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Décryptage

Denis Jeambar, l’homme qui pilote l’Express

par Pierre Veilletet

Après Bruno Frappat, Claude Imbert, Yvan Levai et Jean-François Bizot, voici le portrait de Denis Jeambar.

Son regard direct, couleur « Signes de piste », donne à penser que le type n’y va pas par quatre chemins. Tout le monde s’accorde sur ce point. Mais si vous en déduisez que cette forme de franchise, parfois abrupte, suppose une absence proportionnelle de complexité, une nature équanime, vous vous trompez. Denis Jeambar est, en effet, moins aisé à cerner qu’il n’y paraît ou qu’on le croirait, par exemple en se contentant de le lire. Comme on dit pudiquement, il y a pas mal de « jardin secret » là-derrière.

Alors, commençons par ce qui est simple : la vocation. Contrairement à la tendance dominante qui la nie ou la minimise, ici elle existe : ancienne, consciente, déterminée et, chez ce Capricorne (14 janvier), la détermination n’est pas une vue de l’esprit. « Autant que je me souvienne, j’ai toujours voulu être journaliste et rien d’autre... » Sans doute y pense-t-il comme peut y penser un pensionnaire en province, dans les années 60 : avec ferveur. Au fait, pensionnat, province, latin-grec, adolescence entre Rhône et Durance, avouez qu’on doit aisément faire plus simple en guise de formation. D’autant que la province en question est le Vaucluse, ultime département rattaché à la France, au grand déplaisir des papes, salmigondis territorial et administratif qui réunit le Comtat Venaissin et Avignon, anciennes possessions pontificales, à la principauté d’Orange et à ce bout de Provence où poussent les oliviers les plus septentrionaux. Le département relève de l’académie d’Aix-en-Provence, mais dépend judiciairement de Nîmes, militairement de Lyon et religieusement d’Avignon. Ajoutez au puzzle la présence à Valréas, patrie du cartonnage où naît Jeambar en 1948, de réfugiés juifs, pour la plupart convertis. Tel est le cas de sa mère, par ailleurs mariée à un goy, totalement irreligieux, pour ne pas dire mécréant. Le petit Denis est baptisé, mais sa foi première le porte vers la laïque, les mythes et les valeurs républicaines de l’école.

Sa judéité lui revient, à moins qu’il n’y revienne lui-même, bien plus tard. A la faveur d’un deuil familial ? D’un obscur cheminement intérieur ? « Enfant, j’étais fasciné par mes grands-parents juifs chez qui je me rendais en vacances à Paris, dans le quartier des Arts-et-Métiers. Je les aimais beaucoup, mais tout cela n’a pris son sens qu’assez récemment. » La prise de conscience aurait-elle eu quelque incidence professionnelle ? Claude Imbert : « Je ne crois pas. » Jacques Duquesne : « Peut- être que l’éditorialiste n’est pas toujours à l’aise sur le Moyen-Orient. » En revanche, Michel Richard, un de ses plus anciens amis et son adjoint au Point lui impute une brouille durable : « J’avais piloté une cover story reprenant le questionnement sartrien : « Qu’est-ce qu’être juif ? » et rédigé trois ou quatre feuillets d’introduction, relus par Imbert et approuvés, après parution, spontanément, par diverses instan- ces juives de Paris. Moyennant quoi, je reçois un coup de téléphone glacial de Denis : - C’est toi qui as écrit ça ? - Oui. - Alors, nous n’avons plus rien à nous dire. Et nous ne nous sommes plus rien dit, en dehors d’un échange de lettres où je me suis évidemment trouvé acculé à l’épouvantable exercice qui consiste à faire la preuve de la pureté de ses intentions. J’ai beaucoup souffert de cette espèce de procès stalinien dont je n’ai toujours pas compris la signification. »

photos : Anthony Rabisse
photos : Anthony Rabisse

« Ces deux années passées à Match m’ont marqué à jamais. On partait pour le Cambodge aussi aisément qu’on couvrait les obsèques de Bourvil ou qu’on prenait un pot à la Belle Ferronnière. »

Au chapitre des origines, le sentiment d’appartenance est tenace. Mis à part les escapades parisiennes, c’est 100 % méditerranéen : Valréas, Avignon puis Montpellier pour la fac. A 17 ans, Denis a rencontré Nicole à Valréas. Elle est toujours sa femme. Et les copains du « Club de l’Enclave libre », qu’on devine plus républicain que papiste, le sont demeurés 40 ans après. Un pari perdu s’honore, tant qu’à faire, chez Pic à Valence, car cet émacié qui sue sang et eau pendant deux heures et demie sur les pentes du Ventoux, ce marathonien qui se martyrise dans les rues de New York ne crache ni sur les truffes ni sur le Côtes-du-rhône, lesquels nous ramènent encore au pays formateur. « Je ne suis pas provincial, je suis très provincial, ma vraie vie, c’est la maison de Grignan, les amis d’enfance. Tiens ! Là, je vais en voir un qui est prof d’histoire dans le Gers. Le premier pilote de l’A 180 fait aussi partie de la bande. »

