Quel est votre usage quotidien des médias ?
Il est assez fourni ! Tout d’abord, Internet. Je suis abonné à plusieurs sites que je consulte chaque jour : Le Figaro, Le Parisien, Libération, Le Monde. Je m’intéresse aussi aux sites généralistes surtout Yahoo !, CNN, bien sûr, et puis la presse étrangère, notamment espagnole… Je suis aussi abonné au Monde et au Herald Tribune, dans leur version papier. J’ai, au petit déjeuner, un second rendez-vous, cette fois avec les radios, notamment RTL, France Inter, Europe 1 que j’écoute plus d’une heure. Je ne lis pas de magazines. Ils feraient doublon avec la masse d’informations que je consulte en ligne.
Vous êtes donc un zappeur du Net ?
Non, parce que je persiste à penser que la version papier des journaux est beaucoup plus intéressante que leur production numérique. La mise en page joue un rôle capital dans l’intérêt de la lecture et son confort. Les petits entrefilets, les news dans les colonnes ou en bas de pages m’intéressent plus que les grands articles. Or, sur Internet, on ne les voit pas. Comme je m’intéresse beaucoup aux phénomènes de société, les petits faits me passionnent et je ne les repère pas sur la Toile. On lit mieux et plus vite sur l’imprimé car la maquette favorise la hiérarchie des informations. Il existe deux types d’utilisation sur Internet : un usage en continu, et un usage ramifié, en partant d’une info pour aboutir à une autre qu’on n’aurait pas forcément cherchée. Mon rapport au papier est bizarrement plus efficace et plus ludique. Rien ne remplace la lecture du Parisien au bistrot d’en bas autour d’un bon café…
Et la télé ?
Je n’aime pas du tout la télévision, et depuis très longtemps. Je suis toujours étonné quand je discute avec mes amis invités de l’émission « L’Esprit public » à laquelle je participe chaque semaine sur France Culture. Max Gallo dit qu’il regarde la télé le soir. Peut-être parce qu’il y passe beaucoup ! Moi, je ne vais pas autant que lui sur les plateaux ! Le traitement de l’information au petit écran est très mauvais, mal édité, avec une pondération des événements totalement « loufoque ». Cela dit, je reste curieux. Il m’arrive donc de la regarder, au second degré, pour sonder l’état de l’opinion publique. Je pense que la télé ressemble à un bain d’eau tiède. On est loin du médium choc que peut être Internet, où les nouvelles déferlent à une vitesse vertigineuse. Même lors de l’attentat du 11-Septembre, j’ai été frappé de voir comment toutes les télés passaient en continu les tours qui brûlaient, transformant l’événement en quelque chose de presque banal. Avec ce phénomène de boucle, la puissance de l’image d’actualité finit par se dissoudre dans la télévision. Il n’y a plus de mise en perspective, de distance. La relation de l’actualité en général, les reportages, les magazines ne procèdent pas autrement. Même la téléréalité utilise ce fond de sauce. Tout cela n’a aucun intérêt.
En fait, c’est l’information qui vous intéresse ?
L’information et, surtout, la connaissance qu’elle peut apporter. Elle ne m’intéresse pas pour me tenir au courant mais pour alimenter la réflexion. D’ailleurs, je découpe beaucoup dans les journaux. Je classe les coupures, considérant qu’elles m’apportent une nourriture intellectuelle substantielle pour mon travail. Je reconnais que c’est une utilisation un peu décalée. Je me fais mes propres revues de presse sur des sujets qui concernent mon travail : le tourisme, les arts visuels, le dopage, les drogues, la politique internationale… J’ai amassé des dossiers de presse depuis au moins quinze ans. Étant un philosophe empiriste, comme on dit, la réflexion la plus abstraite est pour moi absolument indissociable du fait divers. Hegel affirmait que la lecture des journaux est la prière du matin du philosophe. L’intérêt de cette source est capital, à condition de recouper, de faire des recherches, de lire attentivement. Pas en diagonale.
« Quand on ne sait plus quoi faire d’un journaliste, on lui confie un édito par semaine. C’est l’édito placard ! »
Que pensez-vous de l’utilisation de cette information en général ?
