A quoi sert une Société de journalistes ?
Avant tout, à contribuer au jour le jour à la défense de l’indépendance éditoriale d’une rédaction. Il ne s’agit pas d’une abstraction, d’un concept aussi noble que creux, mais d’une vigilance au quotidien, fondée sur le respect dû au lecteur et à son intelligence. Il faut que les journalistes deviennent, quand ils ne le sont pas, acteurs et non témoins passifs de leur destinée. Pour le patron de presse, une telle instance est tolérable, voire utile dans un ciel sans nuages, mais peut apparaître comme une entrave, sinon un « ennemi de classe » dès que le temps se couvre. A L’Express, la crise de 1997 et les tentatives avortées de rachat du titre par Le Monde et Dassault ont constitué pour nous une expérience fondatrice. Nous avons compris alors qu’il fallait combattre une forme de fatalisme, assez répandue chez les journalistes, enclins à manifester plus de sens politique quand ils analysent les querelles de courants au sein d’un parti que les rapports de force dont dépendent les conditions d’exercice de leur métier.
Il y a, dans cette corporation, un mélange de candeur et « d’àquoibonisme ». « De toute façon, on ne peut rien. Qui détient le capital détient le pouvoir... » Notre ligne de conduite s’inspire, toutes proportions gardées, du principe stratégique de dissuasion du faible au fort. Il nous a guidés par exemple lors du bras de fer engagé au printemps 2005 quand la maison Dassault a tenté de saborder le conseil de surveillance du Groupe Express-Expansion. Le message était très clair : « En tant qu’actionnaire quasi exclusif, vous faites ce que bon vous semble. Mais tout a un coût. En terme d’image pour vous d’abord. Pire, la disparition d’une instance moderne de contrôle et de décision, comptant dans ses rangs des personnalités qualifiées indépendantes, aura aussi un impact négatif sur la qualité de vos publications. Ce qui n’est dans l’intérêt de personne. » Il n’est pas simple de tenir un tel cap dans un contexte marqué par la peur, quand on va chercher la pub avec les dents, quand la tendance lourde est aux réductions d’effectifs. Une SdJ a donc vocation à exercer une forme de contre-pouvoir. Contre-pouvoir ne signifie pas nécessairement contre le pouvoir. Mais il est quasiment impossible d’échapper à ce procès dans les périodes de tension aiguë.
Qu’est-ce qui distingue les activités d’une Société de journalistes de celles d’un organisme syndical ?
La nature de leur mandat respectif. En accord avec les élus du comité d’entreprise, nous nous abstenons d’intervenir dans les dossiers de nature syndicale (conditions et temps de travail, négociations salariales, hygiène et sécurité, protection d’un salarié menacé), sinon pour apporter notre appui. En revanche, tout ce qui touche au contenu du journal, au respect des valeurs qu’il prétend incarner, à son exigence de qualité, à son indépendance vis-à-vis des pouvoirs ou des annonceurs, relève de notre mandat. Dans le concret, on se retrouve souvent à la lisière des deux univers. Une charge de travail excessive, consécutive au non-remplacement d’un partant, affecte bien entendu l’ambiance au sein d’un service et la qualité de son travail. Dès lors, il importe que les élus de la SdJ et leurs homologues syndicaux agissent de concert, en bonne intelligence, et dans le respect de leurs prérogatives respectives. Tel est, Dieu merci, le cas à L’Express depuis plusieurs années. L’identité d’analyse et de méthode y est franchement exemplaire ; la concertation permanente. A chaque moment crucial de la vie de la rédaction, nous agissons ensemble. Au point de convoquer et d’animer conjointement, si besoin, des assemblées générales.
On nous soupçonne souvent de nourrir des ambitions cogestionnaires, sinon autogestionnaires. C’est, à mes yeux, un non-sens absolu. Dans la presse, ce mode de gouvernement ne fonctionne pas. Il ne s’agit en rien de contester l’existence ou la pertinence d’une hiérarchie, mais de faire vivre nos valeurs, souvent menacées par les impératifs budgétaires et financiers. Et ce dans l’intérêt de tout le monde, de l’actionnaire au CDD recruté le mois dernier.
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Contrairement au Monde ou à Libération, vous n’êtes pas actionnaires de votre journal. Cette situation ne réduit-elle pas le rôle de la Société des journalistes à une simple fonction d’observation ?
