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Denisot enfin décrypté

par Pierre Veilletet

Oeil toujours pétillant, Michel Denisot échappe à la ringardisation qui frappe les stars télévisuelles de sa génération. Son "Grand journal" a redonné bonne mine à Canal +, dont il est l’ultime figure historique. Ca cache quelquechose, non ?

Printemps 1945. Le débarquement des forces alliées sur les plages de Normandie a eu lieu voilà bientôt un an. Ne restent plus à libérer que quelques plages de l’Atlantique, dont la fameuse « poche de Verdon », où ça canarde dur. Mais, sur la quasi-totalité du territoire français, « la vie a repris », comme disent les journaux, grand mot pour désigner quelques feuilles mal imprimées sur du mauvais papier.

Le jeune et fringant général Chaban-Delmas, qui fut journaliste, se voit confier la réorganisation de la radio nationale. Les femmes votent pour la première fois. Semaine des 46 heures. Mot d’ordre gouvernemental : « Retroussons nos manches. » (tiens ! tiens !) Le Racing-Club Paris bat Lille, 3-0, en finale de la Coupe de France. Le public fait un triomphe aux « Enfants du paradis » de Marcel Carné. Politique, presse, cinéma, football : les activités et même certaines personnes qui vont infléchir l’existence de Michel Denisot n’attendent plus que sa naissance, signalée le 16 avril de cette année-là, à Buzançais qui n’est pas vraiment le centre du monde, ni même celui de l’Indre.

À une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Châteauroux, « le seul district de France où le bon sens ait plus de trois dimensions », dixit Rabelais, qui s’y promenait écolier, très précisément à Saint-Genou (son abbatiale), on est dans cette partie du Berry qui lorgne déjà vers la lumière tourangelle. S’y munir d’une riche vie intérieure. De ces parages qu’il connaissait bien, Balzac n’affirmait-il pas qu’« ils auraient même engourdi Napoléon » ? Ce dernier souhaita cependant que son ministre des Affaires étrangères, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, y reçût avec éclat les grands de ce monde au château de Valençay, anticipant ainsi les G8.

Michel Denisot possède dans les environs un vignoble (4 ha), comme son ami castelroussin, Gérard Depardieu, en exploite un plus à l’ouest. Observez comme tout s’emboîte. Le « Talleyrand » de Jean Orieux est le livre que M. D. emporterait sur une île déserte. Chose curieuse, on prête au « diable boiteux » auteur d’un « Discours sur la liberté de la presse », le fameux : « Tout ce qui est excessif est insignifiant », alors que le succès de Canal + reposera, en fait, sur un postulat inversé : tout ce qui n’est pas excessif est insignifiant. Mais n’extrapolons pas.

« Le jour où j’ai pris la direction du PSG, je me suis souvenu que c’était mon père qui aimait le foot, bien plus que moi. »

Saint-Genou donc. Père y est garagiste, mère tient la comptabilité. Quand monsieur Denisot meurt, son fils a cinq ans. « C’est une blessure dont on ne parle pas, dit-il aujourd’hui. On fait avec. Ou plutôt sans. Mais en réalité, l’absence est, si j’ose dire, toujours là. Mon père est revenu dans mes pensées avec une force extraordinaire le jour où j’ai pris la direction du PSG. Je me suis alors souvenu que c’était lui qui aimait le foot, bien plus que moi. » L’attachement au club La Berrichonne de Châteauroux relève de la même reconnaissance posthume.

Comme dans la plupart des foyers d’après-guerre, la radio occupe une place centrale. En outre, le gamin possède ce trésor des années grises : un poste à galène qu’on écoute tard dans la nuit. Surtout pour la musique. Il se verrait assez bien en Keith Richards attaquant « Satisfaction ». Qui dira l’influence alors exercée par les ondes, Radio Caroline, le président Rosko, Salut les copains, Lui…