Et la vocation ? Elle ne mène pas au Dauphiné Libéré, quotidien des familles qui ne fait guère rêver le fiston. En revanche, la filière valréassienne s’active dans les beaux quartiers de Paris. Une amie d’enfance de Madame Jeambar mère se trouve être l’épouse de Robert Serrou, alors l’une des éminences de Paris Match. C’est ainsi qu’au sortir de Sciences-Po, le jeune homme franchit l’auguste seuil comme si c’était la chose la plus naturelle du monde à 22 ans. A l’époque, il est vrai, semblables aubaines n’étaient pas tout à fait inconcevables. « Qu’est-ce qu’on s’est amusés en bas de l’échelle », se souvient Jean-Marie Pontaut, complice de toujours, mais, bon, le bas de l’échelle était celui de Match. « Ces deux années m’ont marqué à jamais, renchérit Jeambar, on partait pour le Cambodge aussi aisément qu’on couvrait les obsèques de Bourvil ou qu’on prenait un pot à la Belle Ferronnière. Tout semblait facile et gai ; on nouait des amitiés. »

Surviennent, précisément, Claude Imbert et les dissidents de L’Express [1], pressentis pour transformer Match en news-magazine à la pointe de la modernité. « Claude, se souvient Jeambar, était capable de concevoir trois numéros dans la semaine pour n’en publier qu’un. Serrou m’a mis le pied à l’étrier, Imbert m’a tout appris et d’abord le respect des faits, conjugué à la méfiance de toute extrapolation. Aller vite à l’essentiel et en profondeur. Aujourd’hui encore, il n’a pas son pareil pour sentir le terrain. »

En 1972, lorsque Hachette fournit les moyens de créer Le Point, Jeambar et ses amis, repérés par Imbert, n’hésitent pas longtemps à quitter Match... S’ensuit une période où le jeune reporter grimpe, à peu près tous les trois ans, les échelons du « journal des journalistes », jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus qu’un degré à gravir. Fin de la facilité. Chacun sait que le dernier pas coûte plus que les précédents et que la situation de dauphin, l’histoire fourmille d’exemples à ce sujet, n’est ni simple ni facile. Jeambar : « J’étais bien. J’avais beaucoup appris. En même temps, je me posais des questions. Quand je voyais Claude revenir de soirée, avec ses gilets et ses gros cigares, en dépit de toute l’admiration qu’il m’inspirait, je m’interrogeais sur la succession. J’éprouvais le désir de me mettre en danger autrement, d’aller seul vers quelque chose de plus difficile, de sortir de l’ombre protectrice du baobab... » Le baobab : « Franchement, son départ précipité m’a fichu un choc. Dans mon esprit et, je crois, celui de l’équipe, c’était le successeur idéal, attendu. Disons qu’il aurait pu me prévenir un peu plus tôt. Je me suis consolé en me répétant qu’après tout le journalisme est une profession libérale et j’ai toujours avec lui et son épouse les relations les plus amicales. » L’ex-dauphin : « Quand je me remémore notre conversation de trois minutes, parfois je m’en veux, parfois non. Le fait est que je pense à Claude tous les jours. »

Cette relation père-fils, les témoins de la chose, quelles que soient les intentions qu’ils y mettent, s’accordent à dire qu’elle était assez forte pour que Denis Jeambar l’ait reproduite avec Christophe Barbier. « Je lui ai dit un jour, Christophe, les lumières de Paris brillent un peu trop vivement dans tes yeux. » N’est-ce pas Guy Hocquenhem qui rappelait en substance que le milieu de la presse parisienne demeure éminément balzacien. Autrement dit, les Rastignac finissent toujours par y rencontrer des Nuncingen.