Le risque existe. Reste que, paradoxalement, la détention d’une portion significative du capital vous condamne aussi à être plus perméable aux contingences de gestion ou de budget. Par ailleurs, je vois mal comment on pourrait acquérir ex nihilo une culture actionnariale, étrangère à l’histoire et à la tradition de L’Express. Nous n’avons donc pas l’influence que confère la détention, par exemple, d’un tiers des actions, et tâchons d’exercer un magistère moral. Un représentant élu de la rédaction siège de plein droit au sein du conseil de surveillance depuis sa création, en 1997. Revendication alors soutenue fermement par Denis Jeambar, aujourd’hui président du directoire du Groupe Express-Expansion, et Jacques Duquesne, premier président dudit conseil. A l’origine, un certain scepticisme flottait dans la rédaction. On me tapait volontiers sur l’épaule en me disant : « Tout ça, c’est bien gentil. Mais jamais l’actionnaire n’acceptera ! » Et voilà près de neuf ans que le président de la SdJ participe es-qualité aux travaux du conseil. En dépit de l’épreuve de force du printemps 2005, la remise en question de cet acquis n’est pas, à ma connaissance, à l’ordre du jour.
La Société des journalistes a-t-elle eu à se plaindre de la mainmise de Dassault sur le journal, du point de vue déontologique ?
Honnêtement, il n’y pas eu à ce jour de situation nous conduisant à dénoncer une tentative d’intrusion ou d’ingérence éditoriale de l’actionnaire. Ce qui ne signifie pas que la tentation ne lui a jamais traversé l’esprit. D’une part l’intransigeance de Denis Jeambar en la matière d’une part, notre fermeté de l’autre, ont sans doute contribué à cet état de fait. Ceux qui s’imaginent que Serge Dassault décroche son téléphone pour exiger un papier à la gloire d’Untel se plantent. Le ferait-il que la riposte serait immédiate. Il suffit pour s’en convaincre d’examiner la couverture par L’Express de la famille politique à laquelle il appartient. Tant que l’actionnaire se borne à manifester a posteriori son déplaisir quant à la tonalité d’un article...
Seriez-vous libre de faire une grande enquête sur l’armement ou sur Dassault ?
Je l’espère bien, et je le crois. En l’espèce, la liberté est avant tout une question de volonté. Sous l’ère Vivendi, la SdJ avait plaidé en faveur de la publication, dans nos colonnes, d’un dossier complet et rigoureux sur les soucis de Jean-Marie Messier. Elle ferait de même aujourd’hui. Quand je consacre un reportage plutôt caustique à la campagne électorale d’Omar Bongo au Gabon, peu m’importe que sa flottille compte plusieurs avions Falcon. Le papier est paru tel quel, et je n’ai pas reçu le moindre reproche de quiconque. En revanche, il est vrai que Bongo a actionné ses relais au sein du gouvernement français et envoyé à Paris son ministre de l’Information, pour « savoir ce qu’il y a derrière la campagne de dénigrement » lancée par L’Express et « relayée par Le Figaro », autre titre de la galaxie Dassault. Lorsque j’ai expliqué à cet émissaire la nature de nos relations avec l’actionnaire, il a paru pour le moins désarçonné.
Le rapport avec l’actionnaire ne peut être totalement occulté...
Evidemment non. Il faut tenter de maintenir une cloison étanche entre le propriétaire de l’immeuble - l’actionnaire - et les locataires qui l’habitent - les journalistes, du directeur au rédacteur fraîchement embauché. Quitte à ce qu’on s’empoigne férocement à l’intérieur de la famille. Mais ça, c’est notre affaire, et c’est inhérent à la diversité d’opinions que connaît toute rédaction vivante. Tout bien considéré, et quelles que soient les divergences apparues entre la rédaction et sa direction, L’Express reste sans doute l’un des titres les plus indépendants de la presse française. Notre rôle est de faire en sorte que ce constat perdure, comme une règle, et non comme une exception. De réagir rapidement et de manière proportionnée en cas de danger. La grève ? C’est l’arme d’ultime recours et, souvent, un fusil à un coup. Si l’on dégaine à mauvais escient, on est mort. Nous l’avons employée en mai 2005, pour la première fois de l’histoire du journal, pour convaincre Dassault de renoncer à dynamiter le conseil de surveillance. Mais soyons clairs : lui a les moyens de supporter cinq ou sept semaines d’arrêt de travail, en dépit de l’effet désastreux en terme d’image. Nous, non. D’autant qu’on ne peut tenir dans la durée qu’avec l’appui des salariés non-journalistes, qu’il faut persuader du bien-fondé de nos initiatives.
De quelle façon la SdJ est-elle intervenue dans l’épisode du rachat du Groupe Express-Expansion par Roularta ?
A aucun moment nous n’avons été associés aux discussions. Ce qui tombe bien : nous ne demandions pas à l’être. En revanche, nous avons toujours revendiqué la liberté de nous prononcer sur les changements capitalistiques. Pour répéter le même credo : la rédaction attend de tout nouvel actionnaire qu’il souscrive explicitement à sa Charte sur l’identité et l’indépendance de L’Express et qu’il lui donne les moyens de sa souveraineté éditoriale. Une chose est claire. L’acquisition par le groupe belge Roularta de 35% du capital de Express-Expansion n’est qu’une étape. Tout indique que, sauf accident de parcours, Roularta se portera acquéreur du solde des actions en 2007, soit après le scrutin présidentiel en France.

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