L’intérêt pour les informations suit naturellement. Ça ressemble même à une vocation, sans toutefois susciter de zèle scolaire. Il est vrai qu’à l’époque, la profession était plus volontiers associée à la débrouillardise de Tintin qu’à l’obtention de diplômes. Alors que madame Denisot fait bouillir la marmite, d’abord en tenant une petite épicerie puis en travaillant à la Caisse des allocations familiales, son fils se la coule douce : première triplée, philo redoublée, en pure perte. L’homme arrivé congédie ses débuts de cancre par un mot d’auteur : « Les concours de circonstances sont les seuls que j’ai réussis… »

Quatre mois comme représentant de commerce en automobiles et direction la caserne. Le piston d’un sénateur du cru ne suffit pas à décrocher l’affectation idéale : le service de presse des armées. Ce sera quand même Paris, et l’intendance, plus exactement la solde. À ce titre, le soldat Denisot va tous les quinze jours distribuer cirages, clopes et menue monnaie à l’Élysée où il aperçoit, de temps en temps, un autre soldat, plus grand et pour l’heure infiniment plus connu que lui, le général de Gaulle…

Un troufion nommé Pierre Salviac lui fait passer et remporter son premier concours de circonstances en l’expédiant à Limoges y rencontrer le chef de la station régionale : François du Sorbier, célèbre pour ses nœuds papillon. Détail intéressant : à toutes fins utiles, le jeune Denisot se présente en arborant, lui aussi, l’accessoire vestimentaire dont Dominique Bromberger a, un temps, prolongé la survivance télévisuelle. Le probable commissaire politique de l’antenne entreprend de le décourager : pas de contrat, pas de carte de presse, salaire de misère — et l’embauche. Le plein emploi n’était pas un vain mot. À tous les sens du terme, puisque le débutant assure pour la radio locale une rubrique agricole (abondamment corrézienne), plusieurs journaux matinaux et un peu de sport pour faire bon poids.

À la seconde année de ce régime, un journaliste qui présente le journal télévisé de Limoges, soucieux d’avancer ses vacances à des fins sentimentales, propose à Denisot de le remplacer au pied levé. Sans en avoir informé du Sorbier. Second concours de circonstances réussi, avec l’aide d’une bouteille de Martini anti-trac dans le tiroir. Cette expérience qui semble l’avoir définitivement immunisé se solde par un fax encourageant et un numéro inoubliable (27329), celui de sa première carte de presse.

Après celle de Limoges se succèdent les stations de Poitiers, Bordeaux et Reims où il reconnaît le jeune stagiaire qu’il était hier encore sous les traits de Patrick de Carolis… « Soit vous faisiez les vingt-deux bureaux de province, soit vous montiez à Paris. » En 1972, une occasion se présente. Le Rastignac de l’Indre a vingt-sept ans, il débarque dans la capitale et sur la Une où, grâce à Chaban (« J’étais assez fan de la Nouvelle Société », glisse-t-il) règnent Pierre Desgraupes et sa dream team.

Retour à la case départ, puisqu’il s’agit surtout de porter leurs cafés à Jean Lanzi et Jean-Pierre Elkabbach. L’éminence grise de Desgraupes, Christian Dutoit, fichu caractère mais professionnel incontestable, a repéré le « grouillot » toujours disponible et lui propose, puisqu’il en vient, de coordonner les relations avec les stations régionales, c’est-à-dire de sélectionner leurs meilleurs sujets pour les programmer sur l’antenne nationale.

« Je défie quiconque de se rappeler d’un plantage de Denisot alors qu’il a pris tous les risques, d’Al Pacino au foot et de Cannes à la politique. »

Le président Pompidou n’est fan ni de la Nouvelle Société ni de l’information télévisée qui en découle et à laquelle il a opposé son catégorique : « Qu’on le veuille ou non, l’ORTF, c’est la voix de la France. » Il se trouve qu’un beau jour, son épouse Claude honore de sa présence l’inauguration du nouvel hôpital de Rennes. La station bretonne demande à Paris si l’« événement » les intéresse. Réponse laconique : « Uniquement si incidents. » Signé : Michel Denisot.

Le Canard enchaîné publie le message interne et le nom du signataire, première gloire dont il se serait volontiers passé. Pompidou apprécie modérément et le fait savoir au président Arthur Conte, lequel convoque le gaffeur. Un des barons de Desgraupes, François de Virieu, le couvre. Paix à ses cendres !