L’occasion qui fait le larron, c’est donc Europe 1 (1995). Jeambar qui, de toute façon, a décidé que 23 ans sans risques, c’est assez, entend Jean-Luc Lagardère lui dire à peu près la même chose. Dans le style patron : « Vous avez 47 ans, une bonne cote, on va tout vous proposer. Quand vous en aurez 50, plus personne ne pensera à vous. » Va donc pour Europe 1. L’homme de l’écrit s’y colle avec enthousiasme. Arrivant à la station avant l’aube pour n’en partir qu’à la nuit tombée, il est aussitôt étiqueté « fou de boulot ». Autrement dit, dans une profession où les cossards sont légion, sa puissance de travail fait l’unanimité : « immense » (Imbert), «  impressionnante » (Duquesne), « incompréhensible : même s’il sort le soir, et il sort, il est debout dès cinq, six heures du matin » (Pontaut). Cette omniprésence suffit-elle à Europe et à ses mœurs ? Pas si sûr. Jeambar : « Je n’y ai pas perdu mon temps. J’y ai appris des choses et, en premier lieu, que ça n’était pas mon métier. La radio est quelque chose qui n’arrête pas de couler, de l’eau, du sable que l’on ne peut pas retenir. Moi, j’aime avoir les mains dans le cambouis de la presse écrite, pouvoir réfléchir en amont et contrôler ensuite. J’en ai tiré les conséquences d’autant plus facilement que, pour la première fois de ma vie professionnelle, je me sentais malheureux. » Démission. La tentative aura duré neuf mois.

« Quand je voyais Claude Imbert revenir de soirée, avec ses gilets et ses gros cigares, en dépit de toute l’admiration qu’il m’inspirait, je m’interrogeais sur la succession. J’éprouvais le désir de me mettre en danger autrement. »

Apprendre est un mot-clé dans la bouche de Denis Jeambar. Se mettre en situation d’apprendre. Il nous revient qu’au club « Phares et Balises », aujourd’hui dissous, où il avait été adoubé par Régis Debray et Jean-Claude Guillebaud, il n’y avait que Cabu et Sylvie Caster à être plus silencieux que lui. « Là encore, j’ai beaucoup appris. »

Le départ subit d’Europe en mars 1996 est suivi d’une entrée aussi soudaine à L’Express. Les sièges y sont réputés bien garnis mais éjectables. Les changements d’actionnaires et les convulsions également fréquentes rendent aléatoire l’exercice du pouvoir. On y pratique l’indemnité de licenciement plus volontiers que les ronds de jambe. Christine Ockrent, débarquée sans ménagement, vient d’en faire l’expérience. A priori, Jeambar est mieux vu que sa devancière. On l’annonce « tranchant », « capable de colères sèches », mais sa compétence professionnelle ne fait aucun doute. Un journaliste respecté, un pro. Neuf ans plus tard, cette réputation n’est pas écornée, mais elle a sensiblement changé de nature. Pour le dire en jargonnant un peu : les choses se sont complexifiées.

Denis Jeambar a été appelé à L’Express pour ses qualités reconnues de journaliste, or c’est probablement grâce à des vertus insoupçonnées de manager qu’il se trouve encore aux commandes, avec des pouvoirs considérablement étendus. Il craignait de pantoufler au Point, L’Express ne lui a pas ménagé les turbulences, depuis le comité d’accueil d’Anne-Marie Finkelstein jusqu’à la récente fronde de la rédaction contre l’actionnaire principal après le départ de Jacques Duquesne. De Havas à Dassault, en passant par Vivendi Universal, sans oublier la tentative d’OPA moyennement amicale du Monde, et la solide inimitié qui le lie désormais à Jean-Marie Colombani dont il a refusé d’être le vassal. « Choisis ton camp ! » « Mon camp, c’est L’Express. »

Dans le dernier casus belli (mai-juin 2005) où la rédaction, pour la première fois de son existence, a menacé de se mettre en grève après que Rudi Roussillon, homme lige de Serge Dassault, s’était unilatéralement attribué le siège de Duquesne à la présidence du conseil de surveillance, la société civile des journalistes s’est entremise (et l’on doute que cette intervention ait ravi Jeambar). Mais, dans toutes les autres péripéties, c’est lui qui est monté en personne au créneau, qui a « incarné » le titre, au point qu’on l’imagine mal aller voir ailleurs si le climat est meilleur, comme certains échos le laissaient entendre au début de l’été. Rudi Roussillon expédié sur le front breton où M. Dassault possède, au FC Nantes, un élevage de canaris, a du grain à moudre. « Il est rarissime, observe Jean-Clément Texier, fin connaisseur du sérail, qu’un bon journaliste devienne un bon manager. C’est plutôt l’inverse qui, hélas, se produit généralement. Dans le cas de Denis Jeambar, si la mue a réussi, c’est qu’il a surmonté à point nommé plusieurs épreuves en retirant de chacune de profitables expériences... Couper le cordon ombilical du Point, renoncer au statut de dauphin, fut évidemment l’épreuve initiale où il a tout de même puisé la connaissance du métier et le respect des comptes sains. Son échec à Europe 1 l’a servi en lui donnant une autre dimension et, là encore, il a progressé dans ses pratiques de gestion, je dirais “au jour le jour”. La guerre du feu avec Le Monde a accru sa légitimité et lui a montré qu’il incarnerait d’autant mieux son entreprise et l’indépendance de celle-ci qu’il en assumerait aussi la stratégie économique. Sans rien perdre de sa culture d’origine il en a acquis une nouvelle. Et c’est ainsi qu’au terme d’une sorte de parcours initiatique, nous est né un vrai patron de presse. »

