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A contre-courant

Defaite du parti d’en rire

par Emmanuelle Duverger

La tentation du procès l’emporte sur la volonté du débat. Le médiatiquement correct multiplie les tabous. Gare à la régression !

Faut-il tout dire ? Est-il interdit d’interdire ? Certaines questions ont le don d’enfanter des lieux communs, de braquer chacun dans ses certitudes, ses a priori. On l’aura mesuré lors des quelques jours de folie médiatique qui ont suivi l’apparition de Dieudonné grimé en Juif orthodoxe, faisant le salut nazi et vociférant un « Isra-heil ! », dans l’émission « On ne peut pas plaire à tout le monde » animée par Marc-Olivier Fogiel.

Que l’immense majorité des commentateurs se soient sentis obligés de tancer l’humoriste ne devrait pas nous étonner tant notre bon pays est sujet au réflexe pavlovien dès qu’il s’agit de condamner les propos hétérodoxes - le droit à la bêtise ne fait décidément pas partie de notre patrimoine national, pourtant riche en avantages acquis, dûment défendus par une cohorte d’organisations estampillées « droits de l’homme ». Mais que certains éditorialistes aient participé à l’intolérance ambiante, rajoutant à la confusion générale, mélangeant tout, Sharon et l’Holocauste, le drapeau israélien et les insultes antisémites, a de quoi susciter l’incrédulité et même la consternation.

Rappeler que défendre le droit d’expression ne vaut pas approbation des propos tenus, semble totalement étranger aux nouveaux pourfendeurs d’opinions dérangeantes : comment leur faire comprendre qu’ils font ainsi, à leur manière et à leur place, la courte échelle à ces intégrismes que, pourtant, ils semblent s’être fait un devoir - presque une mission - de débusquer ? Vous me direz qu’il s’est bien trouvé un universitaire, «  spécialiste en littérature contemporaine et stylistique », pour se fendre d’un texte dans Libération, expliquant, le plus sérieusement du monde, que «  le sketch du comique professionnel relève d’une logique stalinienne qui exige le rire ou la vie » ! Et d’ajouter que la blague est, quasiment par essence, « une arme de faible qui se tourne contre plus faible que soi ». A quoi Guy Bedos a répondu en promettant, non sans humour, à notre maître de conférences « une assez grande notoriété dans l’imbécillité triomphante ».

Mais les humoristes ne sont pas les seuls dans le collimateur de nos vigies des nouvelles hérésies. Deux associations, manifestement plus enclines au procès qu’au débat, ne viennent-elles pas d’attaquer en justice le sociologue Edgar Morin et les deux autres auteurs d’une tribune parue dans Le Monde ? Que leur reprochent-elles exactement ? D’avoir écrit, par exemple, que « les Juifs d’Israël, descendants des victimes d’une apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens ». Ou encore que « les Juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent et persécutent les Palestiniens ». De quoi être passible des tribunaux ? De quoi être coupable de délit de diffamation raciale ? On reste sans voix devant un tel ridicule. A quand le bûcher pour les écrits jugés sacrilèges ? La chasse aux sorcières s’appelle aujourd’hui « judiciarisation des opinions », selon la formule d’Edwy Plenel, le directeur de la rédaction du Monde.

Non, pas plus que les signataires de ce texte coupable, Dieudonné n’est antisémite. Et tout le monde le sait, même si les extrémistes de la communauté juive et quelques professionnels de la lutte contre l’antisémitisme font semblant de croire l’inverse. En revanche, il a un point de vue partisan - que l’on est en droit de contester - sur Israël et la politique menée par la Maison Blanche. Et qu’on ne nous fasse pas le tour de passe-passe qui consiste à rétorquer que certains mots tuent aussi sûrement qu’une machette maniée avec dextérité sur une colline du Rwanda. Là encore, il faut faire preuve d’une sacrée dose de mauvaise foi pour prétendre que les diatribes d’un Dieudonné survolté sont autant d’appels à la violence.

« L’affaire Dieudonné ne pose pas la question de savoir ce dont on peut rire ou pas —comme on a voulu nous le faire croire - mais nous oblige à nous interroger sur ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas. »

Non, l’affaire Dieudonné ne pose pas la question de savoir ce dont on peut rire ou pas - comme on a voulu nous le faire croire - mais nous oblige à nous interroger sur ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas. Dieudonné ne fait pas de l’humour, en l’occurrence il fait de la politique. Et sur un terrain sensible par excellence, celui d’Israël mais aussi de notre responsabilité, ou plutôt de notre culpabilité par rapport à la Shoah. Sans s’attarder sur cette analyse politique qui consiste grosso modo à renvoyer dans les cordes les extrémistes des deux camps - ce n’est pas l’objet de cet article -, il est intéressant de noter que pour sa « défense », le prévenu reprendra la même logique que ses accusateurs. Si ces derniers voulaient lui imposer le silence au nom des crimes passés, Dieudonné fait de même : il remplace seulement l’holocauste par la colonisation, les Juifs par les Noirs. Une petite musique que l’on a déjà entendue...

