, responsable développement chez Concileo, la société qui modère le site Internet de Libération.
Pour quelles raisons Libération fait-il appel à Concileo pour modérer son site ?
Nous avons une longue expérience éditoriale, plus de huit ans maintenant. En octobre 2000, nous avons commencé à travailler pour le site d’Europe 1. Puis sont venus s’ajouter Le Figaro, Le Parisien, TF1, Le Nouvel Observateur. Libération nous a rejoints il y a deux ans. Ces médias nous font confiance parce que nous disposons d’équipes entièrement dédiées à la modération des sites. Le principe de base était que la technologie devait s’effacer face à l’ergonomie. C’est notre credo. Libération a également été séduit par le fait que notre modération est opérée par un personnel basé en France avec un véritable profil journalistique. Ils peuvent traiter les commentaires aussi bien sur le fond que sur la forme. Nous ne faisons pas de traitement en offshore, seulement pour les commentaires en anglais.
En quoi consiste votre travail ?
Nous faisons en sorte que les sites de nos clients soient des environnements conviviaux où les internautes puissent s’exprimer confortablement. Et nous modérons les commentaires pour nous assurer que tout se passe dans un cadre légal et agréable. Avant, la modération se faisait en interne, mais aujourd’hui, avec le volume de commentaires, c’est devenu un métier à part entière, parfois 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Cela demande des ressources humaines conséquentes. Nous garantissons un délai de publication qui n’excède pas 60 minutes. Nos employés sont répartis par pôles thématiques : finance, jeunesse, féminin, etc. Au total, environ 50 personnes s’occupent de la modération des sites de nos clients.
Sur le site de Libération, l’anonymat des lecteurs est toléré, est-ce par choix ou par contrainte ?
L’anonymat a été un choix technique, mais ça va évoluer. Des changements sont prévus d’ici à la fin de l’année. Pour éviter les comportements abusifs, nous avons préconisé auprès de Libération de rendre obligatoire l’identification des internautes qui laissent des commentaires.
Si l’obligation de s’identifier était instaurée, pensez-vous que les commentaires continueraient à affluer ?
Aucun site ne demande d’infos très personnelles. Nous, on préconise un modèle calqué sur ce que pratique 20 Minutes. C’est-à-dire modérer a posteriori les commentaires d’internautes qui sont enregistrés, et modérer a priori ceux qui ne le sont pas et qui refusent parfois de s’enregistrer. C’est la formule que nous conseillons à nos clients. Nous avons observé que ça n’avait pas d’impact négatif sur les contributions, quantitativement. Souvent, c’est même le contraire, parce qu’on n’est plus pollué par des propos injurieux.
Parmi tous vos clients médias, Libération fait-il figure d’exception ? Reçoit-il plus de commentaires que les autres ? Plus de commentaires injurieux ?
Les médias sont confrontés aux mêmes problèmes. Les injures ne sont pas propres à Libération. Mais pour des raisons de confidentialité, je ne peux pas entrer dans les détails.
Quels sont les thèmes les plus sensibles ?
Le Moyen-Orient, le président de la République et la religion. Quand décidez-vous de ne pas publier ?
Notre ligne directrice est simple : tout ce qui sort du cadre de la loi est banni. Les remarques pédo-pornographiques ou diffamatoires par exemple. Tout ce qui entre dans le cadre de la loi est autorisé.
Y a-t-il des réactions publiées sur le site qui seraient impubliables sur la version papier de Libération ?
Je ne peux pas vous répondre.
Patrick Pépin, médiateur à Radio France
Recevez-vous beaucoup de courriels injurieux ?
Régulièrement. Injurieux ou haineux à l’endroit du travail de la rédaction ou du mien. Souvent en fonction de l’actualité. Je mesure avec une certaine fiabilité l’humeur de l’opinion publique à travers les courriers et courriels que je reçois. Je la vérifie ensuite dans les sondages. Il y a une concordance troublante lorsque l’on compare les deux.
Vous recevez principalement des courriels ?
Oui, en très grande majorité. Je dirais 95 % de courriels. Autant de la part de jeunes que de moins jeunes d’ailleurs. Il y a une généralisation d’Internet.
Pourquoi avoir consacré votre chronique du 8 mars dernier au courrier injurieux ?
