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Vie publique

Mes débuts dans la profession :

Daphné Roulier

par Emmanuelle Duverger

Sa réussite fait envie, mais elle prêche l’humilité et l’anticonformisme. Comment débute-t-on dans un métier ? Daphné Roulier, qui anime « Le Cercle » et « L’Hebdo Cinéma », deux émissions concernant le septième art sur Canal +, a accepté d’essuyer les plâtres de cette nouvelle rubrique.

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de vous lancer dans le journalisme ?

Un accident de parcours. Je me destinais plutôt à l’écriture. Mais je n’ai pas fait preuve de beaucoup d’acharnement et d’obstination dans ce domaine. Les hasards de la vie ont fait que j’ai commencé à « piger » pour différents titres : Le Figaro Littéraire, Le Figaro Magazine, puis pour Globe et Vogue, tout en faisant mes études.

Quel genre d’études ?

Un DEA de lettres, un DESS d’ethno-méthodologie avant d’intégrer le CELSA en 3e cycle. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à travailler : j’ai décroché un stage rémunéré de six mois au Monde des livres. Un vrai boulot, pas un stage d’observation. Parallèlement, un ami m’a avertie que LCI cherchait des journalistes. Comme je n’avais jamais fait de télé et que c’était un univers qui m’était parfaitement étranger, je lui ai répondu que cela ne m’intéressait pas. Finalement, rendez-vous a été pris pour moi avec Jérôme Bellay et Guillaume Durand. Je m’en souviens très bien : j’avais un énorme sac besace et Bellay, un monceau de lettres sur son bureau. Evidemment, j’ai tout renversé, les lettres se sont éparpillées au sol. L’horreur ! J’étais rouge de honte !

Malgré tout, ils m’ont convoquée à un casting. Je n’avais jamais travaillé sur dépêche, jamais parlé face à une caméra et j’avais 48 h pour être sinon opérationnelle, du moins convaincante. A l’époque, j’avais quelques copains journalistes. On les a réquisitionnés pour me donner un coup de main... Un stage commando : 48 h de training intensif sur dépêches AFP. Proprement cauchemardesque : je n’avais absolument pas l’esprit de concision, c’était même contraire à tout ce que l’on m’avait enseigné pendant mes études de lettres à la Sorbonne : développer, développer, développer. Là, il fallait couper, couper, couper... Mes essais ont été catastrophiques. En fin de compte, Bellay m’a appelée quinze jours plus tard pour me proposer un CDD de trois mois renouvelable.

J’ai appris à tourner, monter, mixer mes sujets et cela trois fois par jour. Chaque jour, j’étais sur le point d’abandonner. Finalement, pour une raison qui m’échappe, je n’ai pas lâché la rampe - sans doute par orgueil, plus que par conviction. Je ne le regrette pas : ça a été une formidable école ! Au bout de six mois, Bellay s’est mis en tête de me faire passer des essais caméra, de me faire faire des « journaux à blanc » parce que, disait-il, « je prenais bien la lumière », ce qui avait le don de m’énerver. Certains me regardait de travers, évidemment. Nous étions deux ou trois à faire cela et ce n’était pas forcément du goût de tout le monde - ce que je peux aisément concevoir. La concurrence est féroce dans ce métier : beaucoup de strapontins, peu de places... Cela a duré un mois et demi. Un beau matin, je croise Bellay devant les casiers à courrier et il me lance : « Tu commences demain à 6 h. Si tu es mauvaise, tu es virée. » Et il a suivi son chemin. Ce n’était pas la meilleure des mises en confiance, mais quel coup de cravache ! C’était exactement ce qu’il fallait m’asséner... J’ai démarré à l’antenne avec plus ou moins de bonheur, mais j’y ai incontestablement appris tout ce que je sais. Je ne pouvais pas rêver meilleure formation.

Quel est votre plus mauvais souvenir à l’antenne ?

Un fou rire. Je me levais aux « horreurs » pour être là à 2 h du mat’, le direct étant à 6 h. Je dormais peu. Je tenais sur les nerfs. Comme chaque matin, pour me donner de l’allant et me dérider un peu, quelqu’un (je ne sais plus qui, mais je ne le félicite pas) m’a raconté quelque chose dans l’oreillette. La blague du jour comme il y a le plat du jour... Bref, j’ai attrapé un énorme fou rire alors que je parlais d’attentats en Algérie. Un fou rire nerveux, irrépressible, incongru et d’une obscénité folle compte tenu du contexte. J’en conserve un souvenir épouvantable.

Et votre meilleur souvenir ?