Dans cette affaire, le communautarisme est ainsi en passe de gagner une partie de plus. Et grâce à ceux-là mêmes qui font profession de le dénoncer. On l’a bien vu avec les réactions, par exemple, d’un Elie Semoun. Il ne sera bientôt plus possible de moquer les Juifs que si l’on est soi-même Juif, de brocarder les Arabes que si l’on appartient à la « communauté », de rire des Corses que si l’on est né sur l’île. Mais, nous opposera-t-on : les Juifs ne sont ni les Auvergnats ni les Belges et c’est bien deux cent mille d’entre eux que le régime de Vichy a expédiés dans les camps d’extermination nazis. Certes, mais de là à risquer, dès qu’on aborde la question israélienne, d’être accusé de faire le jeu des ennemis de l’Etat hébreu et, par glissements successifs, de ceux qui voudraient s’en prendre aux Juifs en tant que tels... S’exposer à pareil soupçon a de quoi brider les plumes, retenir les mots, faire taire les plus impertinents. La menace est là : se retrouver catalogué « antisémite ». Et devoir se justifier, donner des gages, prouver sa bonne foi. Bref, entamer une repentance dont il n’est même pas sûr qu’elle vous conduise sur des routes à nouveau fréquentables. Il y aura toujours quelqu’un pour rappeler vos propos « douteux ».

De cette quasi-impossibilité d’aborder certaines questions sans que la passion l’emporte sur le simple examen des faits, il est des médias qui portent leur part de responsabilité. Le procès en sorcellerie dont a été victime, par exemple, un Renaud Camus pour avoir fait remarquer que dans une émission de France Culture les participants étaient majoritairement Juifs, laisse pantois bon nombre d’observateurs étrangers, pourtant fins connaisseurs des « spécificités » françaises. Il doit s’agir, se moquent-ils, de « l’exception culturelle » dont Paris nous rebat les oreilles dans les forums internationaux. Incompréhension qui, soit dit en passant, a été renforcée par notre clochemerlesque débat sur le foulard...

Si ce sketch minable et les réactions qu’il a suscitées ont pris de telles proportions, c’est qu’en France, les limites fixées à ce qui peut être dit ou pas ont reculé avec le temps. Ce qui était acceptable hier ne l’est plus forcément dans le climat actuel. On l’a vu ces dernières années : des saillies de Michel Houellebecq contre l’islam - la religion la plus « con du monde » si l’on en croit l’auteur des « Particules élémentaires » -, en passant par la cabale contre le chercheur en sciences politiques Pascal Boniface : il a eu l’audace insensée, et bien sûr coupable, de refuser que toute critique de la politique israélienne soit rangée dans la catégorie infamante des propos antisémites. Sans oublier la controverse sur le film « Route 181 », accusé par une douzaine d’intellectuels et de cinéastes de « participer d’une démarche qui empoisonne le débat politique sur le conflit israélo-palestinien ». Du coup, les pressions se multipliant, le documentaire est partiellement déprogrammé lors du festival Cinéma du réel... alors même qu’il avait été déjà présenté sur Arte. Une fois encore, les pouvoirs publics ont reculé, invoquant les habituels « risques de troubles à l’ordre public » : une scène, c’est vrai, évoquant le film « Shoah » de Claude Lanzmann, établit un parallèle entre l’extermination des Juifs d’Europe par l’Allemagne nazie et le traitement des Palestiniens par l’Etat d’Israël. De quoi en appeler à la censure en plein Paris et en 2004 ? Décidément, la liberté d’expression connaît, chez nous aussi, quelques périmètres bien délimités, quelques clôtures bien cadenassées, derrière lesquels chacun entend rester « maître chez soi ».

« La liberté d’expression, c’est aussi la liberté d’exprimer des idées "choquantes". »

Une approche libérale, a fortiori libertaire, de la liberté d’expression n’est pas dans l’air du temps. Même pour les plus audacieux, il est des interdits auxquels on ne renonce pas aisément. Au nom de bons sentiments ou d’idées généreuses, chacun y va de ses exclusives, de ses condamnations. Propos racistes, impies, xénophobes, homophobes, antisémites, révisionnistes, sexistes : la liste est longue de ce qu’il faudrait éradiquer pour être clean. Ne pas cautionner les points de vue les plus contestables, les plus abjects, se battre contre eux mais défendre le droit qu’ils puissent être formulés sans que leurs auteurs soient passibles des tribunaux, ne va pas de soi.