Quand on se tire de semblable traquenard, que peut-il vous arriver ? La suite sera donc cette success story plus connue que son picaresque commencement. Pour la dépeindre, un journaliste de Canal parle d’« hyper professionnalisme ». « Je défie quiconque de se rappeler un plantage de Denisot alors qu’il a pris tous les risques en naviguant d’un genre à l’autre, d’Al Pacino au foot, de Cannes à la politique, en passant même par les dimanches après-midi de TF1 où son remplaçant, Sacha Distel, ne l’a pas fait oublier. » Mieux encore, il est le seul qui ait réussi à la tête de l’ingérable PSG.

photo : Maxime Bruno / Canal +
photo : Maxime Bruno / Canal +

Le « prince de l’éclectisme », comme l’a qualifié un magazine TV, a, en effet, touché à tout avec un égal bonheur et une spécialité : essuyeur de plâtres. Du lancement de la troisième chaîne de service public (1973) à celui de la première chaîne cryptée (1984). En 1975, à TF1, il coprésente le « 13 heures » avec Yves Mourousi (« Sans doute celui dont j’ai le plus appris : rupture des codes, ton, rythme, distance ») avant de rejoindre le service des sports de la même chaîne : animation de « Téléfoot », commentaires de matchs pendant sept ans. Sans rien dire de la radio (RTL, RMC)…

En 1984, nouveau départ, Michel Denisot suit Pierre Lescure, côtoyé à RMC, dans l’aventure de Canal +. Le 4 novembre, c’est lui qui indique à André Rousselet sur quel bouton appuyer pour ouvrir l’antenne ; c’est encore lui qui inaugure la première matinale française (« Se lever tous les jours à quatre heures du mat’, un calvaire ! »). Inspirée de « Good Morning America ». Sur le plateau, un invité castelroussin dont la sœur était secrétaire à Centre Presse : Gérard Depardieu. Étrange collision de l’enfance provinciale et du vrai chic parisien, en tout cas de ce qui va en tenir lieu au cours des années 1980. Avant que quelques réfractaires y voient plutôt une expression de la « beaufitude » ambiante.

Ne jamais perdre de vue que la diffusion de films pornos est pour beaucoup dans le boom des abonnements, les hôteliers ayant rapidement compris le parti qu’ils pouvaient en tirer. À propos, Michel Denisot a refusé de présenter le « Journal du hard » par souci de sa fille aînée. D’une manière plus générale, sur les années déglingue et provoc de Canal, il admet : « Je veux bien croire qu’à certains moments on a pu apparaître pour des nouveaux riches, arrogants, mégalos, insupportables », mais la remarque en passant vient conforter une curieuse impression.

« Mon Zénith à moi », « La Grande Famille », et aujourd’hui « Le Grand Journal », pour ne citer qu’elles, ont toutes été des émissions phare de Canal. Michel Denisot personnifie cette chaîne, il en est même l’ultime icône en état de marche, car, mine de rien, la route est jonchée de cadavres. « Le survivant », dit joliment Jacques Buob. À quoi l’intéressé répond : « Chez un orphelin, le complexe du survivant est une seconde nature. » Cependant, sur la photo de famille, le « maître de ballet des beautiful people » semble se situer toujours un peu à côté, ou légèrement en retrait, comme s’il était là sans tout à fait y être. Et c’est ce que certains lui reprochent sans souhaiter se nommer ni argumenter outre mesure car le grief tient en peu de mots, toujours les mêmes : Denisot est sans doute le meilleur, mais il ne s’intéresse qu’à Michel Denisot, à sa femme, à sa fille et à ses bourrins [1].

