L’an 0 de la presse destinée aux plus âgés remonte à la création de Notre Temps, dont le premier numéro fut diffusé en mai 1968. Pour la première fois, un journal est conçu et écrit pour les seniors et pour eux seuls. Il s’inscrit dans la même spécialisation que la presse féminine ou magazine. Dix ans plus tard, son premier concurrent apparaît : Pleine vie. Ces deux titres remportent un rapide et vif succès : diffusions supérieures à 900 000 exemplaires. Autre particularité, Notre Temps comme Pleine vie visent prioritairement le public féminin et proposent en couverture des portraits de femmes — d’ailleurs encore jeunes.
La différence entre les deux hebdomadaires tient à ce que le premier, en dépit de la photo de une, s’adresse aux deux sexes quand le second vise explicitement un public plus féminin. Pourtant, dans leur construction, les deux magazines se ressemblent : pages loisirs, détente et tourisme en nombre, réponses à des questions pratiques nombreuses. Notre Temps, toutefois, ne rompt pas avec la ligne fixée dès l’origine : être le porte-parole des seniors. Ses éditoriaux l’affirment, en particulier ceux de Germaine Lacorre dans les années 1970. Ainsi, en octobre 1977, écrit-elle qu’« être à la retraite ne veut pas dire être en retrait, être mis à l’écart ». Ce message sera relayé par des campagnes en faveur des réformes permettant d’améliorer le sort des retraités et des personnes âgées [1].
Depuis le début des années 2000, une bonne vingtaine de titres se sont essayés à l’exercice sans grand succès (Seniors Santé, Boomers, Seniors Plus…). Parmi les plus récents, notons les lancements de Génération BabyBoom et 50+. Pour sa part, Vivre plus, arrivé sur le marché en 2003, cherche à intéresser les familles. Repris par Bayard, éditeur de Notre Temps, sa diffusion reste très modeste. De son côté, Lyon Génération est le premier magazine à viser les seniors d’une même région.
Signalons également la tentative originale de Mathusalem : créé en 1972 par l’équipe de Charlie Hebdo, sous-titré « le journal qui n’a pas froid aux vieux », le titre s’interrogeait déjà, de façon originale, sur la place des seniors.
Très logiquement, la presse quotidienne régionale s’est intéressée à ce lectorat qui lui est déjà familier. Plusieurs titres, à l’instar de Ouest France, publient de façon régulière un supplément. D’autres ont lancé une rubrique « senior » au sein de leurs éditions, Le Progrès et Les Dernières Nouvelles d’Alsace étant pionniers en la matière.
La presse généraliste — comme la radio et la télévision — se trouve, elle, confrontée à un dilemme. Comment séduire un public jeune et développer un discours moderniste sans se couper de l’audience d’un lectorat plus âgé et de plus en plus important ? C’est ainsi que l’on a vu apparaître des articles et des dossiers traitant de plus en plus de sujets en phase avec cette « seniorisation » de la société.
S’expliquant d’abord par la nécessité de répondre aux attentes du lectorat, ce regain d’intérêt tient aussi à d’autres considérations : le monde publicitaire qui valorise à outrance l’image d’une jeunesse éternelle et le refus de vieillir [2] commence à comprendre l’intérêt de ces médias pour toucher un public en augmentation constante.
Et n’oublions pas l’importance des titres publiés par les mutuelles ou des institutions de prévoyance (MG Actualités, Humanis La revue, Génération …) dont les diffusions peuvent atteindre plusieurs centaines de milliers d’exemplaires.