J’en avais assez. Je fais la différence entre le courrier désagréable, que je peux accepter, et le courrier intolérable. Les gens ont le droit d’écrire ce qu’ils veulent, bien entendu, mais que faire lorsqu’il s’agit d’un courrier inutile ? Je me suis imposé de ne plus y répondre. Un geste épistolaire de colère est acceptable. Mais pas l’injure ou l’insulte. De toute façon, il faut bien savoir que le médiateur reçoit peu de courriers agréables. Reproches et plaintes sont mon lot quotidien. À la suite de cette chronique, j’ai reçu quatre ou cinq courriels de défense me disant que tout le monde ne pense pas ça et qu’on fait un travail formidable. Généralement les courriers agréables sont tellement rares que je les cite.
Avez-vous noté des divergences dans le courrier adressé aux différentes stations de Radio France ?
Le courrier désagréable vient bien plus d’Inter et de Culture que de France Info. Probablement parce que, dans le cas des deux premières, la relation avec l’auditeur est passionnelle et que ce dernier a tendance à penser que ces stations lui appartiennent.
Quelles informations sur eux-mêmes vous donnent les auditeurs qui écrivent ?
Ça dépend. Lorsque le courrier est argumenté, les gens se sentent obligés de faire état de ce qui légitime leur prise de parole. Ils s’annoncent. Les pires sont les juristes : ils déclinent quasi systématiquement tous leurs titres et fonctions. À l’opposé, il y a ceux qui ne renseignent que les données brutes que l’on demande.
Y a-t-il un lien entre courriels peu renseignés et courriels injurieux ?
Bizarrement, ce n’est pas le plus odieux. Par principe, j’utilise peu le courrier anonyme à l’antenne. Le courrier haineux n’est pas anonyme. On peut toujours soupçonner les gens de se cacher derrière un pseudonyme, mais il y a une identité. Écrire un courriel, par rapport à une lettre manuscrite, c’est aussi une façon de se cacher : sur Internet, la question de l’anonymat se pose différemment.
Combien de courriers et courriels recevez-vous chaque semaine ?
Autour de 120, 130. Jusqu’à 400. Je dirais qu’en moyenne j’en reçois entre 150 et 200.
Vous répondez à tous ?
Je me suis fixé pour ligne de répondre à tous, excepté le courrier injurieux que je mets de côté parce que je voudrais travailler là-dessus plus tard. Je sens qu’il y a là quelque chose d’intéressant. Mais d’une façon générale je réponds de moins en moins longuement, à cause du volume de courrier et du temps que cela me prend. Et puis, il y a les gens qui m’écrivent tout le temps, et avec qui j’ai arrêté l’espèce de relation épistolaire qu’ils m’imposent.
Quelle proportion représente le courrier haineux ?
Entre 5 et 10 %. Il faut faire une différence entre le courrier injurieux et le courrier virulent. Souvent, une simple réponse désamorce le courrier virulent. Répondre, c’est prendre la parole des auditeurs en considération.
Qu’est-ce qui motive le courrier haineux ?
50 % de ce courrier est lié à l’actu et 50 % à quelque chose qui a agacé à l’antenne : l’invité, l’animateur, une faute de français, etc. Si dans une chronique je donne raison aux auditeurs, je ne reçois pas de courrier. Le courrier haineux est celui qui injurie, qui attaque ad hominem et qui n’argumente pas. Le courrier virulent est souvent désagréable mais il est argumenté, donc il est acceptable. Ce qui est inacceptable, c’est l’injure gratuite.
Xavier Monnier, directeur adjoint et directeur de la publication de Bakchich.info
Sur bakchich.info, pour répondre à un commentaire laissé par un internaute, il faut cliquer sur la phrase : « Répondre poliment et sans gros mots. » De plus, le site précise que les commentaires sont a priori modérés. Cela veut-il dire que vous recevez beaucoup de commentaires injurieux ?
Pas toujours injurieux mais parfois diffamatoires. La frontière est parfois étroite entre les deux, mais, à Bakchich, on tolère une grande liberté de ton, que l’on utilise nous-mêmes dans nos articles. Si on nous dit qu’on est des « journalistes pourris » et que c’est un minimum argumenté, on laisse passer. En revanche, si on nous traite juste de « sales cons », c’est non. Tout comme pour les propos qui peuvent nous faire courir des risques judiciaires. C’est pour se prémunir contre ces risques que l’on a décidé de modérer les commentaires.
Quels sont les thèmes et les sujets les plus sensibles ?
Il y a Sarkozy, bien sûr, mais il y a aussi le football. Les affaires du foot, les questions de transferts et de corruption entraînent de nombreuses réactions inacceptables. Sur la religion, c’est souvent tranchant mais pas injurieux. Par contre, le Proche-Orient et le conflit israélo-palestinien sont sources de commentaires insultants et diffamatoires. Idem pour les questions relatives aux rapports entre le Maroc et l’Algérie.