« Michel Denisot personnifie Canal +, il en est même l’ultime icône en état de marche, car, mine de rien, la route est jonchée de cadavres. »

Se doutait-il que la perfidie me reviendrait fatalement aux oreilles lorsqu’il avançait : « Je suis d’une indépendance maladive » ou encore « Je ne suis pas du tout bande, encore moins clan » ou enfin, « Les circuits noctambules, c’est pas mon truc ». D’autres haussent les épaules, comme Éric Bayle (Monsieur Rugby à Canal) : « Vous en connaissez beaucoup vous, des présentateurs vedettes qui pensent d’abord aux autres. Je trouve ce procès injuste. Il garde ses distances, c’est vrai, mais parce qu’il n’est pas interventionniste. »

Cette distance, quand elle ne déplaît pas, intrigue. Tout le monde salue le quant-à-soi, pince-sans-rire, l’élégance narquoise, la décontraction ironique que rien ne saurait désarçonner, même le scud décoché par Arnaud Montebourg en direction de François Hollande ce soir-là [2]. Denisot ne cille pas. Juste le petit sourire et le rien de silence qui souligne la vacherie. « En fait je me suis retenu de répondre in extremis. » Un peu de distance, croit-on comprendre, ne fait pas de mal, dans la mesure où cette attitude prend à contre-pied les deux usages dominants à l’écran : l’obséquiosité ou l’invective.

Mais trop de distance est vite associée à la dissimulation. Qu’est-ce qu’il pense, à la fin, ce type ? Qu’est-ce qu’il cache ? Pour qui roule-t-il ? Prenons le cas Sarkozy, pour changer. Il le rencontre dans les loges du PSG, le trouve « plutôt sympa, drôle et d’un aplomb incroyable ». Il s’ensuit un livre d’entretiens, qui paraît à une époque où personne n’aurait misé un franc sur le petit monsieur de Neuilly [3]. Pourquoi ne fait-il pas du vélo en sa compagnie comme tout le monde ? Pourquoi ne demande-t-il pas au chauffeur (presque aussi bien habillé que le patron) de sa C6 noire de rallier le Fouquet’s au lieu de rouler vers un haras pour y prendre des nouvelles de Joli Precy, son cheval accidenté et sauvé de l’euthanasie ? Et cette constance dans le mariage, contracté en 1974 avec, circonstances aggravantes, une attachée de presse ? Pourquoi Lescure et lui, qui sont proches voisins et ne se sont jamais affrontés, ne se parlent-ils plus, alors que la paix est conclue avec son ennemi juré, Charles Biétry [4] ? Pourquoi à la question piège : « Avec qui regrettez-vous de ne pas avoir travaillé ? », répond-il le si peu tendance Étienne Mougeotte ? Pourquoi passe-t-il ses vacances dans l’Indre plutôt qu’à Saint-Tropez ? Pourquoi de tout ce temps et son train, ne trouve-t-il à déplorer que son passage au PSG ? Vous ne devinerez pas : «  Ma femme ne m’avait jamais vu aller au foot et je ne faisais plus que ça. Dans cet univers où l’on comptait en “unités Fernandez [5]”, je n’ai jamais pu me faire à la violence des rapports. » Encore une réaction perso : préférer sa vie privée au salut de la patrie !

Et si le sphinx ne recelait aucun mystère. Et si c’était simplement l’histoire d’un ancien cancre de province dont l’ambition d’effacer les années grises aurait été exaucée grâce à un peu de chance et beaucoup de travail. Et si le poste à galène expliquait tout ça, Cannes, Joly Precy, les vignes de Valencay, Martine, Marie-Cerise, Louise et les barrières autour d’elles. Et si au bout du compte, il ignorait que le pirate de sa jeunesse, le président Rosko, avait, lui, un père, Joseph Pasternak. C’était un magnat d’Hollywood.

Notes

[1] En fait, des chevaux de course (casaque mauve) entraînés par Jean de Balanda, rien de moins. M. D. est également administrateur de France Galop.

[2] « Le seul défaut de Ségolène Royal, son compagnon. »

[3] « Au bout de la passion, l’équilibre » (Entretiens de Nicolas Sarkozy avec Michel Denisot), Albin Michel, 1995.

[4] Vérification faite auprès de deux intéressés.

[5] L’entraîneur de l’époque, Luis Fernandez, gagnait 700 000 francs par mois. Information gracieusement transmise à son successeur.


 
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