Si les médias dédiés aux seniors sont issus principalement de la presse écrite, les radios comme Nostalgie ou Radio Bleue, dans son ancienne version abandonnée en 2004, s’adressent au même public. Du côté des télévisions, où la culture de l’audience mesurée seulement auprès de la « ménagère de moins de 50 ans » reste l’étalon-or, et qui longtemps n’eut que Télé-Melody pour répondre à cette stratégie, la situation évolue sensiblement. Depuis septembre 2007, le paysage médiatique dispose, avec Vivolta, d’une chaîne visant explicitement les 50-65 ans (voir Médias, n° 20) avec des programmes marqués par une forme de nostalgie douce, faite de reprise de feuilletons et d’anciennes émissions. Enfin, les médias en ligne se sont très rapidement ouverts aux seniors. Contrairement à des idées reçues allant de pair avec une représentation datée des aînés, ces derniers font preuves d’un véritable intérêt pour Internet, même si des réticences demeurent [3]. Parmi les principaux sites, signalons ceux édités par Pleine vie et par Notre Temps, mais aussi le portail seniorPlanet ou, plus modeste, fiftiz ou capsenior. Ces supports proposent à la fois de suivre l’actualité spécifique, des espaces d’échanges et de rencontres ou encore des conseils pratiques et des lieux d’expression. Les sites indépendants de titre de presse offrent une diversité plus grande d’interventions.
« Le monde publicitaire qui valorise à outrance l’image d’une jeunesse éternelle et le refus de vieillir commence à comprendre l’intérêt de toucher un public en augmentation constante. »
Des médias qui visent les seniors plutôt qu’ils ne les représentent
Alors que l’expression des jeunes à travers le média écrit date du XIXe siècle et a connu un développement parallèle à celui de la démocratisation de l’enseignement [4], l’expression directe des seniors reste encore rare. À l’inverse, dans la lutte pour la reconnaissance mise en avant par Honneth [5], l’organisation des seniors en force organisée et autonome [6] n’a pas encore conduit à développer une capacité d’expression publique à la hauteur de son poids numérique et social. Cette difficulté à acquérir un statut, cette impossibilité à s’inscrire au premier plan d’un paysage culturel, se retrouvent fort logiquement dans la presse « dédiée. » D’une certaine manière, ils ont intégré, à leur corps défendant, un comportement d’outsider (Becker, 1985). Ce sont des acteurs faibles (Payet, Guiliani et Laforgue, 2008) qui recherchent les formes de la légitimité d’un discours peu audible dans l’espace public.
Ce frein inconscient est profondément contradictoire avec le poids démographique et culturel des seniors aujourd’hui et avec l’aspiration centrale de chaque individu à exprimer sa différence mise en avant par Marcel Gauchet [7]. C’est pourquoi la troisième forme d’expression des retraités dans la presse écrite provient des organisations de défense des personnes âgées et demeure marginale. Ces acteurs n’ont pas su, à ce jour, développer un média commun pour produire un discours collectif. Cela découle d’une réelle difficulté à surmonter des différences culturelles et historiques.
Cependant, les différentes associations représentant les seniors disposent, chacune, de leur propre organe de presse. Ces supports, en général, répondent à des logiques internes plus qu’ils ne démontrent une réelle capacité à interpeller l’opinion publique et leur poids médiatique reste sans rapport avec les 13,5 millions de retraités.
Dans ce secteur, Vivre et agir est le titre principal. Ce bimestriel, créé en 1985, est publié par le Mouvement des aînés ruraux, première des organisations de seniors. Part’Âge, édité par l’Union française des retraités et la Fédération des associations de retraités, tente, très modestement, un pari similaire. Pour compléter ce tableau, signalons les bulletins ou revues, émanant d’associations de retraités issues principalement de grandes entreprises qui, parfois, dépassent plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires.
Ces initiatives marquent aussi la démarche de reconnaissance d’une population qui subit un déficit de considération sociale [8]. Des acteurs faibles [9], comme évoqué plus haut, qui subissent le discours médiatique et les représentations attachées à l’âge.
Mais en dehors de ces émetteurs institutionnels, il est singulièrement difficile de trouver dans le système médiatique [10] des magazines créés et diffusés par des retraités eux-mêmes. Pourtant, cet enjeu d’une prise de parole autonome est crucial et serait en rapport avec la réalité démographique.
L’information pauvre
Pour mieux comprendre la difficulté d’intervention dans l’espace public des plus âgés, on peut recourir au concept de l’information pauvre [11]. La théorie de l’information pauvre marque les publics ou les espaces (comme les prisons) qui ne bénéficient pas des mêmes richesses, qualité et diversité d’informations que les autres acteurs. Les personnes tendent à se satisfaire d’un système toujours plus réduit.