Premier constat qui est presque une banalité : en quelques années, l’offre elle-même, sa pluralité et sa densité sont devenues fabuleuses. Avec deux conséquences passionnantes. D’une part, on est littéralement submergé par un flux entrant, parfois de qualité, parfois sans valeur. Sur le marché, il y a à peu près tout et n’importe quoi. Il est extrêmement difficile de s’y retrouver, de faire un tri intelligible et de hiérarchiser. Mais, dans le même temps, nous avons tout de même la possibilité de choisir nos sources et de sélectionner. Cela demande beaucoup de disponibilité d’esprit et un certain entraînement, qui ne sont pas forcément à la portée de tout le monde. À cet égard, la quantité d’infos n’est pas forcément un critère de démocratisation, car sa compréhension, sa mise en perspective, sa signification sont réservées à une élite intellectuelle. Je ne critique pas cette pluralité, mais plutôt le mauvais usage que l’on en fait.
L’autre phénomène, que je déplore, est que le métier de journaliste s’est totalement transformé. De plus en plus, l’activité du journaliste est celle d’un cadre d’agence de presse. Le journalisme d’investigation a malheureusement disparu. Celui-ci supposait la vérification des sources et leur confrontation. De même, la fonction d’éditorialiste, qui est logiquement le rêve et l’aboutissement d’une carrière, est aujourd’hui victime d’une concurrence sauvage. N’importe quel blogueur se pose en éditorialiste. Le principe de sélection des bons éditorialistes ayant disparu, leur pouvoir s’est affaibli. Dans une rédaction, quand on ne sait plus quoi faire d’un journaliste, on lui confie un édito par semaine. C’est l’édito placard !
Le flux d’informations a fait du journaliste un trieur de nouvelles, au mieux un metteur en scène de dépêches. Cette mutation correspond à l’évolution de nos sociétés, qui sont devenues réflexives en prenant conscience, 24 heures sur 24, de ce qui se passe en elles. Tout le monde, et plus seulement la presse, participe à cette réflexivité. C’est la grande différence par rapport au siècle précédent, où la réflexivité émanait de quelques grands intellectuels, dans le cas français ; ou de grands journalistes, outre-Atlantique. Désormais, tout le monde est journaliste de quelque chose.
Peut-on dire que vous êtes un intellectuel médiatique ?
Non, je ne me définirais pas comme cela. D’autres relèvent davantage de ce cas : au sommet, vous avez Bernard-Henri Lévy, Finkielkraut, Ferry, Comte-Sponville… Je me suis fait connaître par l’Université de tous les savoirs que j’ai créée [1] et puis par l’émission de France Culture, « L’Esprit public ». Je n’ai pas cherché à devenir médiatique, encore moins à exploiter le filon. Je n’y mets aucune réticence, mais je tiens à mon équilibre de vie. Quand Philippe Meyer m’a invité à « L’Esprit public », je ne savais pas de quoi il retournait car je n’avais jamais écouté l’émission. J’y suis resté, en tant qu’invité, car cet espace de discussion me plaît. Mais je n’ai aucun plan de carrière média.
Je vais parfois dans l’émission « Ce soir ou jamais », que j’apprécie par son ton et sa liberté de parole. Chez Taddéï, c’est assez relax, et ça me plaît ! On choisit de parler longuement si on le souhaite ou de se taire. Mais il y a des endroits où je ne souhaite pas aller : je demande, par exemple, qu’on n’envoie pas mes livres chez Ardisson. La télévision privilégie une parole beaucoup trop rapide, il est impossible d’y développer une idée, de s’écouter entre participants. Tout le monde se bat pour passer sur le petit écran et ensuite se bat pour défendre sa place. Je ne fais pas partie des pros formatés pour cela. Mon fonctionnement est plus « pensif ». Et je n’aime pas les émissions « scénarisées ». En revanche, quand la parole est libre, à l’exemple de ce qu’on fait à « L’Esprit public », cela me convient. À de rares exceptions, la télévision n’est plus faite pour la conversation. Elle l’était il y a trente ou quarante ans, sous Pierre Desgraupes. Vous vous souvenez de « Lecture pour tous » ? Il n’y a plus aujourd’hui de véritable intérêt pour l’échange.
Qu’est-ce qui vous a décidé alors à tenir un blog à Libération ?