C’est plus difficile à dire. J’oublie très vite. Tout se fait dans l’urgence. A chaque interview, c’est un peu comme si je passais le bac. Il y a une montée d’adrénaline... puis, si j’ose dire, « une descente »... où je vide (partiellement) mon disque dur... Je me souviens néanmoins de la présence de Gorbatchev sur le plateau de « Nulle part ailleurs », à l’époque où Guillaume Durand en avait les commandes. Je présentais alors le journal. Il avait une façon différente d’occuper l’espace. J’imagine que c’est ce que l’on appelle « l’aura ». Emma Bonino m’a aussi beaucoup impressionnée. Et puis, ma rencontre avec Wim Wenders : j’ai rencontré ce jour-là un grand homme, d’une humilité rare.

Comment êtes-vous passée de l’info au cinéma ?

Je suis un rat de projo - publiques ou privées - et ce d’autant plus que j’habite un quartier où il n’y a « que » des salles de cinoche. J’y passais tout mon temps libre. J’aime le cinéma comme j’aime les livres. Je suis une « DVDphage » quasi obsessionnelle. Et je trouvais que c’était dommage de ne rien en faire. Ils sont venus me chercher l’année dernière pour « Le Cercle » et cela s’est fait tout naturellement.

C’est un plaisir ?

Immense ! Imaginez : c’est formidable d’être payée pour regarder des films. Même si c’est énormément de boulot. Les gens n’ont peut-être pas forcément conscience du travail que cela exige en amont. On ne se contente pas d’aller voir les films. Il faut par ailleurs se « nourrir » beaucoup... engloutir des quantités industrielles de documentations pour rédiger les interviews. Avec « L’Hebdo Cinéma » et « Le Cercle », je visionne en moyenne 16 films par semaine, sachant que la programmation des émissions est différente. Faites le calcul : c’est du 8 h-minuit six jours sur sept. Je suis ravie, mais c’est un sacerdoce.

Quelle est la plus grande qualité que devrait avoir un journaliste ?

L’humilité : un invité ne devrait jamais servir de faire-valoir au journaliste. Il faut être au service de son invité et non le contraire. C’est parfois un travers de la télévision. Et puis évidemment la rigueur, le travail. Vérifier 15 fois ses infos.

Et quel est le défaut que l’on retrouve le plus souvent chez un journaliste ?

Ne pas vérifier suffisamment ses infos. Quand on maîtrise un peu un dossier, on se rend compte que la presse manque parfois de rigueur, qu’elle est truffée d’infos contradictoires ou de chiffres fantaisistes. C’est un détail, mais on écorche tout le temps mon nom dans la presse écrite. Or, quand on écrit sur quelqu’un, le b-a-ba est de vérifier l’orthographe de son nom. Aux Etats-Unis, les secrétaires de rédaction sont tenus de vérifier deux fois chaque information de la plus anodine à la plus importante, avant publication. Même si cet usage, malheureusement, est en perte de vitesse. Tout est passé au crible. Il y a comme un double filtre, un tamis qui nous manque terriblement ici. Je me rends compte que lorsque je donne une interview, il y a souvent une atomisation de mes propos, des mots que je n’utilise pas, des tournures de phrase tronquées, escamotées. Du coup, on me fait tenir des propos que je n’ai pas tenus... C’est invraisemblable. C’est d’ailleurs très ennuyeux car c’est aussi une source d’information, je reprends fréquemment des interviews d’acteurs, et leurs propos sont souvent détournés.

Vous êtes belle, jeune et intelligente. Est-ce que certains vous le font payer ?

Je ne suis plus si jeune que cela, j’ai 37 ans. Belle, c’est extrêmement subjectif. Intelligente, c’est à voir. Je pense que c’est un milieu incontestablement plus dur pour une femme, à plusieurs titres. Pour s’imposer, il faut en faire le double, voire le triple d’un homme. On ne dira jamais d’un mec qui défend ses convictions que c’est un emmerdeur. On dira toujours d’une femme, si elle est fidèle à ses opinions, que c’est une emmerdeuse, une chieuse, une « casse-couilles », voire une hystérique. C’est un métier incontestablement sexiste et encore très machiste. Mais on peut le faire.

Qui symbolise pour vous « le » journaliste ?

Pierre Desgraupes, assurément. Et puis Georges de Caunes. Il me fascine parce qu’il a fait des choses littéralement « extra-ordinaires », autrement dit à la marge, comme faire des directs depuis une île déserte en recréant les conditions de vie d’un Robinson Crusoé : il a d’ailleurs failli en crever. Ou des directs depuis l’antre d’un ours... Il se foutait des conventions et des positions établies... Un anticonformiste qui ne courait pas après le pouvoir. C’était un affranchi, un irréductible. L’incarnation du journalisme le plus indépendant et le plus libre qui soit. Un exemple à suivre, en somme.


 
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