Il n’est pas certain que lorsqu’il a quitté Le Point pour voler de ses propres ailes, Denis Jeambar ait caressé semblable ambition : diriger un groupe (L’Express/L’Expansion/L’Etudiant) qui pèse 250 millions d’euros, avec l’appui d’un gestionnaire, Marc Feuillée, qu’on dit ouvert aux questions éditoriales. Faute de plan de carrière, ce sont les circonstances qui révèlent les hommes.

« A l’Express, on pratique l’indemnité de licenciement plus volontiers que les ronds de jambe. »

D’abord comme président d’Havas, puis bras droit de Jean-Marie Messier, Eric Licoys s’est trouvé au cœur de ces circonstances. Quand on lui demande ce qui l’a prévenu en faveur de Denis Jeambar, il répond ceci : « La condition sine qua non, c’est la confiance, la loyauté. Lorsqu’on a fait comme moi beaucoup de capital-risques, on a l’instinct de ça et j’ai eu confiance. Puis, j’ai compris qu’il connaissait son journal par cœur, au double sens du terme, et qu’il n’était pas coupé de la rédaction. L’Express est un grand nom mais une petite affaire. Le climat interne y est vite palpable. Ensuite, je l’ai trouvé clairvoyant et curieux, ne rechignant pas à remettre les choses à plat. Une forme d’humilité. Vous savez, dans ce genre de crise, on a plutôt affaire à des gens qui font de l’obstruction ou qui cherchent à se vendre au mieux. En définitive, ce qui nous a décidés, c’est qu’il ne demandait rien pour lui. Alors on le lui a proposé. »

Président du directoire d’un des groupes majeurs de la presse française, auteur d’une quinzaine d’ouvrages, administrateur de l’établissement public du musée du Louvre : cela s’appelle une belle carrière. «  C’est vrai, j’aurais mauvaise grâce à m’en plaindre. Jamais je n’aurais imaginé... et, en même temps, comment dire ? Plus j’avance dans la vie, plus j’ai l’impression et aussi l’envie de me dénotabiliser. Dans le pouvoir, ce n’est pas le fait de tenir les autres dans la main qui m’excite. C’est le risque, les responsabilités. Je préfère les responsabilités au pouvoir. »

Ils sont quelques-uns à suggérer qu’une aussi formidable réussite devrait rendre son bénéficiaire plus heureux qu’il ne semble l’être. Edmond Zucchelli, qui l’a croisé à Europe, note : « On dirait qu’il y a toujours quelque chose qui le fait souffrir. » Jacques Duquesne use de la litote : « Denis n’est pas vraiment un épicurien. C’est le genre de Provençal froid qui a des passions brûlantes. Il a besoin de s’enthousiasmer. » Claude Imbert : « Ça ne se voit pas de prime abord mais c’est quelqu’un d’émotif, assez cyclothymique, donc sujet aux baisses de tension. » Un « ami de trente ans » : « Insatisfait ? Je ne dirais pas ça. Comme tout le monde il a dû égarer quelques rêves en chemin. Mais surtout, il est tellement exigeant, il se met une telle pression ! Bien sûr, il y a les voyages, il adore ça, la famille, Grignan, mais je crois qu’il n’est heureux que lorsqu’il travaille trop ! » Un autre : « Peut-être qu’il échangerait beaucoup de cette réussite professionnelle pour un peu plus de considération littéraire. »

L’intéressé s’étonne : « Mais si, je suis quelqu’un d’heureux ! Vraiment... En fait, je suis peut-être pessimiste sur le long terme, mais je pense qu’il n’existe pas de difficulté insurmontable dans l’immédiat... » Nous voilà rassurés. Pour une fois qu’un saltimbanque épate les géomètres, et même les financiers, sans être renié par sa troupe, qu’un éditorialiste qui a entrepris de momifier Jacques Chirac à vif continue de s’y employer [2] chez l’ami (quoique...) du futur ex-président de la République ; pour une fois qu’un patron de presse écrite ne prophétise pas la mort de l’écrit, il ferait beau voir qu’il ait du vague à l’âme ! Si nous nous sommes résignés à l’idée que le journalisme ne nourrit pas son homme, nous voulons au moins continuer à croire qu’il peut le rendre heureux.

Notes

[1] Lire Médias n°2, pages 66 à 69.

[2] « Accusé Chirac : levez-vous ! », aux éditions du Seuil, août 2005.


 
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