J’avais envie d’intervenir sur un certain nombre de sujets que je trouvais abordés de façon insatisfaisante. Par ailleurs, j’étais mal à l’aise avec les rubriques « Rebonds » et « Idées », dans lesquelles j’ai parfois publié des articles, mais qui sont horriblement saturées. Donc soumises à des contraintes d’espace extrêmement strictes. Et, à mon avis, elles dépendent trop de l’actualité. À travers le blog, je voulais avoir la possibilité de m’exprimer de façon un peu décalée. Je le sors quand je veux et sur ce que je veux. Ce qui permet d’échapper au « temps réel », de fuir la dictature de la place et de l’actualité.
Vous gérez aussi les commentaires ?
Je me suis aperçu qu’il y a dans ce pays trois cents à quatre cents sauvages, tous plus ou moins fêlés — dont la moitié est, à mon avis, alcoolique — qui pourrissent tout entre 23 heures et 1 heure du matin. Ils passent leur temps à relever tous les blogs et ce sont toujours les mêmes qui interviennent. Mes collègues ont fait le même constat. Cela dit, l’expérience des commentaires est très intéressante parce qu’elle est très très violente pour l’auteur du blog. Le journaliste, lui, n’est pas exposé à cette violence. Il reçoit des courriers de protestation, il y a un médiateur, des droits de réponse : tout cela reste feutré. Le post d’un blog est direct. J’ai, à cet égard, été sidéré de l’état moyen de la magistrature française à la suite de ce que j’ai écrit sur le juge Burgaud. J’ai reçu des insultes, des menaces émanant de gens qui s’exprimaient depuis justice.gouv.fr, démontrant ainsi à quel point ils se croient au-dessus des lois. Vous rendez-vous compte ? Des personnes qui écrivent des menaces sur des mails officiels ! Ensuite, j’ai écrit plusieurs posts au titre évocateur : « Un suicide dans les règles », réaction à celui d’une enseignante de Brest, qui s’était vu refuser sa titularisation, ce qui est très rare et très grave, en expliquant que le comportement de l’université était pour quelque chose dans ce suicide. J’ai été poursuivi par le président de l’université de Brest et très lourdement condamné. Pas à la suite du blog dont les longues et minutieuses considérations laissaient peu de prise à l’accusation de diffamation, mais pour ce que j’avais dit à « L’Esprit public » et qui a été monstrueusement tronqué à la transcription. J’ai fait appel.
Vous croyez la liberté d’expression menacée en France ?
Il y a de gros risques, oui, parce que la tendance est de recourir illico à la justice. Et les juges se saisissent de tout — y compris des sujets sur lesquels ils devraient se déclarer incompétents… Aux États-Unis par exemple, le cas aurait été réglé de manière beaucoup plus simple : les organisations professionnelles de profs se seraient saisies de l’affaire, en dehors du domaine juridique, pour régler la question directement avec l’université de Brest au plan de la déontologie qui avait été scandaleusement violée. Nous, nous n’avons pas, en France, ces organismes et ces pratiques déontologiques. J’ai assisté, outre-Atlantique, à des congrès d’associations professionnelles de philosophes ou d’enseignants américains, qui peuvent rassembler jusqu’à dix mille personnes. C’est une puissance colossale dont nous n’avons guère l’équivalent. Aux États-Unis, le président de l’université de Brest aurait dû démissionner sous la pression des organisations professionnelles choquées des mauvaises pratiques.
Vous sentez donc monter une certaine forme de judiciarisation.
C’est évident, et je suis extrêmement inquiet. Pas seulement à cause de mon cas. Je constate qu’aujourd’hui toute une série de sujets qui relevaient soit d’instances professionnelles, soit de la déontologie ou du débat éthique et moral, se sont transformés en chicaneries judiciaires. Maintenant, la morale est devenue ce que disent les juges. Plus de controverses possibles en dehors des prétoires ! Cette inquiétude est partagée par certains membres de l’institution, jusqu’au sein du jury du concours d’entrée à l’école de la magistrature : 30 % des juges sont, je ne dirais pas corrompus, mais influençables ; 30 % sont peu compétents et, de toute manière, tous sont perdus dans la jungle réglementaire. Quand je dis qu’ils sont influençables, il ne s’agit pas de corruption à la mexicaine, mais de réseaux type Rotary, de notabilités provinciales, de bourgeoisie locale ou de franc-maçonnerie. Il faut voir comment fonctionnent les tribunaux de commerce de province ! Et puis, les procédures sont tellement complexes qu’on n’y comprend plus rien. Il faut vraiment être du sérail pour voir où sont les malversations et les infractions. Raconter n’importe quoi et porter n’importe quelle accusation est donc très facile. Voyez la procédure contre les commissaires de l’exposition « Présumés innocents » à Bordeaux en 2000 sous prétexte que de chastes bambins auraient pu (je dis bien auraient pu !) voir des œuvres obscènes !