Combien de commentaires par semaine recevez-vous, et quel pourcentage décidez-vous de ne pas publier ?
Entre 500 et 1 000 commentaires hebdomadaires, desquels on retranche environ 10 %.
Qui se charge de modérer les commentaires ?
La rédaction. Tout le monde s’y met.
Cette question soulève-t-elle un débat interne à la rédaction ?
Non. Notre débat actuel tourne autour de la question : les rédacteurs doivent-ils répondre aux commentaires ? Pour l’instant la réponse est non. Cela nécessiterait beaucoup de temps. On ne répond aux internautes que lorsqu’ils nous posent des questions précises ou qu’ils sollicitent un renseignement.
Pensez-vous que l’anonymat favorise le foisonnement des commentaires diffamatoires et insultants ?
C’est évident. Les gens se sentent à l’abri et ils en profitent pour se « lâcher ». Mais l’anonymat a aussi un bon côté. Il permet à des gens d’exposer un raisonnement tout à fait intéressant et constructif, qu’ils garderaient pour eux s’ils étaient identifiés. Soit par timidité, soit par crainte de laisser une trace, etc. L’anonymat entraîne donc une liberté qui a ses aspects négatifs mais aussi ses bienfaits. Rue89, par exemple, a mis en place une charte des commentaires qui instaure un certain nombre de règles à respecter.
Pourquoi rien de tel à Bakchich ?
Parce qu’on n’a pas bossé dessus [rire]. Et puis aussi parce que Rue89 se présente comme un média révolutionnaire à trois voix. Nous, nous ne sommes pas un média révolutionnaire. Nous proposons à nos lecteurs un espace pour réagir et discuter entre eux. Pour le moment, cela nous convient.
Vous êtes satisfaits de la rubrique des commentaires telle qu’elle existe actuellement. Vous n’envisagez pas de la retoucher ?
On va y apporter quelques modifications de forme. On voudrait améliorer sa lisibilité et sa clarté, en changeant un peu la présentation et certaines couleurs, mais pas plus.
Pour rédiger un commentaire, la question « Qui êtes-vous ? » est « optionnelle ». Demander aux internautes de s’identifier les ferait fuir ?
Ça ne les ferait peut-être pas fuir mais ça leur donnerait moins de liberté, alors on s’y refuse.
La rubrique « commentaires » est-elle importante pour attirer les lecteurs ?
Elle est très importante pour conserver les lecteurs, pour qu’ils restent plus longtemps sur le site, pour les fidéliser. Mais elle ne sert pas à les attirer. C’est en écrivant de bons articles qu’on les attire.
Pierre Haski, Rue89
L’utilisation de l’appellation ironique « Courageux anonyme » a été supprimée sur le site de Rue89. Pour quelles raisons ?
Nous avons été victimes de notre succès. Très vite, le site a attiré des débats de plus en plus volumineux et de plus en plus « chauds ». Et l’anonymat génère une parole souvent excessive, voire agressive. Certains commentaires transgressaient clairement la charte que nous avions mise en place, qui exigeait le respect d’un certain nombre de règles. D’autre part, il y avait surabondance de commentaires sans intérêt pour le débat. Il était donc indispensable de faciliter la lisibilité de ces contributions. On a alors initié un débat avec les internautes, on leur a demandé leur avis. Puis on est parvenu à la conclusion qu’il fallait réserver les commentaires aux internautes inscrits. À partir de ce moment-là il est devenu obligatoire d’ouvrir un compte sur le site pour réagir à un article. Ça n’empêchait en rien l’anonymat. Il demeurait possible de conserver un pseudonyme. Mais ça constituait une étape supplémentaire. De fait, ça a calmé le jeu. 90 % des problèmes que nous rencontrions antérieurement ont disparu.
Avez-vous cherché à valoriser certaines réactions ?
Oui, on a décidé de valoriser les commentaires les plus pertinents. Pour cela on a créé une rubrique, « la sélection de Rue89 », qui regroupe un certain nombre de réactions encadrées en rouge. Sélectionner une réaction ne signifie pas qu’on est d’accord avec elle ou qu’on l’approuve. Ce sont des commentaires dont on considère qu’ils apportent un plus au débat, qu’ils enrichissent la réflexion. Afin de faciliter la lisibilité des commentaires, nous avons également introduit un système de notation des réactions par les internautes. Les plus mal notées se replient d’elles-mêmes. Le problème, c’est que les gens confondent souvent la pertinence et le fait d’être d’accord ou non avec la réaction. Si bien que certains internautes notent durement une réaction parce qu’ils pensent différemment, alors que ce n’est pas ce qu’on leur demande. Ce que l’on recherche en priorité, c’est à réguler le débat et à faciliter la vie des gens.