Ainsi, la maison de retraite peut-elle aussi se définir comme un lieu d’information pauvre, difficile à pénétrer, et encore peu exploité. Pourtant, depuis plus de vingt-cinq ans, des initiatives se sont développées qui permettent aux résidents de s’exprimer à travers des journaux d’établissement, pris en charge, parfois conjointement, par la direction et les résidents eux-mêmes. Ces initiatives proviennent d’acteurs convaincus que la vie en établissement pouvait constituer l’opportunité d’une vie sociale et d’un nouveau parcours sur le chemin de l’évolution personnelle [12].
Le Conservatoire francophone des journaux d’établissements pour personnes âgées, créé en 1988 par une équipe de gérontologues et d’enseignants menée par Hélène Reboul, a cherché à constituer un fonds de ces journaux et à aider à l’apprentissage de la réalisation de ces supports à travers l’organisation de formations. Régulièrement, avec le soutien de la Fondation de France, le Conservatoire organise un festival où sont primés les meilleurs journaux et où se déroule un forum entre chercheurs, retraités et dirigeants de maisons de retraite. Notons aussi l’expérience d’Antirouille. Lancée par Renate Gossard, par ailleurs fondatrice des « Panthères Grises » françaises, une organisation à forte résonance médiatique mais aux effectifs confidentiels. Ce trimestriel se voulait une publication de proximité, réalisée par les seniors eux-mêmes, magazine bon enfant qui ne se prenait guère au sérieux. Antirouille entendait construire un discours plus ludique et plus informel que celui auquel on pourrait s’attendre vu l’âge des protagonistes. Par ailleurs, Antirouille se distinguait de ses confrères par la place donnée à l’expression directe des acteurs. On y trouvait aussi bien des associations de défense des retraités que des paroles de résidents de maisons de retraite.
Volontairement, le titre conservait dans sa première version un aspect « potache », contribuant à l’inscrire dans un genre rédactionnel inauguré par la presse jeune, à savoir les fanzines. Rappelons que le premier magazine national destiné aux lycéens, créé, dans les années 1970, par de jeunes journalistes indépendants, avait aussi pour nom Antirouille. Le hasard sémantique ne frappe jamais au hasard…
Enfin, on notera que de nombreux retraités, ou plus généralement des personnes âgées, ont recours au blog pour s’exprimer. Si une majorité utilise le blog pour traiter de la vie quotidienne, d’une passion ou pour créer du lien social et faire surgir des communautés sociales et générationnelles, il en est qui n’hésitent pas à faire de ce mode d’expression un espace de défense et de revendication au service des plus âgés. Dans les deux cas, ce sont en majorité des individus, mais il existe aussi des collectifs (Rigvi, vivresenior…) qui entendent se regrouper, intervenir et interpeller l’espace public.
La diversité des médias s’adressant aux seniors est croissante. Pour autant, la prise de parole autonome des seniors recouvre des réalités polymorphes et encore peu institutionnalisées. Elle apparaît cependant croissante. On peut ainsi s’interroger : l’arrivée d’une population encore plus au fait des possibilités d’intervention dans le débat ne va-t-elle pas contribuer à faire évoluer le regard des médias sur les seniors et contribuer à faire émerger des supports plus offensifs ?

Revue Médias















A bas le Parti Vert ! Vive l’écologie !
Quand on aime, il ne fait jamais nuit
Vive Le Pen !
Les intellectuels jugent les médias - Tome 1
Les intellectuels jugent les médias - Tome 2
Faut-il avoir peur de francs-maçons ?
Cantines : le règne de la mal-bouffe ?
Les homosexuels font-ils encore peur ?
Pour ou contre l’homéopathie ?
Pour ou contre la garde alternée ?
Peut-on tout dire ?
Les Français sont-ils antisémites ?
Faut-il interdire les écrans aux enfants ?
Faut-il être plus sévère avec nos enfants ?
Faut-il croire les journalistes ?
Faut-il avoir peur des religions ?
Et si on jugeait les juges ?