Vous pensez que les médias ne font pas leur travail ?
Le reproche que je leur ferais est, par correction politique, de ne pas prendre assez au sérieux les dangers qui se présentent. En France, on est beaucoup trop prisonnier — c’est également vrai dans d’autres pays — de l’idée que la justice est, par principe, par définition même, impartiale. On pouvait déjà avoir quelques doutes avec l’affaire d’Outreau, mais c’est vite retombé. Les médias devraient davantage suivre et rendre compte des dysfonctionnements de la justice. Mais comme la presse se considère comme le quatrième pouvoir et voit les juges comme le troisième, elle ne veut pas remettre son semblable en cause ! Je ne suis pas favorable à l’indépendance de la magistrature sous la forme qu’elle a prise en France. J’estime que son contrôle citoyen est extrêmement déficient, notamment à travers le fonctionnement du Conseil supérieur de la magistrature. Si vous lisez les recueils de décisions du CSM, il y a de quoi vous faire dresser les cheveux sur la tête ! Voilà deux ou trois ans, ils ont radié une juge qui ne payait pas ses fournisseurs depuis des années et qui, par ailleurs, les menaçaient de poursuites. Le Canard enchaîné a révélé une autre affaire : un des juges qui a participé de près au scandale d’Outreau avait, quelques années auparavant, été « promu » d’une ville française à la Martinique, avec l’augmentation de salaire d’outre-mer — quelle sanction ! — pour vols répétés dans les grandes surfaces. Après une année de blanchiment à la Martinique — ce qui est assez drôle —, il avait été rapatrié à Boulogne. On croit rêver…
Que pensez-vous de la loi Hadopi ?
En 2000, quand l’Université de tous les savoirs a commencé, j’ai reçu de nombreuses propositions pour acheter les conférences, les archives, etc. Je suivais cela de près, à l’époque, parce qu’il y avait beaucoup de projets commerciaux un peu partout dans le monde : des investisseurs anglais et américains voulaient lancer de grands sites payants de formation et de diffusion du savoir. Et puis il y a eu l’éclatement de la bulle Internet. On s’est alors aperçu que le savoir n’était pas vendable, faute de modèle économique. Comme si personne ne voulait payer pour enrichir ses connaissances sur le Net ! Dans le principe, je suis pour le libre accès au savoir. L’intégralité du contenu de l’Université de tous les savoirs est en conséquence aujourd’hui librement disponible sur la Toile. Mais cela ne signifie pas que je sois pour le tout-gratuit. Le culte de la gratuité est plus qu’ambigu. La culture qui est téléchargée illégalement, c’est de la culture purement commerciale : des chansons, des films. La France est un peu plus perverse que d’autres pays.
Les dépenses des ménages pour la culture représentent environ 70 milliards d’euros, avec en gros 50 % pour les équipements (les « tuyaux ») et 50 % pour les contenus. Dans la bataille du payant et de la gratuité, la question essentielle est de savoir où passe l’argent. Chez les producteurs de contenus ou chez les propriétaires des tuyaux ? Je constate que les vendeurs d’équipements, de « tuyaux » se sont approprié l’essentiel des revenus. Ce qui me plaisait dans la loi Hadopi, c’est qu’elle disait aux vendeurs de tuyaux : « Vous contrôlez tout et c’est vous qui en profitez. Vous connaissez très bien notre consommation, notre circulation. Il y a des compteurs partout. » Qu’ils ne viennent pas prétendre qu’ils ne peuvent pas le faire, que c’est trop compliqué, trop coûteux ou que sais-je ?… Je suis donc favorable à la loi Hadopi, car elle concerne les contenus commerciaux de la culture, pas le savoir ni la culture raffinée que personne ne cherche à voler et que, de toute manière, on trouve déjà gratuitement. En revanche, la culture commerciale, les gens n’ont qu’à l’acheter. Et comme ce sont les vendeurs de tuyaux qui en profitent, que pirates et « plombiers » se débrouillent entre eux ! J’ajoute que, comme je suis plutôt favorable aux procédures qui évitent les excès de judiciarisation, je trouvais plutôt bien d’en confier la réglementation aux fournisseurs d’accès. Les juges, je m’en méfie comme de la peste. Tels