Recevez-vous beaucoup de réactions calomnieuses et insultantes ? Sur quels thèmes ?
Au démarrage de notre site, nous avons été totalement débordés par ce genre de réactions. On en recevait énormément et c’était très difficile à gérer. Les articles sur le Proche-Orient, l’immigration et la religion appelaient automatiquement des tas de commentaires calomnieux et infects. On était chaque fois obligé d’en supprimer plusieurs dizaines. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Il n’y a guère que le Proche-Orient qui provoque encore ce genre de réactions. On trouve encore de temps à autre quelques dérapages, bien sûr, mais ils sont isolés.
La gestion des commentaires, telle qu’elle est pratiquée par la rédaction et par les internautes eux-mêmes, vous satisfait-elle aujourd’hui ?
S’inscrire n’était pas fait pour être dissuasif, mais ça l’est devenu. Pourtant, ce n’est pas très contraignant. À Rue89, on apprécie énormément la masse des commentaires. C’est un moyen irremplaçable d’enrichissement du contenu. Les rédacteurs du site lisent les réactions des internautes, les commentent, parfois s’en servent pour rédiger de nouveaux articles. À la suite d’un article sur Universal, par exemple, on est allés voir Pascal Nègre pour qu’il réagisse à un certain nombre de réactions d’internautes que nous avions sélectionnées. Autre exemple, nous avons soumis Denis Olivennes, à l’époque encore PDG de la Fnac, auteur d’un rapport sur le téléchargement et la protection des œuvres, aux critiques de nos lecteurs. Il y a répondu.
On a procédé par expérimentation. On est parvenu à un équilibre assez satisfaisant. Trop de commentaires tuent le commentaire. Là on est dans une phase où c’est gérable. Un article dépasse rarement les 500 réactions. Sur Rue89, depuis le début, il n’y a pas de modération a priori, seulement a posteriori. Lorsqu’un internaute réagit, il est automatiquement publié. Ce n’est qu’a posteriori que l’on peut le reprendre, voire supprimer son commentaire si nécessaire.
Qui se charge de lire les réactions des lecteurs et de les filtrer éventuellement ?
Chaque journaliste est censé modérer les commentaires relatifs à ses propres papiers. Le but, c’est aussi que les rédacteurs répondent aux internautes. Mais tous ne peuvent pas le faire, pour des questions de disponibilité, y compris de disponibilité intellectuelle, parce que cet exercice implique un certain état d’esprit. On demande même aux journalistes extérieurs à notre rédaction de s’y plier, mais ce n’est pas toujours simple. Lorsque le sujet est chaud, on peut s’y mettre à plusieurs, et les webmasters viennent donner un coup de main. Si on sait qu’il y a un risque de dérapage, on surveille les réactions en permanence. Plusieurs blogeurs associés à Rue89 jouent le jeu également. Ils répondent aux commentaires. Même pour ceux qui ne sont pas forcément proches des idées du site. Ils reçoivent souvent des quantités de réactions, pas toujours aimables, mais ils y répondent et argumentent. Un jour, on a fait un papier sur Martin Hirsch, et on a eu l’agréable surprise de voir qu’il s’était inscrit sur le site pour y laisser un commentaire.
Les réactions ont également une autre fonction : elles permettent de corriger les fautes d’orthographe et les coquilles qui nous échappent. Au début, les internautes étaient agressifs lorsqu’ils nous signalaient une erreur. Puis ils se sont apaisés en constatant que l’on tenait compte de leurs remarques et que l’on apportait les corrections qu’ils pointaient. Ils jouent maintenant un rôle de vigilance qui nous convient. Cela fait partie du côté communautaire du site. D’ailleurs les gens se connaissent. Ils s’interpellent par leurs pseudos, anticipent les réactions des uns et des autres. L’autre jour nous avons eu la surprise de recevoir la visite de l’un de nos commentateurs les plus assidus, résidant à Rennes. Il est venu, en famille, avec un commentateur parisien avec lequel il s’est lié. Ils s’appellent par leurs pseudos. Ils se sont rencontrés sur le site et sont devenus amis.
Et puis, les lecteurs peuvent avoir une fonction de modérateurs, en signalant un « contenu illicite » et nous aider ainsi à repérer les dérives qui pourraient nous échapper.

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