Jean Daniel a raison, il n’est pas question, et il serait même malhonnête, de confondre, de mettre dans le même sac tous les Juifs de France, les groupuscules spécialistes du coup de poing et les pétitionnaires opposés à la construction du « mur ». Reste qu’à tort ou à raison, on a le sentiment qu’il est très difficile, très délicat de critiquer la politique des dirigeants d’Israël : certains - et pas seulement dans les rangs du Betar ou parmi les militants français du Likoud - s’emploient à discréditer systématiquement les mal-pensants. Et participent ainsi à la montée de ce ras-le-bol qui, sans être de l’antisémitisme - qu’on met à toutes les sauces -, alimente le sentiment dangereux « qu’il n’y en a que pour certains », « que toutes les victimes ne se valent pas », etc.

Il y a d’ailleurs quelque chose de choquant, et même d’indécent, à se prévaloir perpétuellement d’être la victime, la première des victimes. Que l’on sache, le fait d’être Juif n’est pas, aujourd’hui en France, un handicap pour trouver un logement, ne gêne pas dans la recherche d’un emploi, ne constitue que de façon exceptionnelle un frein pour monter dans la hiérarchie. On ne peut pas en dire autant pour les Arabes. Il ne s’agit pas de comparer la violence faite aux uns et aux autres mais de rappeler quelques faits. Oui, il y a de nombreux actes antisémites, inadmissibles, que l’on se doit de combattre. Mais d’autres communautés sont également visées par cette violence des imbéciles. Les uns et les autres ne trouvent pas le même écho dans les médias. C’est le moins que l’on puisse dire. Dieudonné, avec maladresse, ne dit pas autre chose.

On pourrait reprendre à peu près les mêmes termes pour qualifier le traitement médiatique de l’islam. Mettez en cause, sans prendre de gants, la parole du Prophète, brocardez un texte vieux de plus d’un millénaire mais que certains voudraient voir respecter à la lettre, dites sans précaution aucune tout le mal que vous êtes en droit de penser de l’islam, et aussitôt, quelques associations sont là qui vous sautent au cou, vous traînent devant les tribunaux, se fendent de communiqués sur vos responsabilités sur la montée du racisme. Tournez en dérision l’islam comme on le fait sans précaution aucune pour le catholicisme, moquez les adeptes du ramadan quand d’autres pouffent de rire dès qu’ils entendent le mot carême, et vous mesurerez très vite qu’il y a bien deux poids, deux mesures. Ces nouveaux tabous, la presse les a parfaitement intégrés.

Comme le dit Michel Houellebecq, « on essaie de vous faire honte si vous pensez mal ». Plus que de censure - ne confondons pas tout, la France est un pays de liberté - il faut parler d’autocensure. Sous la pression de groupes de toutes sortes - dont certains animés des meilleures intentions du monde -, il devient risqué de dire ou d’écrire sur un certain nombre de sujets. Risqué non pas pour sa liberté - il y a longtemps que les bastilles ont été détruites sous nos latitudes - mais pour sa réputation. Au moindre faux pas, on est ostracisé par une poignée d’intellectuels, d’associations et de journalistes militants qui nomment dorénavant le juste, le convenable, le conforme. Et l’anathème vous colle à la peau ; vous êtes entré dans cette zone grise qui fait dire aux gens, bien longtemps après, « il n’est pas très clair ce type-là » sans qu’ils soient capables d’expliquer exactement de quoi il s’agit. Ils s’en moquent d’ailleurs. La rumeur suffit. La calomnie n’a que faire de précisions et encore moins de preuves ou de faits.

Un grand nombre de nos médias, tétanisés par la peur d’être montrés du doigt par ce qu’on appellera pudiquement « les communautés » - aux Etats-Unis, on parlerait simplement de lobby, y compris à propos des Juifs - sont à l’affût du moindre « dérapage ». Souvenez-vous de la mise en croix de l’abbé Pierre pour cause d’amitié coupable avec le révisionniste Garaudy ? Comment, à force, ne pas s’interroger sur la capacité - et la promptitude - d’une partie de nos médias à partir à la chasse aux « déviants » ? Comme s’il s’agissait de donner des gages, de payer indéfiniment pour des fautes passées. Peut-être aussi une certaine propension à l’autoflagellation. Une mauvaise conscience qui n’en finit pas de guider les conduites - et les postures - de certains. Dieudonné s’en affranchit à sa manière, provocatrice, blessante pour certains. Mais, comme le dit la Cour européenne des droits de l’homme, la liberté d’expression, c’est aussi la liberté d’exprimer des idées « choquantes », le mot même retenu par les juges de Strasbourg. En la matière, la France n’est pas encore tout à fait européenne.


 
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