que je les connais, ils vont se demander si le film téléchargé est un film de cul, un film de cul intellectuel ou un film de cul d’avant-garde. Ils vont donc se mêler des contenus et nous faire la morale. Encore une fois, la culture commerciale doit s’acheter et qu’on n’aille pas pleurnicher que la culture libre et gratuite est mise en danger par cette loi scélérate : la vraie culture de qualité est d’ores et déjà libre et gratuite, seulement les gens ne se pressent pas pour la télécharger, ils préfèrent pirater le dernier film de Clavier. D’ailleurs, un des pères de Hadopi, c’est Olivennes qui, comme directeur de la Fnac, vendait du contenu commercial (et un peu de tuyauterie aussi…) et se désolait de se voir volé par les plombiers et les pirates…
« Lors de l’attentat du 11 septembre, toutes les télés passaient en continu les tours qui brûlaient, transformant l’événement en quelque chose de presque banal. »
En somme, vous êtes contre la reconnaissance du droit à l’Internet comme droit de l’homme…
C’est un point de fond. Si on se met à multiplier des « droits de l’homme », on entre dans ce que j’appelle la « prolifération des guichets ». Au lieu d’avoir des droits nettement définis de façon générale, on va créer, pourquoi pas, un droit opposable à avoir des enfants, à aller sur la Lune, à avoir un orgasme hebdomadaire et ouvrir des guichets en fonction de toutes les différences. Pourquoi pas un droit à la Xbox ou aux pantoufles chauffantes et à la petite plage tranquille pour tout le monde ? Cette inflation me choque. C’est la raison pour laquelle j’ai trouvé que la décision du Conseil constitutionnel était effarante. Si Internet est vraiment un droit de l’homme, soyons logique : qu’on l’installe gratuitement, que le câblage soit automatique et universel et qu’il n’y ait plus de fournisseurs d’accès payant. Ce sera le retour aux années 1970, quand la France n’avait pas de téléphone. On pourra même ajouter des contenus d’État pour tout le monde ! Si Internet est un droit de l’homme, il faut aller jusqu’au bout de la logique et que tout soit gratuit. Mais à ce moment-là, qui paie ?
Vous êtes un expert de la violence, que pensez-vous de l’inflation du fait divers, dans la presse écrite comme à la télé…
Les médias en vivent. Un journal sans faits divers est un journal triste. Et la violence est récurrente. En région parisienne, il y en a beaucoup. Normalement, elle revient avec les beaux jours. Quand la température monte, la violence monte. Quand le degré d’électricité monte, elle s’allume. Dans les banlieues comme dans les prisons. Le Parisien couvre bien ces problèmes, notamment dans ses rubriques locales. Son traitement n’est ni pathologique ni hystérique. À la télé, c’est différent. Elle s’adresse à un public plus large et plus passif. Je serai sévère à son égard car elle monte la violence en épingle. Il y a une chose que j’aimerais dire mais que personne ne veut jamais entendre : les médias ne montrent jamais la vraie violence parce qu’ils ne le peuvent pas. La vraie violence est tellement pornographique qu’elle n’est pas montrable. Sur ce point, il y aurait un vrai travail à faire pour essayer de suggérer à quel point la violence est pire que l’image qu’on peut en donner. Prenons un exemple, que je tiens d’un des conseils de Paris Match : la photo du préfet Érignac baignant dans son sang à Ajaccio avait été retouchée par Photoshop sur la demande de Thérond, parce que la flaque de sang était trop grande et que c’était vraiment dégueulasse. La publication de cette photo a valu à Paris Match un procès de la famille Érignac souhaitant protéger la dignité du défunt. Le cocasse, c’est que le magazine s’est défendu au nom du droit à l’information, mais pour une photo qui avait été truquée. Les vraies photos de violence, je les connais, elles sont insupportables et on ne peut pas les produire. Même les unes sur la violence sont esthétisées. D’une certaine manière, on laisse ainsi croire, notamment aux jeunes, que la violence est sans conséquences. Or, les gens qui l’ont vraiment connue n’en sortent jamais indemnes.
Selon vous, les médias sont-ils moins libres qu’auparavant ?
