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Carte blanche

Carte blanche à Elisabeth Lévy :

Du journalisme d’opinion aux médias de l’Opinion

"Les médias pensent comme moi" Cette percutante formule de François Brunhes résume à merveille l’idéal du journaliste contemporain. Il ne s’agit pas de changer le monde, ni même de l’interpréter, mais de le refléter. Prétendument délivré des idéologies, en fait des idées elles-mêmes, le journaliste moderne tend un miroir à la société en tendant son micro à chacun.

« Le rédacteur en chef, c’est vous », proclament adorateurs de l’interactivité et zélotes de l’auditeur-citoyen. Informer, c’est donner la parole. Le média, c’est l’agora. « Écoutez-nous », exigeaient hier les populations excédées de leurs gouvernants indifférents.« Laissez-nous parler », lancent-elles aujourd’hui à leurs lointains médiacrates. Aucun problème : sur le marché de la politique comme sur celui de l’information, le produit s’adapte à la demande. Dites-nous ce que vous voulez, ou plutôt dites-le aux sondeurs et audimateurs, ils transmettront.

Harry Roselmack au « 20 heures » ? Des primaires à l’UMP ? Le client est roi. Dans la « société des individus » décrite par Marcel Gauchet, on se demandait où était passé le peuple. On l’a retrouvé. On l’appelle Opinion ou audience. Il était souverain,elles sont reines. La contre-révolution cathodique a gagné.Tous journalistes ! Tous présidents ! Reste à savoir si, sous couvert d’hyper-démocratie, nous n’entrons pas dans l’ère de« l’égalité de tous contre tous ».

Le journalisme d’opinion est mort, vive le journalisme de l’Opinion ! Qui veut « entrer dans la carrière » - médiatique -doit interroger cette mutation escamotée par la sémantique.Sous l’homonymie, l’oxymore : le journalisme de l’Opinion est celui du « sans opinion ».

Ne se prononce pas. «  Je n’ai pas choisi ce métier pour donner mon point de vue », affirme une jeune journaliste. Le journaliste à l’ancienne entendait produire de l’intelligibilité. Certes, il ne mettait pas son drapeau dans sa poche. On pouvait lui reprocher d’imposer sa vision, d’exercer un pouvoir sans légitimité.C’est dans une vertueuse perspective d’autolimitation que l’impartialité a été érigée en règle d’or et la neutralité en idéal.

illustration : Carine Turin
illustration : Carine Turin

On connaît la chanson : d’un côté les faits, de l’autre les commentaires. Armé de sa plume ou de sa caméra, le journaliste dévoile une réalité que les puissants cherchent à masquer.Je raconte ce que je vois. Sauf qu’en première année de sociologie, on apprend qu’il n’existe pas de réalité indépendante de l’observateur. Nul ne peut s’affranchir de sa vision du monde - c’est l’intérêt des humains. De fait, les journalistes ont mis leur drapeau dans leur poche et ont, de surcroît,oublié qu’il s’y trouvait. Par un admirable tour de passe-passe,ils ont réussi la transmutation de leurs opinions en vérités. Exemple entendu récemment sur le Pacte civil adopté en Afrique du Sud : « L’apartheid frappait encore les homosexuels privés de mariage. Après ce progrès, il faudra aller plus loin. » La journaliste ignore avoir une opinion - estimable - car elle ne sait pas qu’on peut en défendre une autre.

En renonçant à émettre des jugements, les journalistes ne se sont pas dessaisis de leur pouvoir : ils l’exercent sans l’assumer,souvent sans le savoir. Le journalisme sans opinion est celui de l’opinion dominante. Le hic est que celle-ci est de plus en plus souvent minoritaire. D’où la révolte contre les élites politico-médiatiques baptisées « bullocrates » par Jean-François Kahn.

Les journalistes sont donc les agents actifs, voire les idiots utiles du sacre de l’Opinion. Ainsi emboîtent-ils le pas aux sondeurs sacrant Ségolène Royal comme la seule candidate possible du PS. Ainsi valident-ils comme une vérité révélée la conversion massive des Français à l’écologie - sur la foi de la popularité de Nicolas Hulot. Les faits, vous dis-je !

Tandis que les sondeurs sont appelés à lire dans les entrailles de la société, l’adoration d’Internet entretient l’illusion d’un monde intégralement horizontal où chacun produit et consomme l’information qui lui sied. Autant dire que les journalistes pourraient disparaître. Peu importe, dira-t-on, si lecitoyen y gagne. Voire. Sous le règne radieux de l’Opinion, il y a bien un rédacteur en chef. Ce n’est ni vous ni moi. Son nom est Google.


 
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