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Décryptage

Presse satirique :

"De Mazarin aux Guignols"

par Patrick Eveno

La presse satirique demeure une institution en France. Le « bon mot » y est roi, même s’il est injuste. Patrick Eveno revient sur plus de deux siècles de son histoire.

Le Canard enchaîné et Charlie Hebdo sont les derniers héritiers d’une longue tradition française, la presse satirique. Certes, d’autres pays ont également cultivé ce genre : il existe des traditions, d’abord anglaise, représentée notamment par Punch apparu en 1841 ; allemande, avec Kladderadatsch fondé à Berlin en 1848 et Simplicissimus publié à Munich à partir de 1896. La presse satirique française se situe à la rencontre de deux courants, « l’esprit français » de Rabelais, Chamfort, Voltaire ou Diderot et la verve populaire des sans-culottes ; en bref, l’homme de lettres mâtiné de l’homme du peuple, le fin lettré acoquiné avec le titi parisien. Cet « esprit » devient exercice de journaliste lors de la Révolution française et des révolutions de 1830 et 1848.

La presse satirique s’est développée dans les périodes troublées. On en trouve les prémices dans « les Mazarinades » à l’époque de la Fronde, mais c’est en 1789 qu’éclôt la première floraison, notamment avec Le Père Duchesne fondé par Hébert en 1790. Le Père Duchesne était un type populaire né dans les foires, sorte de Polichinelle ou de Guignol. Pendant près de quatre ans, Jacques-René Hébert fit de son journal le porte-voix des sans-culottes et un véritable succès de presse : les ventes atteignent parfois 80 000 exemplaires, plusieurs dizaines d’imitations apparaissent. Face à ce redoutable propagandiste, Rivarol, avec Les Actes des apôtres, lance une tradition satirique royaliste, bientôt reprise par l’extrême droite.

Mise sous l’éteignoir par la censure napoléonienne puis par la surveillance exercée par la Restauration, la presse satirique est relancée à partir de 1830, notamment par Philippon et sa célèbre poire représentant Louis-Philippe, qui fonde La Caricature (1830-1835) et Le Charivari (1832-1893) ; elle se poursuit avec L’Eclipse (1868-1919), Le Grelot (1871-1907) ou Le Triboulet, journal royaliste financé par la duchesse d’Uzès (1878-1893). La nouveauté du XIXe siècle, c’est bien évidemment le recours de plus en plus fréquent à la caricature. Dès les années 1830, la technique permet l’impression rapide et à bon marché de gravures sur bois, ce qui favorise la publication de dessins à charge. Le genre appelle à lui des artistes majeurs comme Honoré Daumier et des illustrateurs demeurés célèbres : Caran d’Ache, Cham, Forain, André Gill, Hermann-Paul, Ibels, Robida, Steinlein, Willette...

En 1898, l’affaire Dreyfus voit même s’affronter deux journaux : Psst ! et Le Sifflet. La Belle Epoque, grâce aux lois très libérales sur la presse, reste un moment béni pour la satire. Le courant anarchiste est représenté par Le Père Peinard d’Emile Pouget (1889-1902), mais le journal emblématique reste L’Assiette au Beurre qui, de 1901 à 1912, atteint un sommet sans doute inégalé. Aux côtés des journaux proprement satiriques se développe une presse « amusante », tantôt grivoise comme La Vie parisienne, tantôt simplement humoristique comme Le Rire (1894-1940) ; la caricature de mœurs et la gauloiserie affadissent alors le projet politique de la presse satirique. La Grande Guerre est un révélateur et permet la naissance d’une institution, Le Canard enchaîné, fondé deux fois en 1915 et 1916 par Maurice Maréchal et le dessinateur H-P Gassier. Dans son sillage arrive Le Merle blanc (1919-1940) ainsi qu’une nouvelle génération de caricaturistes avec Effel, Dubout ou Sennep. Dans les années 1930, la satire est plus marquée idéologiquement : à gauche dans Marianne (1932-1940), à droite avec Candide (1924-1940) et à l’extrême droite avec Je suis partout (1930-1944) et Gringoire (1928-1944).

La Seconde Guerre mondiale est fatale à de nombreux polémistes et caricaturistes, trop largement engagés dans la collaboration et l’antisémitisme. Au Pilori, « hebdomadaire de combat contre la judéo-maçonnerie » se distingue par sa violence au milieu d’autres journaux qui ne sont pourtant pas frileux. A la Libération, Le Canard enchaîné, qui s’était sabordé en 1940, renaît, quasiment seul sur le marché de la presse satirique. Il faut attendre les années 1960, avec le journal éphémère de Siné, Sinémassacre, puis avec L’Enragé en 1968, pour que la verve satirique se multiplie. Autour de l’équipe d’Hara-Kiri dirigée par le professeur Choron apparaît en 1969 L’hebdo Hara-Kiri puis Charlie Hebdo qui le remplace après l’interdiction de 1970 due à la célèbre une « Bal tragique à Colombey : un mort ». Siné, Reiser, Cabu, Gébé, Willem, Wolinski, une génération de dessinateurs renouvelle le genre. Après plus de dix ans d’interruption de 1981 à 1992, Charlie Hebdo est de nouveau dans les kiosques.

Depuis plus de deux siècles, la presse satirique, en dépit de hauts et de bas, continue son aventure en France. Elle développe tous les aspects de la critique politique avec le peuple contre les princes qui nous gouvernent, économique et sociale, soutenant les petits contre les gros (qu’ils fussent des aristos ou des bourgeois) et parfois satire nationale (la patrie apparaissant comme expression du peuple uni contre les puissants qui divisent pour régner). Elle utilise le verbe et le dessin ; le « bon mot » est roi, même s’il est injuste ; elle pratique le parler populaire, le tutoiement, l’outrance parfois jusqu’à l’insulte. Le portrait à charge et la caricature tiennent une place importante, parce qu’ils égaient les pages, mais aussi parce qu’ils sont souvent plus dévastateurs qu’un éditorial. Il lui faut en permanence trouver un délicat équilibre entre le texte et le dessin, de manière à intéresser le lecteur sans le lasser. Enfin, la presse satirique a contribué à perpétuer un genre journalistique : l’investigation. Révéler le dessous des cartes.

La question actuelle est bien évidemment celle de la relève ; certes, Le Canard enchaîné se porte à merveille en dépit de ses 90 ans, mais la presse satirique est concurrencée sur ses terres par la presse « people », qui prive son aînée de révélations concernant la vie personnelle des célébrités, et surtout par les Guignols de l’info, qui ont réussi à marier verbe et image avec une force inédite à la télévision. Prenant la relève des chansonniers, les Guignols sont en passe de ringardiser la caricature avec leurs marionnettes plus vraies que nature et leurs phrases à l’emporte-pièce qui valent nombre d’éditoriaux.


 
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