Non. Je crois que les médias sont indépendants par la force des choses, autrement dit, de la concurrence. Quand une info ne sort pas, c’est d’abord parce que les journalistes ne savent pas, ou qu’ils n’ont pas les moyens d’investigation. Vous entendez dire : « On nous cache quelque chose sur le vol Air France 447 », ce n’est pas vrai. La vérité, c’est qu’on ne sait rien ou trois fois rien et qu’on en reste à des conjectures. Même chose à propos de la Corée du Nord ou de l’Iran. Impossible de savoir ce qu’il s’y passe, et ce n’est pas la peine d’envoyer un journaliste qui n’y trouvera qu’une peine de prison ou de travaux forcés ! Compte tenu de la marée d’informations quotidienne et de la multiplication des sources d’informations, je ne crois pas au contrôle de l’information. En revanche, le reproche que je fais aux médias est d’être un peu grégaires, en termes de déontologie professionnelle, d’emboîter le pas aux idées en vogue, de ne pas faire assez preuve d’originalité et d’esprit critique. Alors qu’ils le pourraient très bien et seraient soutenus. Il existe une sorte de conformisme ambiant, qu’on appelle correction politique, morale, qu’en fait personne n’exige. Ce sont des épidémies d’idées, elles sont moins virulentes dans la presse étrangère. Du coup, on tombe dans la consanguinité française, le petit monde parisien, les chapelles.
« Les médias ne montrent jamais la vraie violence. Elle est tellement pornographique qu’elle n’est pas montrable. »
Vous critiquez le microcosme journalistique qui tourne sur lui-même.
Ce ne sont pas des effets de pouvoir comme dénoncent les gauchistes de salon, mais tout bêtement des réseaux bourgeois, d’élites et de corporation… Un indice, par exemple. L’année dernière, on m’avait invité à la table ronde des conclusions des Assises du journalisme, à Lille. Je suis tombé à la renverse en apprenant que c’était la première fois qu’une telle rencontre était organisée. J’ai beaucoup fréquenté les conférences professionnelles aux États-Unis, et je ne conçois pas qu’une activité comme le journalisme n’ait pas, depuis très longtemps, un rendez-vous régulier où toute la profession vient évoquer ses problèmes. Qu’il n’y ait pas de réflexion collective systématisée, organisée, annualisée avec des instances qui s’en occupent, est le principal reproche que je ferais aux médias français.
Vous semble-t-il qu’ils influencent la sphère politique ?
Oui, bien sûr. On en revient à cette idée de société réflexive dont je vous ai parlé. La société s’autoanalyse continuellement, que ce soit chez Delarue ou au Collège de France. Si vous passez chez Mireille Dumas ou chez Delarue, vous avez toujours une victime, un avocat, un hystérique, un assassin, un philosophe et trois psys. Tout le monde parle au même titre, c’est le prototype de la société de réflexivité. C’est-à-dire que tout le monde reflète le fonctionnement de la société. Un reflet y est plus diffusé que les autres, c’est, bien sûr, celui des médias. Il est évident que les gens sont plus sensibles à tout ce qui passe par les médias. Quelquefois, en se trompant complètement sur les priorités. Ce qui fait débat dans la presse paraît plus important au politique que tout autre sujet de société. À cet égard, l’une des forces de Sarkozy est d’assez bien sentir le fonctionnement social français un peu partout au lieu de se focaliser sur le buzz médiatique.
L’exemple le plus merveilleux, récemment, est celui de Bayrou, une coproduction des médias. Ça monte, ça monte comme la Chantilly, mais l’électeur ne veut pas y goûter. Je ne comprends pas le déficit énorme, chez nous, en matière de think tank. Cette institution privée qui a de l’argent et qui engage des chercheurs à temps plein pour des missions déterminées avec une couleur politique clairement affichée. En France, le think tank est une sorte de truc mi-mondain, mi-médiatique. On y fait un petit colloque, et puis voilà ! Ça s’essouffle, ça se met en veilleuse, ça se ranime de temps en temps. À mon avis, sur certains sujets, pas sur tous heureusement, les politiques manquent singulièrement de sérieux. L’essentiel de leur connaissance vient des médias ou des mondanités. C’est sidérant de voir que les informations supposées importantes passent entre le turbot et le sorbet, entre trois médisances et deux banalités alors que toutes les informations sont disponibles dans les rapports de recherche. Le dîner en ville est quand même un des trucs français les plus accablants !

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